cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Indésirable 2/2

Il commence à émerger. Il y eut ces soucis au journal. Des conflits internes, agaçants, inévitables. Il s’insurgea (plutôt sympathique). Rigueur. La presse va mal. Le projet de livre avance. Son vaste quant-à-soi est bien occupé. L’emploi du temps roule comme une horloge exacte. Concentration. Le maître mot.
Un peu la famille. Une brève aventure, qui le lasse. Il ne néglige pas de regarder la ville. Le plaisir ? Le désir ? De quoi parlez-vous ? Il y a belle lurette qu’il a oublié l’existence de cette fille. La Providence décide de s’en mêler de nouveau. D’abord vérifier l’état du terrain. Sûrement il va tomber des cordes bientôt… La presse en main, il commande un café. Assis en terrasse couverte, il commence sa lecture. Les premières gouttes tombent, fines, d’un coup très fortes. Un regard vers la rue. De tous les passants il s’arrête sur cette femme avec son gamin. Elle ouvre un sac, en sort un imperméable léger, orange, qu’elle déplie, le secouant largement presque devant lui pour le mettre sur l’enfant. Un bref instant il est saisi par le geste, la couleur. Pourquoi travaille-il sans conviction en cette fin de matinée ? Même la rumeur incessante de la rédaction semble étouffée. Dissipé ? Il ne cesse de porter son regard vers la ville depuis les larges fenêtres du journal. On l’appelle alors, il échappe à l’idée.
Verdict : une légère piqure d’aiguillon.
Il n’a pas envie de ce film qu’on lui propose d’aller voir. Il veut rentrer, fouiller davantage ce chapitre qui lui prend la tête. Epuisé, il se couche tard. Au milieu de la nuit, il se réveille, mal à l’aise. En colère. S’assied sur le rebord du lit. S’informe de l’heure ; près de quatre heures. Il n’en peut plus ! Se tient quelques instants les coudes sur les cuisses, la tête pendante. Les cheveux ébouriffés d’un geste vif. Trente secondes… peut-être quarante… et la rage éclate… franche… Bordel, elle m’emmerde ! La scène se répète. Nette. Il quitte la soirée d’anniversaire. Près de l’entrée, il salue deux trois amis. On va lui apporter son imperméable. Il attend. Il l’aperçoit en face, près d’une table, s’intéressant à des livres. Elle lui apparaît si calme. Elle fait ce geste alors, elle relève un pan de l’écharpe orange, lentement. Il accompagne le mouvement. Les épaules, enrobées. À l’instant, envie de la deviner. Une joie rare, magnifique, oubliée – captive on ne sait où, se libère, rayonnante, se propage enfin, lui gonfle le coeur de plénitude, et le bouleverse d’émotion. Il reste figé, n’osant y croire. Il la voit se retourner soudain, comme saisie d’une appel. Ni elle ni lui ne veulent se soustraire. Elle ne baissera jamais les yeux, acceptant éblouie ce vertige qui la happe. Sans la quitter des yeux, il prend son imperméable plié, qu’on lui tend à plat. Il s’en va, n’ayant pas la force de lui dire au revoir. Sonnée, elle ne le voit pas partir. Elle reste sur ce détail, cet imperméable, plié. Elle y tient. Alors les bruits revinrent. Les amis furent de nouveau dans la pièce.
Le terrain préparé, la Providence va hâter les semailles. Elle restera d’ailleurs surprise de la complicité de l’homme adoptant une attitude ambiguë qu’elle n’envisageait pas. Dans ce restaurant où il est à l’aise, des amis l’ont invité à dîner. Avec eux, une journaliste américaine qui le convainc par ses propos et son physique – physique. Ce soir il est d’humeur à se laisser séduire. Conversation vivifiante. La politique ici, la presse là-bas. Le foutoir ailleurs… Nous en sommes au dessert. Que prenons-nous ? Salade de fruits pour elle. Et lui, machinalement il s’entend dire Une glace à la vanille et là ça recommence. Il parvient à éviter la colère, à dominer l’agitation. Les desserts arrivent. Il entame la glace. Le goût de la vanille l’entraîne dans une rêverie qu’il laisse s’installer. Conscient de cela, il déguste la glace de plus en plus lentement. Pourquoi ? Elle l’avait tellement agacé cette phrase à la fin de son dernier message insensé, où elle lui disait son goût pour les glaces à la vanille. – Alors, tu flânes ? Annonce le copain amusé. Il se retient de lui foutre un pain sur le champ. Exactement un mot qu’elle avait employé. Mais notre homme n’est pas du genre à se laisser attendrir comme ça. On ne l’attrape pas avec du miel, encore moins avec une glace à la vanille. Quoi que. La jeune femme n’oubliera pas la nuit d’été qu’elle passa avec notre gastronome.
Le lendemain, inspiré, la nuit fut douce ; impassible veut-il, un rien amusé, il pointe : Indésirables. 3317. Effaçant page après page, attentif, il cherche le message. Le trouve. Vague agacement qui ne dure pas. Il reprend le texte et, minutieusement – appliqué, cherche les paroles qui pourraient le déstabiliser, le ramener à cette histoire. – Bon, ça, je l’ai eu… ça aussi… ça je peux avoir… Brusquement, il prend conscience de ce qu’il est en train de faire – qu’est-ce qu’il fout là ? – Quand il se voit comptabiliser les mots, une image immédiate se présente à lui, celle du Petit Poucet avec tous ses cailloux pour retrouver son chemin. C’est trop. Il abdique. Et part d’un éclat de rire d’une puissance dont il ne se croyait pas capable. Il rit. Il rit, d’accord. Mais que ressent-il ? Un reste de fêlure c’est certain Il pensait l’avoir oubliée de fait. Il se veut barricadé. Il se veut indifférent. Il la veut anonyme. Compris ? impose-t-il à son inconscient pour qu’il enregistre la consigne. Mais l’inconscient doit être occupé ailleurs, ou alors il s’annonce récalcitrant. L’esprit de l’homme l’entraîne sur la trace du tout premier message. Une mer de sérénité. Il se rappelle sa tendresse pour la faute d’orthographe qu’elle fit. L’encre bleue, qu’il voit comme un cadeau. Son hésitation à répondre. Elle l’intimide, cela lui plaît. Il sait. Les mots choisis s’adaptent à une double lecture, mais ont peu d’importance. Elle saisira l’encre bleue. Il vit mal ce rappel. Il veut abréger (connerie tout ça). Ne pas rêver. Nécessité du concret. Il veut en terminer. Il efface. Le prénom réapparaît. Message récent. Même pas surpris. Même pas agacé. Juste ce léger trouble qui persiste, à la vue du nom, du prénom. Qu’il aime ce foutu prénom. Elle lui a fait mal. Pourquoi ? Il la ressent la fêlure. Il se venge de la sensation par une méchanceté qu’il sait vaine. Il a mal. Il vit mal. Ne succombera pas. Ne cédera pas. Ne lira pas. Ne répondra pas. Ne reculera pas. Ne pardonnera pas. Ne se donnera pas.
Le geste – suspendu
Lassitude…
Ne l’effacera pas
Ne l’oubliera pas
Ne la libère pas
L’homme garde son indésirable, comme le Petit Poucet son caillou.

