cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

j’ai répondu non

J’ai passé une visite médicale. Il m’a fallu remplir un questionnaire de six pages, près de trois cent questions. À toutes, sauf une, j’ai répondu NON. Avais-je déjà contracté la rubéole, la variole, la varicelle, le choléra, le tétanos, la tuberculose, la fièvre jaune, la scarlatine, ou le typhus… Etais-je sujette aux vertiges, avais-je du cholestérol, du diabète, de la tension, des maux de tête, de coeur, de ventre, des enfants, des allergies, des calculs, des palpitations, des bouffées de chaleur, des problèmes cardiaques, dentaires, auditifs, des crises de tétanie, d’épilepsie, des douleurs lombaires, des étourdissements, des évanouissements, des éblouissements, des embarras gastriques, des désordres intestinaux, des troubles visuels ? Et soudain, comme si de rien n’était, perdue dans le flot, cette interrogation : « Etes-vous triste ? »

Sophie Calle
Des histoires vraies

J’ai revu les cahiers où je notais des choses

J’ai revu les cahiers où je notais des choses
Sur des différentielles et la vie des mollusques
D’une écriture hachée ; de longues phrases en prose
Qui n’ont guère plus de sens que des poteries étrusques.

J’ai retrouvé la gare et les lundis gelés
Où j’arrivais trop tard pour le train de sept heures ;
Je marchais sur le quai, m’amusant à souffler
L’air chaud de ma poitrine. J’avais froid. J’avais peur.

Nous arrivons au monde épris de connaissance,
Et tout ce qui existe a le droit d’exister
À mes yeux. Nous pensons que chacun a sa chance,
Mais le samedi soir il faut vivre et lutter
Et déjà nous quittons les abords de l’enfance.

Nous quittons l’innocence du regard objectif,
Chaque chose a son prix qu’il faut déterminer
Les relations humaines entrelacent leurs motifs
Plus nous participons, plus nous sommes captifs ;
Puis la lueur s’éteint. L’enfance est terminée.

Michel Houellebecq

Le cerisier

On ne peut pas dire que c’est un ami. On se voit. Il vit dans ce Marais que j’aime. Depuis que je le connais il est passé d’homosexuel effervescent à homosexuel assagi, heureux je ne sais pas, amoureux, apaisé, à l’évidence. Il a délaissé ses teintures trop blondes pour un foncé qui lui convient mieux.- « Que j’aime tes cheveux, tu es magnifique, tu as la classe » – Je prends sans minauder. Nous avons en commun une enfance sans père et notre signe astrologique, « Qu’est-ce qu’on a douillé ces derniers jours ! » – « Raconte, me dit-il. » Je raconte.
« Tu dois écrire sur ce que tu me dis là. Cette histoire qui te tombe dessus. Tu dois aussi écrire sur ces pans d’enfance. Sur ce cerisier dont tu m’as parlé avant. S’il te plaît. Fais-le. »
Je fais.
Donc,
avec ma grand-mère, nous vivions au deuxième étage d’une vieille maison en meulière, dans cette banlieue ouvrière, pas bien loin de Paris. La pièce principale avait deux fenêtres donnant sur un jardin, à sa gauche, une vieille ruelle qui menait à quelques petits potagers. Nous y jouions souvent. Au bout de cette ruelle, l’abandon, les herbes folles, que j’ai aimées d’entrée de jeu, quelques groseilliers survivants, c’est là que j’ai su que je préférais leur acidité à la douceur des framboises.
Les jours de pluie, de froid, de neige, je restais des heures, assise sur une chaise ou un vieux tabouret, à regarder par une des fenêtres le cerisier au centre du petit jardin. Il me fascinait. Sa présence. Je n’avais pas le vocabulaire, mais j’aimais sa structure, ses branches, noires, sa gentillesse. Les moineaux l’adoraient. ça volait tout partout autour de lui au printemps en été. Avec ses branches dont certaines semblaient venir vers moi, c’était comme un bonjour qu’il me donnait, un appel pour me serrer contre lui. Je l’ai dessiné bien des fois. Maladroitement. Lui donnant des couleurs insensées. Je lui parlais, lui racontais mes bidules. Un alter ego ce cerisier, jusqu’à mon adolescence, nous ne nous sommes pas lâchés. Ma première vision de la journée qui venait, c’était lui.
Et puis, un jour, je suis partie, j’ai quitté la maison dans la précipitation.
N’ai même pas pensé à lui dire au revoir, lui faire un signe. Je l’ai lâché.


Quatuor

Il était joyeux ce quatuor de quatre filles, quatre amies, entrant dans un petit restaurant grec d’une étroite rue parisienne. Elles venaient fêter l’anniversaire de l’une d’entre elles, dingue de ce Péloponnèse où elle vécut. Parlons donc d’Etiennette alors. Oui, nous avons une amie qui s’appelle Etiennette. Elle n’est que couleurs, et splendeurs, rires et émotions. Mariée tristement à un triste sire, elle s’en sort. Elle s’en sort notre Etiennette. Puis nous avons Maguy, dentiste réputée, une femme voyage, avec son association elle part à Cuba, l’Amérique Latine, pour les urgences dentaires, elle revient de Colombie, où son équipe fut attaquée par les habitants d’un village reculé tout en haut des montagnes. Ils ne savaient pas ce qu’était un dentiste. La troisième, c’est la flamboyante Catherine, hypnothérapeute. Sa vie est un roman. Pas toujours rose. La résilience elle connaît. C’est elle qui me relève quand je tombe. Et la quatrième, voilà c’est moi. La midinette de service.
Aucune conversation sérieuse, que du plaisir partagé, des bouffées de rire et l’Ouzo et le Vin grec en guest stars…. Enfin, le défilé commença : Tarama blanc au citron confit, Pain Pita, Pikilia (à tomber), les inévitables Dolmades, Kreotopika , le poulpe grillé, la Moussaka, les Soutzoukakia au four, Stifado d’agneau, et l’Ouzo et le Vin grec… J’ai abandonné aux gâteaux, qu’elles partagèrent… Et l’Ouzo et le Vin grec.
Ces filles-là, c’est un cadeau du ciel. J’aime qu’elles soient pas bien loin.
Qu’est-ce qu’on a pu dire comme bêtises ! et c’est formidable…


