cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mais oui, dit l’homme, j’ai lu Catherine Vigourt !

L’heure du déjeuner. Peu de monde encore lorsque j’entre dans le petit restaurant italien au deuxième étage du fameux magasin. L’accueil est toujours gentil. Les yeux, au moins on les voit sourire. J’évite les places centrales même s’il y a le confort des sièges en cuir. À droite, près des baies vitrées, il y a encore ces travaux qui gênent la vue, alors je vais vers la gauche, le long du mur, entre l’entrée et la sortie. De petites tables pour déjeuner seul ou en duo.
Casarecce. Vin rouge, de Sicile cette fois.
Arrive alors un homme mince, taille moyenne, élégamment vêtu d’un costume gris. On le place à la table devant moi. À l’évidence c’est un habitué, je vois ça à la façon dont il parle en passant sa commande. Je l’observe. Il est face à moi. D’Urli, qui aimait les chaussures impeccablement cirées, j’ai gardé ce goût. Les siennes, noires, sont nickel. Le petit mouchoir blanc en pochette dépasse juste ce qu’il faut.
L’homme sort alors un livre de poche. Neuf. Epais. J’ai toujours aimé les gros livres de poche, ils me font penser aux vacances, allez savoir pourquoi.
Je ne peux pas voir le titre.
Discrètement je fais une photo. Un lecteur.
Arrive son plat. L’homme, en habitué des lectures à table, cale l’épaisseur droite du livre sous le rebord de l’assiette et il lit tout en faisant tourner sa fourchette autour des pâtes du jour qu’il mange lentement.
Pas une tache sur les pages du livre.
À un moment, nos regards se croisent. J’en profite. Je lui parle. J’ai jamais su lire à table, en mangeant. Je n’y arrive pas. C’est vrai, la concentration me manque. L’homme sourit.
Que lisez-vous ?
L’homme me montre la couverture du poche. Mes mains se croisent sur la poitrine, en prière.
Flaubert. Voyage en Orient.
Immédiatement je pense à Catherine Vigourt.
Avez-vous lu le Flaubert de ma copine Catherine Vigourt ?
Mais oui, j’ai lu Catherine Vigourt ! Epatant !
— C’est un des trésors de Twitter vous savez !
— Vous êtes Anna ! dit-il alors simplement avec un grand sourire,
Je vous suis et lis vos petits billets !

Comment dire ? Je me suis sentie comme dans une partie de cache-cache.
Une gamine étouffant ses rires de ses deux poings à la bouche, se cachant derrière une immense armoire qui sent bon la cire, dans une maison, quelque part à la campagne, un jour d’été.

*

Les taches de rousseur

D’abord la gêne, l’agacement, une jalousie sous-jacente, agaçante, à la lecture sur Twitter de textes écrits par des personnes sur leur père. Mon père… mon père… mon merveilleux père. Alors j’ai fait une séance d’hypnose avec Catherine pour me laver de ces sentiments. Les larmes, encore, coulèrent.
L’autre matin, la lecture d’un nouveau texte déclencha on ne sait d’où un autre ressenti. Le désir. Un désir flamboyant de père. Un désir de sourires, de rires et de repas. Un désir de Bonjour ma fille !
*
Ecrivez sur votre père, a dit alors l’amie sur Twitter
*
Maman ne m’en a jamais rien dit. Jamais je n’ai rien demandé. Ne pas déranger. Ma grand-mère ne savait rien. M’a aimée comme j’étais. J’ai eu la chance à l’école de ne pas connaître la méchanceté de certains enfants pour ceux qui, comme moi, sont sans père légitime (quel adjectif !).
— Ma marraine m’en a dit quelques mots. Un homme marié. Des enfants. Est-ce vrai ? Elle m’a montré une petite photo en noir et blanc. Une photo prise dans le jardin de la maison du Vercors, un jour de soleil en juillet. Anna, 4 mois, ces mots écrits à l’encre noire. Je me vois la tête toute ronde, une vraie lune, quelques brins de cheveux blonds poussant là et là, vêtue légèrement, il devait faire chaud. Je suis dans les bras d’un homme blond, en chemise blanche, manches relevées aux coudes, jeune, grand, mince, l’air gentil, qui me regarde, étonné. De l’autre côté de l’image, maman, en robe d’été à pois, ses longs cheveux bruns en toute liberté. Elle fixe l’appareil.
Voilà, c’est tout du trio d’un jour.
Maman a toujours été amoureuse des montagnes, des alpages. Avec une amie, elles allèrent vers Chamonix en vacances ces années-là. Elles y campaient. Je pense que c’est là, un jour de juillet qu’elle le rencontra, ce garçon, cet homme, qui devint mon père. Je dis ça, parce que je suis la règle simple de l’enfantement, 9 mois. Se sont-ils au moins aimés ? Pas sûr pour maman. Impitoyable à la moindre faute. Je veux croire que oui pour lui. Il a aimé cette sauvage, cette sensuelle.
Ce n’est certes pas elle qui lui apprit ma naissance. Orgueilleuse comme elle fut. Ma marraine je pense servit de go-beetween. Il devait vivre pas bien loin, dans ces montagnes.
Je suis certaine qu’il a cherché à me retrouver à Paris. Maman, seule, a pu l’en dissuader.
Il n’a pas assez insisté. Et n’a rien su de l’humour du Ciel.
Chaque jour maman était ramené au visage de l’homme en voyant le mien.
Je porte son héritage. Ses taches de rousseur.
Sur mon nez, elles ne sont pas effacées par le temps les taches de rousseur de mon père.