Comme chaque semaine ce jour-là, elle prend et prendra le journal. N’hésite pas à l’ouvrir. Toujours ce léger trouble qui persiste, persistera, à la vue du nom, du prénom. À la lecture des mots. Tant mieux, elle préfère cela à l’indifférence. Pense, s’ils se revoient inévitablement un jour ? Ils seront parfaits. La referont classique. Facile, avec tous ces gens autour. Et l’amour ? Elle replie le journal. Elle a sa réponse. Tendresse…
Ne l’effacera pas
Ne l’oubliera pas
De lui, se libère
La fille aime la lumière et la vie,
comme l’homme son verre securit, son verrou.

La grande idée – Anton Beraber

« Quand je me suis résolu à peindre, l’hiver tombait, et l’inanité de ma présence en ces solitudes m’apparut plus fortement au fur et à mesure que le jour solaire diminuait. J’avais dressé mon matériel sur un promontoire et je passais les heures à attendre qu’un être quelconque se manifeste à portée raisonnable du support et de l’imagination : à la tombée de la nuit, quand le bruit des vagues passait du murmure au déchirement, je sollicitais en moi-même d’abord, puis à haute voix, debout, en allumant des brasiers de fougères, la flotte anglaise, qu’elle y voie un fortin barbaresque, une balise d’exercice, ce que vous voulez, mais qu’elle ouvre le feu sans mégoter. Je fallait que ça finisse, ma vie tournait à l’échec : j’avais lu les mauvais auteurs, pris les mauvaises options au bac, je ne saurais dire, mais mon affaire échouait ici et Dieu, par souci d’économie, ne pouvait qu’éteindre cette flammèche lamentable qui lui bouffait de la chandelle pour rien. »

Sur le seuil – Jaccottet

C’est sous le toit ajouré des arbres, à peine est-on entré dans cet abri, où le soleil ne brûle plus, dans la maison qui n’est jamais fermée, et il y a une fraîcheur, un parfum inséparables l’un de l’autre. Le ciel descend dans les feuilles. Sous les pins, l’ombre est sans épaisseur. C’est le camp des oiseaux. Leur envol paraît brusque, accompagné souvent de criailleries ; ensuite, au contraire, même volant vite, ils semblent calmes, entre les troncs. Leur vol s’efface à mesure. C’est aussi comme si l’on marchait dans sa propre maison.
À mi-hauteur d’une pente assez raide, sous les pins, tout à côté du sentier discret, le terrain se creuse, il s’y forme une espèce de vague tranchée au bout de laquelle se dresse un mur étroit ; c’est de la roche, toute bossuée, mais à peine visible sous la mousse qui la couvre ; c’est comme une très ancienne porte, car au pied du mur il y a une ouverture, une bouche, comme aux fontaines, à ras du sol, où s’entassent les feuilles mortes, où le pied glisse, hésite (…)
On est debout à cette porte, appuyé à ses montants de pierre immémoriale, et dont la chute nous briserait. Comme un pèlerin écoutant matines, mais sonner dans un espace inconnu, pour un dieu encore sans nom. Ou comme celui qui entend pour la toute première fois des voix converser il ne sait où, près de lui pourtant, mais il ne parvient pas à les localiser, ce devaient être des enfants, une seule enfant qui chantonnait. Toutefois, c’était autre chose, autre chose sans quoi il n’y aurait ni distance, ni air, ni mouvement ; le lointain qui déchire, qui appelle. Source fabuleuse. Surplus du grenier des eaux.

Paysages aux figures absentes

Sur le seuil

Indésirable – 1/2

Ici et maintenant décide-t-il, interdiction de passer. Inflexible, vexé, il va oublier très vite, passer à autre chose, de plus être dérangé dans son travail, dans sa tête, par cet aiguillon. Sur l’ordinateur, il a ce geste, il la pointe, d’emblée, sans regret : Indésirable. Triste chose que ce mot, révélateur d’un état d’esprit qui la dépasse. Qu’attendait-elle ? Qu’il se lamente ? Mais où vit-elle ?

L’homme est habile, intelligent, lucide chroniqueur d’un journal aussi sérieux que lui. Elle le lit régulièrement et trouve souvent son écriture un peu âpre. Elle le préfère quand il adopte un ton plus mordant. Son cuir assurément est bien tanné. On ne la lui fait pas. Consciencieux, il s’abime dans le travail. L’idée du bonheur ? Elle ne le traverse pas. Pour lui il est en plein dedans. Et pourquoi pas ? Le mythe du journaliste solitaire et sans amour, une blague. Les femmes l’intéressent. Il aime les voyages. Il affectionne les rencontres édifiantes, les conversations sérieuses. La contradiction, le débat le passionne, il s’y plonge, avec un peu trop d’alcool souvent. On est indulgent s’il prend quelques poses, incidemment. Discret, secret, il a de l’ambition. Il est dans la fourmilière, le cénacle, ces fameux arcanes du pouvoir. Informé, on le sollicite. Perspicace, il réfléchit à ce qui n’est que senti ; pense à un nouveau projet de livre. N’a rien d’un blasé. Mince, pas très grand, regard profond, triste un peu, yeux cernés, très. Le travail. Toujours le travail. La bouche est belle, sensualité des lèvres. Le sourire n’est pas dans sa nature. Dommage. À chaque fois qu’elle l’a rencontré, elle note qu’il porte des vestes trop larges, mal ajustées sur lui. Elle s’en amuse. Ne se souvient pas des mains.
Elle ? Elle aime voir tout en beau. Son monde de fleurs, de livres, de solitude, représente pour un homme comme lui l’ennui, la fuite, un no man’s land. Il ne sait pas qu’elle hésite à vendre sa maison et retrouver Paris.
S’ils furent auparavant, en tout, irréprochables quand ils se croisaient chez leurs amis, un soir très frais d’un printemps tout neuf ils vont bel et bien se trouver. On peut le dire. La Providence les a dans le collimateur, sens premier du mot.
Notre homme est dans le constat. Il l’observe. Elle est gaie. Le goût magnifique de la vie lui est revenu. Le visage, l’allure, surent en profiter, en gratitude. Intérêt futile, inédit pour lui, pour l’orange et la suavité de la longue écharpe qu’elle porte ce soir-là. Il se divertit un temps avec la pensée d’en tester la douceur.
Aucun délai d’observation pour elle. Attirance nette, épidermique, qui la prend de court. Réactive, elle ne se prend pas la tête, s’approuve et trouve même qu’elle a bon goût. Subitement curieuse de celui qu’elle ignorait avant. Qui es-tu ?