*





Mais, je suis photographe !

Nous rentrons de promenade avec Erri en cette fin de journée parisienne. Arrivés devant l’hôtel, je regarde les jeux de la lumière sur les bâtiments de pierre blonde en face, les ombres. Ces couleurs indescriptibles qui me fascinent.
Je vois sortir de l’hôtel un des employés qui s’occupe de l’accueil, il s’arrête devant la porte, porte ses mains à sa taille, lève la tête et regarde. Il regarde lui aussi cette lumière. On ne connaît un peu maintenant, je lui dis : « On a envie de la photographier, quelle beauté ! » . — « Mais je suis photographe ! Je suis sorti parce que je sais que c’est son l’heure, celle où elle est la plus belle. »
Je comprends alors qu’ici, son travail dans cet hôtel, n’est qu’un complément de salaire. La presse va mal.
Il a bossé, collaboré avec les grandes agences photographiques françaises, enseigné la photographie à la Sorbonne… Je suis juste admirative. Stupéfaite lorsqu’il me dit avoir entendu parler de notre agence.
L’homme, petit, mince, d’origine vietnamienne, portant cheveux blancs maintenant, je le vois se faufiler avec son appareil argentique pour faire LA photo, comme lui a appris son Maître, Cartier-Bresson.


* * *
*

C’est petit, mais c’est chouette !

Lorsque j’ai décidé de vendre l’appartement du Cherche-Midi, beaucoup me dirent : Dois-tu vraiment le faire ? C’est tellement bien et calme ici. Bien sûr ils comprenaient l’aspect financier. Même si cet aspect est évident, ce n’est pas pour cela que j’ai voulu le faire. Non pas changer pour changer. Changer pour retrouver le goût de bouger. De sortir. D’emblée, mon idée fut de trouver quelque chose de petit. Il faudrait me séparer d’un certain mobilier. Oui. Qu’importe. Alors je me mis à chercher. En fait, j’ai vu très peu de lieux. Un, où je fis d’ailleurs une hasardeuse offre d’achat. Tout ça parce qu’on voyait trois coquelicots en face, oubliant la masse des travaux. Et puis c’était à Monge, où Laura avait été à l’école primaire… Mais je sentais que quelque chose n’allait pas. Alors je suis allée voir Yass. D’emblée, il fut réticent sur le lieu. Oui, c’est pas mal… mais je vous vois ailleurs. Près de la Seine, l’appartement n’est pas grand au deuxième ou troisième étage… C’est petit, mais c’est chouette !
J’ai annulé la promesse et repris la quête.
J’ai pas attendu longtemps. Une rue où je ne pensais jamais aller. Derrière le bel immeuble, une jolie cour pleine de plantes en pots, des jasmins, deux trois rosiers, pas de porte, une entrée assez vaste avec un bel escalier en bois. J’ai vu cet escalier comme des bras tendus vers moi. Te voilà ! Un appartement par étage. Pas d’ascenseur. Au troisième et dernier étage, la petite porte. Aussitôt, franchie, comme une bouffée d’énergie me revitalisant. J’ai déambulé. Et plus je marchais, plus l’évidence se faisait. Oui, ai-je dit. J’ai signé la promesse sur le champ. Enfin rassurée. Suis revenue une seconde fois pour le plaisir avec un entrepreneur et son architecte d’intérieur. Me suis amusée en filmant ma déambulation. J’ai envoyé cette petite vidéo à des amis.
J’ai quitté l’appartement du Cherche-Midi en le remerciant, lui souhaitant bon vent avec les nouveaux venus, un couple délicieux, qui vont l’aimer à coup sûr. Et me retrouve en attendant la signature définitive dans un appart hôtel.
Le beau de tout ça, c’est l’appel que je n’attendais pas. Je vois apparaître le nom de Philippe Model sur mon portable. Je lui parle de l’appartement. Il veut le voir. Nous y allons. Et là, lui aussi tombe sous le charme. Il dessine. Il dessine. Les idées fusent. Il va travailler avec Yannick et Jean-Baptiste pour le côté technique et logistique.
Je suis sidérée. Comme si tout s’emboîtait, de fait.
Est-ce cela la justice poétique ?