Ils se parlent.
Face à face ?
Côte à côte.
Chaperonnés par un homme bien pessimiste dont notre journaliste adhère à la liste infinie d’inéluctables catastrophes désastres échecs ou ruines financières à venir. Elle se défile en douce avant la fin du monde.
Pour la suite, en plein accord, le classique. Ils s’évitent. Elle est meilleure que lui pour les regards en biais. Lui, faillit se faire prendre plus d’une fois.
Rien d’exceptionnel jusque là.
Alors va advenir le trouble, d’une amplitude superbe.
La Providence, en Majesté. En fin de soirée. Au moment du départ de l’homme.
Comme dans les bons vieux mélos. Elle si romanesque fut servie.
Et lui, si pragmatique quelle conclusion en tire-t-il ?

à suivre,

Il y a toutes sortes de blancs – Michaël Ferrier

Il y a toutes sortes de blancs. Il y a un blanc ignoble, un blanc immonde, le blanc terrible du cadavre et du drap qui le recouvre. Le blanc blafard et blême des ruptures, le blanc livide des trahisons. Mais le blanc n’est pas une couleur unie, homogène. Le blanc n’est même pas une couleur, c’est la condition de toute couleur, la lumière personnifiée. Il y a toutes sortes de blancs. Il y a le blanc légèrement bleuté qui monte le matin des arbres du pays de Sceaux. Il y a le blanc rose de l’aube sur les murs du Lycée Lakanal ou sur les pentes du cimetière de Montmartre. Le blanc de la fenêtre, immaculé et incolore, où l’on s’appuie pour respirer un peu d’air frais et regarder les oiseaux qui s’envolent dans le ciel blanc et pur. Le blanc crayeux de la Corse, des fromages et du beurre frais, le blanc des pêches et de la vigne, le sémillon, la muscadelle, l’entre-deux-mers, le merlot blanc. Il y a le blanc diffus des salles obscures, le blanc d’argent du grand écran, quand Hitchcock l’envahit et le transperce en même temps. Le blanc toubab du Sénégal, le blanc d’ivoire du piano, le blanc platine de la radio, le blanc effervescent des studios. Le blanc champagne de Bahia, crème de lys, parfum lilas, et le blanc de la page blanche où vient s’inscrire votre histoire désormais, tandis que sur une branche de l’arbre tout proche, attirées par les graines et les fruits, deux mésanges bleues sont venues se poser.

François,
portrait d’un absent

(dernière page)

les coups de foudre – Jacqueline Risset

Les coups de foudre sont impersonnels. On l’oublie, le plus souvent, à cause de la question de l’objet. L’objet, presque toujours, se met à la place principale, et n’en bouge plus, jusqu’à extinction de l’ensemble. Mais ce n’est pas ainsi, parce que la foudre, dans ce cas comme ailleurs, arrache brutalement à la trame, à tout l’alentour. Arrache par conséquent celui qui le vit à ce qu’il était avant de le vivre. La personne précédente n’est plus, la continuité se perd, renonce. On recommence, à tous azimuts. Qui recommence ? On, précisément (…)

Il semble, dans les moments aigus où la perception de la vie est très forte, qu’il y a un devoir de tout dire, de tout écrire, ou peindre.
Par moments s’avance, l’évidence contraire – qui n’est pas de l’ordre du devoir, évidemment, puisque le devoir ce serait l’autre, le récit minutieux, appliqué. C’est une sorte d’appel enjoué, inspiré. Ne rien noter, laisser la vie se disperser dans l’oubli ou l’éclat imprévu des réminiscences – retourner tranquillement au rien qui la borde et la tient en secret.
Mais surprendre le secret en disant, en décrivant les points où quelque chose a lieu  ces noeuds étranges.