*

AR 24 : Code à usage unique ou Code dynamique ?

J’ai donc vécu chez ma notaire la journée la plus surréaliste de ces derniers jours. Après la vente de l’appartement, le rendez-vous pour la promesse d’achat du nouveau lieu de vie.
Jusqu’ici tout va bien. Présentation. Politesse d’usage. Un thé ? Un café ? Un verre d’eau ?
Le papier n’existe pratiquement plus. Tout se fait par téléchargements. Ce que je peux comprendre et saisir. MAIS, le moment culte dirai-je, reste pour moi l’envoi de confirmation du contrat, via des Lettres Recommandées électroniques. Un grand moment.
Nous avons le choix de nous connecter pour les recevoir ces AR 24 par CODE À USAGE UNIQUE ou par CODE DYNAMIQUE.
Ah ! le code dynamique :
« Vous pouvez télécharger une application mobile comme : GOOGLE AUTHENTICATOR !
GOOGLE AUTHENTICATOR, on en rêve, ou FREE OTP, et scanner le QR CODE en bas de la feuille fournie.
Vous préférez le CODE À USAGE UNIQUE ? — Soit !
Pour cela vous allez utiliser les codes à 6 chiffres dans un ordre de a à t . Chacun d’eux n’est utilisable qu’une seule et unique fois. Vous n’oublierez pas alors de penser à rayer un code à usage unique déjà utilisé.
Mal à la tête ?
J’acceptai de passer par tous ces bidules puisque j’étais déjà loin de tout ça, rêvant sans complexe à ce petit salon d’hiver que nous voulons réaliser là-bas.

*


Je regarde et j’écoute

En fait, tout est sens dessus dessous, le séjour est cerné par les cartons de livres, d’ustensiles, de tous mes bidules. J’ai fait le lit sans me dire c’est la dernière fois, je l’ai fait tout simplement. Toutes fenêtres ouvertes, l’appartement n’est pas encore baigné de son soleil d’été. J’écoute. Les hirondelles filent comme elles savent faire. Leurs cris avec les roucoulements de quelques pigeons, en bas, d’une mésange qui enchante, d’abeilles discrètes autour des jasmins, une mouche qui fait un passage rapide dans la pièce et repart fissa, sont les seuls bruits autour de moi. J’écoute. Je regarde. La table ronde est dans le salon, où se trouve l’amas de fauteuils, chaises, dessins et peintures emballés. Une tasse de thé infuse près de l’ordi. Envie d’écrire, de voir défiler les lignes les unes après les autres. J’aime ce bruit des doigts sur le clavier. Parfois je m’interromps, non pas pour chercher quelque inspiration, non, pour m’imbiber.
Une cloche sonne trois fois. — 9.45.
Demain je pars pour un ailleurs intermédiaire.
Demain je promènerai Erri près des arbres dans un autre jardin.
Demain j’attendrai de voir les dessins du nouvel appartement que me concoctent Yannick et Jean-Baptiste.
Demain j’aurai envie de cette Normandie. En Septembre j’irai.
Je Je Je, comme si je maîtrisais les choses. Tout cela n’est pas bien important.
Dieu ! que j’aime ce ciel. Cette ville. Mes voisins.

*

L’acqua alta

Tu es amoureuse ?
J’adore poser cette question de midinette à l’amie à chacune de ses rencontres.
Elle n’en a d’ailleurs pas tant que ça, indépendante comme elle est.
Cette fois c’est différent. Il y a un « Peut-être » annonciateur de beau temps.
Déjà, le chat de l’un s’accorde de façon inattendue avec le chat de l’autre, un foutu caractère.
Déjà, ils partagent le même goût pour les randonnées ardues. L’île où ils vivent.
Il a d’abord aimé en elle sa voix.
Elle a d’abord aimé en lui qu’il lui demande de parler avec lui.
Ils se sont rencontrés lors d’un concert classique dans un lieu magique de leur île.
J’ai déjeuné avec elle l’autre jour. Tu es amoureuse ?
Un silence… Peut-être, il me manque…
Je ne veux pas précipiter les choses, ajoute-t-elle.
Je ne sais comment m’est venue l’idée.
Tu me fais penser à Venise.
Venise qui se protège de la montée des eaux par ses digues.
N’aie pas peur de l’Acqua Alta.