Ou simplement écrire, comme un hommage – inutile certes – à ce qui est.
Ce qui est : brille.

Les instants
les éclairs

Les souvenirs – Erri De Luca

Les souvenirs ne sont pas des archives, ils ne sont pas un répertoire, un agenda. Les souvenirs sont des coups qui éclatent de l’intérieur, qui te sautent à la gorge à l’improviste et toi, tu te rappelles une chose que tu avais complètement oubliée. En somme, les souvenirs sont des bombes à mouvement d’horlogerie, qui explosent loin dans le temps : s’ils frappent vraiment, s’ils affleurent, alors je les mets par écrit, je les arrange, je les fixe, parce qu’ils m’ont donné un coup que je veux essayer d’étourdir, en écrivant plutôt qu’en buvant (…)
J’écris mes histoires, mais je ne rédige pas des procès-verbaux précis. D’habitude, j’essaie d’entrer dans les histoires en cherchant à donner une autre possibilité aux personnes. L’écriture est plus « enfiévrée », elle tente de restituer à ces personnes un peu de rapidité de réflexes, d’affection réciproque aussi, une occasion de rencontres entre elles à peine ébauchées alors, mais jamais abouties car entre-temps la vie s’écoulait.
Il ne s’agit pas proprement de faire arriver les choses d’une manière différente – je ne les change pas, je ne peux changer la vie passée, la corriger -,  je donne cependant aux personnes d’alors une autre possibilité de se dire ce mot-là, d’échanger entre elles un peu plus que ce qu’elles purent se donner, se dire, se transmettre. De se faire plus mal aussi (…)
Brodsky dit dans un vers de ses Poésies italiennes : « Dans le passé, ceux que tu aimes ne meurent pas. » Dans le passé, ils sont tous là, prêts, tu les rencontres, tu les retrouves tous. Pour un homme né au milieu du siècle passé et qui a donc accompli depuis longtemps la plus grande partie de ses actions, le passé est toujours plus vaste, plus abondant, plus large, c’est un champ où se renouvellent les rencontres avec des personnes auxquelles on ne peut donner rendez-vous que là seulement, en arrière, dans l’écriture. Au moment où l’on décrit ces personnes, on les rencontre à nouveau et puis on en prend définitivement congé, parce que l’écriture donne un congé définitif au temps passé : au moment où on les retrouve, on échange un dernier salut. L’écriture rentre dans la catégorie des meilleures rencontres.
Je suis ami avec le temps qui passe. J’aime  qu’il s’en aille ainsi, au galop.

                                                             Essai de réponse

ici – Sollers

Voici maintenant mon palais d’été occidental :

Salle du soleil couchant
Salle des fleurs
Kiosque des acacias
Studio de musique
Terrasse des marées
Bibliothèque des phénomènes furtifs
Kiosque des lauriers rouges
Pavillon des mouettes
Salle du soleil couchant
Kiosque de l’arbre noir
Studio de la Grande Ourse
Salle des nuits
Studio de la connaissance des rêves
Salle de la liberté de l’encre
Fenêtre du sud.

Tous les soirs, vers 20 heures, le ballet aérien des mouettes a lieu devant moi. Ce sont mes augures. Elles planent, se renversent, s’offrent, montrent le bout noir de leurs ailes, se taisent très fort, se frôlent, se dispersent, disparaissent, resurgissent, et, de temps en temps, bec ouvert, crient ou ricanent. Elles foncent sur moi, arrivent tout près, salut, adieu, c’est comme si elles connaissaient l’endroit, l’écluse, les toits, comme si elles savaient que quelqu’un les observe. Elles sont inexplicables, mais font signe, dans le genre « on ne dit rien, surtout ! ». Elles sont clairement divines. Leurs larges cercles par pans inclinés rapides, sont un tissu d’équations. À cette heure, elles ne chassent plus le poisson, ne piquent pas vers l’eau, se contentent de voler pour voler, mais pas n’importe où, ici, rite et prière. C’est bouleversant de beauté.