*


Déposer son cerveau

J’ai déposé mon cerveau, pris un billet d’avion, réservé un hôtel et suis partie à Ibiza. J’ai déposé mon cerveau pendant cinq jours. Ça fait un bien fou. Un vrai repos. J’ai lu, marché sur le sable, dîné, ri avec des personnes rencontrées dans l’avion, des vrais hippies de 70 ans, pensé à rien de compliqué.
J’ai déposé mon cerveau.
Voilà tels quels les premiers mots de Marie, lorsque je l’ai vue hier.
J’ai déposé mon cerveau ! Cette formule m’a scotchée et j’ai décidé illico de la faire mienne le plus vite possible, même si c’est pas gagné dans l’immédiat.
J’ai adoré l’appartement à louer que nous avons visité hier ensemble. Il est situé juste derrière le jardin, dans une rue calme du quartier, l’immeuble est une beauté si on aime l’Art Nouveau, le style William Morris. Les rebords des fenêtres sont suffisamment larges pour que Stanislas puisse y mettre des pots bien plus larges pour les plantes. La salle de bains fait penser à la salle de bains d’une maison au bord de la mer.
MAIS, la difficulté c’est la norme. Je n’entre pas dans les normes de l’immobilier locatif. Et même si je propose de mettre chaque année l’intégralité d’une année de loyers sous séquestre, je ne perçois pas assez de revenus mensuels selon leurs critères. Le comparatif m’échappe.
Sur les conseils judicieux de l’agent immobilier présent qui a compris la proposition mais doute du résultat, j’ai donc adressé un mail au propriétaire de l’agence. Il est très soucieux de ses clients. Je comprends cela.
J’ai commencé ma lettre, vous l’croyez, par une faute d’orthographe dans son nom de famille, j’me foutrai des baffes, (et pourtant me suis relue). J’ai évité les adjectifs magnifiques et tenté de rester pragmatique. Lui ai fait un bref topo biographique. La vente de ma maison. Le montant. La proposition pour les loyers. Mets bien la somme, mets des chiffres m’a dit Marie.
Pas pu m’empêcher d’ajouter :
On pourra objecter que, sur un coup de tête, je puisse m’offrir une Ferrari, mais je ne sais pas conduire. On pourra objecter que, sur un coup de tête, je puisse m’offrir un bateau, mais je ne sais pas nager.
Voilà où j’en suis. Je ne sais quel sera le verdict. Si le pouce sera levé ou non…


*

Le tremblement de l’être

Je sais le tremblement de l’être, l’hésitation à disparaître, écrit Houellebecq dans un de ses poèmes que j’aime tellement. — J’en suis là, ce matin.
Ce tremblement de l’être.
Dans quelques heures je vais aller à cet hommage rendu au mari d’une amie,. Journaliste. Boulimique d’informations. La presse, son monde.
L’encre, le papier, son univers.
Il eut trois amours dans sa vie. Une juive, une musulmane, une chrétienne.
Je sais que je vais retrouver ce monde que j’avais déserté, oublié. Etonnamment, malgré ce tremblement de l’être, j’ai ressenti cette hésitation à disparaître ; alors, j’ai dit oui.
Oui.
J’ai dit oui.

*

La marchande

Ils sont donc revenus ce samedi matin, comme prévu, Elle et Lui qui souhaitent reprendre cet appartement. Accompagnés de deux amis architectes, ils formaient un quatuor sympathique.
Quatuor qui se mit à déambuler dans ma maison après les présentations d’usage. Les politesses, Voulez-vous un café ? Long ? Court ? Du sucre ? J’entendais des retours de phrases sur l’environnement, le silence, la lumière, l’ambiance. Ils notèrent la présence de Le Corbusier, ce qui me fit plaisir et sourire. -Vous allez être bien ici c’est une évidence disait l’amie. Oui, regarde la largeur de la bibliothèque pour vos livres disait l’ami. 23 cms, c’est parfait. – Oui, comme vous, nous avons beaucoup de livres.
Installée devant la table en rotin, au soleil, face à l’ordinateur rose, je faisais semblant d’être concentrée sur un texte qui me pose d’ailleurs un vrai foutu problème. Il me semblait que j’étais la marchande comme jouent les enfants.
Je ne sais ce qu’il adviendra.
Je sais, par contre, qu’oubliés les soucis d’argent, j’aurais changé de lieu de vie, même si tout ici est délicieux.
Il me faut avoir un peu peur. Voir ailleurs.


*


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