L’éclaircie

Hesse jardinier – Marco Martella

Dans son poème « Heures passées au jardin », Hesse explique que les fruits et les légumes de son potager lui permettent de vivre frugalement, comme un paysan, presque en autarcie. Pendant qu’il travaille au jardin, il se laisse aller à la rêverie que favorisent les tâches répétitives, ou il dialogue dans son esprit avec les personnages de ses livres. Les pages du Jeu des perles de verre, le roman qu’il est en train d’écrire, s’insinuent dans le paysage clos du jardin. Comme chez Chateaubriand, le geste du jardinier et celui du poète coïncident par moments. Dans les carrés du potager ou sur la page, il est toujours question de faire germer puis grandir, et de contribuer à l’émergence d’un monde idéal où la réalité puisse se refléter, la sève circuler, pour que d’autres graines germent. « Utiliser ce peu de liberté qui est nécessaire pour que la volonté de la nature devienne ma volonté. » Voilà la seule règle que Hesse s’était donnée en tant que jardinier et sans doute en tant qu’écrivain aussi (…)
Mais il y a des choses qui se passent au potager de la Casa Rossa qu’il aurait cherchées en vain dans son bureau, dans les pages de ses romans ou dans ses vers. Dans « Heures passées au jardin », on suit le vieil écrivain dans ces moments que chaque jardinier connaît, où le bonheur de l’enfance réapparaît grâce au souvenir des premiers outils de jardinage, à la fierté pour la réussite d’une plantation ou au parfum d’une fleur qu’on croyait oublié. Hesse aime par-dessus tout brûler des branches sèches dont les cendres serviront plus tard à enrichir le sol du potager. Le dernier feu, il l’allumera le matin du jour de sa mort. C’est à chaque fois, dit-il dans un poème, une joie : un geste ancien, à la fois acte magique, rite païen de purification, source de rêverie, mais surtout plaisir innocent. Et avec la poésie de l’enfance réapparaît l’adhésion spontanée à la vie,

Un petit monde
Un monde parfait

Quel est le scandale de Picasso ? Sa solitude – Philippe Sollers

Quel est le scandale de Picasso ? Sa solitude. Tout le monde s’est efforcé, et s’efforce encore, de la nier, de la minimiser. Le spectacle fait son travail de dénégation, mais Picasso a su s’en servir. « C’est le succès, dans ma jeunesse, qui est devenu mon mur de protection », dit-il à Brassaï. Brassaï, alors, lui cite Nietzsche : « La meilleure cachette est une gloire précoce ». Et Picasso : « Tout à fait juste. C’est à l’abri de mon succès que j’ai pu faire ce que je voulais. »

Il veut parler, bien entendu, des époques d’autrefois, bleue ou rose, celles qui ont précédé le saut dans l’inconnu dont ne ne dira jamais à quel point il était risqué. Mais il faut aussi entendre, n’en doutons pas, une déclaration de désinformation constante par rapport à la société. C’est une stratégie, elle mériterait une étude à part.

Quoi qu’il en soit, Gertrude Stein a senti l’essentiel : « Il renouvela sa vision qui était celle des choses comme il les voyait. On ne doit jamais oublier que la réalité du XXe siècle n’est pas celle du XIXe. Pas du tout. Et Picasso était le seul à le sentir en peinture. Absolument le seul. De plus en plus, sa lutte pour l’exprimer s’intensifia. Matisse et tous les autres voyaient le XXe siècle avec leurs yeux, mais ils voyaient la réalité du XIXe siècle. Picasso était le seul qui voyait le XXe siècle avec ses yeux et voyait sa réalité, et en conséquence sa lutte était terrifiante, terrifiante pour lui-même et pour les autres, parce qu’il n’avait rien pour l’aider, le passé ne l’aidait pas, le présent non plus, et il devait faire cela tout seul. »

Gertrude Stein écrit ces phrases en 1934. Six ans plus tard, elle admire Pétain au point même de vouloir traduire ses discours. Le malentendu était donc total. Gertrude trouvait que Picasso avait un défaut très grave : sa sexualité. Une sexualité « dirty », pensait-elle. De son point de vue, elle n’avait pas tort. C’est d’ailleurs ce qui l’a empêché de prendre Joyce au sérieux.

Picasso, le héros

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