La colère

Oui, je sais, il faut porter beau. Never explain never complain.
Et bien non, ça va, quoi ! Ma colère au moins elle diminue ma peine un peu, un tout petit peu. Je ne l’ai pas vu venir la peine. Je pensais, puisque j’avais dit Non que tout allait bien se passer. Restons amis, etc. etc… Tu parles ! La peine elle connaît bien des chemins pour venir te sabrer.
Je raconterai la petite histoire plus tard, elle vaut le détour, elle n’est pas le sujet du jour. Le sujet, c’est la colère ! Je n’accepte pas que l’on me mette dans cet état sous prétexte que : « Vous auriez quand même pu deviner que… ».
Je prends ma part. J’ai cru à la beauté d’une rencontre. J’ai cru à ce que je lisais. J’ai cru que jamais cet homme-là ne me ferait le moindre mal avec les mots. En fait, c’est très banal. L’égoïsme. Un certain hermétisme à ce que peut ressentir l’autre. Un côté Circulez, y’a rien à voir.
J’ai ce que je mérite diront certains. J’accepte l’idée.
Je lui en veux de m’avoir fait vivre ce côté minable d’une rencontre à bas coût, m’avoir mise dans une situation humiliante, se taisant sciemment sur sa vie familiale. Me mettant devant le fait accompli.
Par ailleurs, l’ambiguïté, qui demeure, je n’accepte pas que l’on me dise Oublie, passe à autre chose. On n’oublie pas comme ça ce qui vous a fait vibrer, je crois.

Quand il m’embrasse dans le wagon mouvant – Jacqueline Risset (test)

Quand il m’embrasse dans le wagon mouvant
bouche posée doucement sur la bouche
baisers rapides
angoissés enfantins de départ
J’ai senti sa langue
presser derrière sa bouche
dans le commencement si lent
émerveillé.

L’Amour de loin

Quand il m’embrasse dans le wagon mouvant – Jacqueline Risset

Quand il m’embrasse dans le wagon mouvant
bouche posée doucement sur la bouche
baisers rapides
angoissés enfantins de départ
J’ai senti sa langue
presser derrière sa bouche
dans le commencement si lent
émerveillé.

L’Amour de loin

Le pari de Pascal

Vous connaissez… croire, ne pas croire. Pascal : « il faut parier… »
Hypno-thérapeute épatante, mon amie Catherine tient absolument à ce que je le fasse, ce foutu pari, accepter enfin cette foutue rencontre promise par deux médiums et les astres, n’oublions pas les astres, avec mon amoureux à venir. C’est comme ça que j’l’appelle, Mon Amoureux à venir. J’aime d’ailleurs depuis toujours  la lenteur. La patience. L’impatience. Selon elle, la romanesque que je suis se satisfait  de l’idée de rencontre, ne l’acceptant pas comme évidente, la crainte d’un non événement me faisant glisser alors vers une forme de raison négative.
Le vide. La vie solitaire. Les refus. Le paraître. Je ne sais exactement. Bref, je n’y crois pas. À la fin de la séance, après le temps de l’écoute, du dialogue, elle m’assène avec une force de ton dont je ne la croyais pas capable, l’ultimatum : « JE NE TE DEMANDE PAS DE CROIRE ! JE TE DEMANDE DE FAIRE.
— FAIRE LE PARI DE PASCAL –
— FAIRE !
–  ALLEZ, ON VA DINER ! ».
–  
Dînons et faisons.

*

Non

Tu es satisfaite de tous ces Non que tu distribues à l’envi ? Non, pour sortir. Non, pour se balader. Non, pour le cinéma. Non, pour partir. Non, pour voyager. Non, pour rencontrer quelqu’un. Non, pour aller là ? – Non.
Alors ce soir, tu vas le faire. Aller à ce foutu cocktail. Tu y vas avec une amie qui elle, par  contre est à l’aise avec l’importe qui, n’importe où. Pour moi c’est cela d’ailleurs le comble de l’élégance : être à l’aise.
Seulement voilà. Envolé le beau chemisier en mousseline transparente, envolées les tenues souples, tout envolé, tout donné. Tout oublié. Ne restent que jeans pulls  chaussures et encore ! et les sacs, des tas de sacs. Catherine, mon amie hypnothérapeute m’avait dit un jour après le rappel de trois rêves où je perdais mes sacs : le sac est le symbole de notre vie. Alors, à l’évidence, envie de changer de vie de la remplir .
Je vais bien me dépatouiller pour trouver quelque chose pour ce soir. J’envelopperai ma misère dans un magnifique trench vert olive – et on verra bien ce qui arrivera – comme dit la pub.

*

La médaille

Il y avait ce tiroir où tu avais empilé les dossiers, les papiers de la maman d’Urli. L’autre jour tu as voulu trier, ne pas hésiter à jeter. Et c’est alors que tu l’as vue, coincée entre deux pages d’un agenda. On ne sait pourquoi elle se trouvait là. Une médaille ancienne de Marie, en argent, ovale. Simple, au dessin estompé. Toute petite dans le creux de ta main, même pas un centimètre avec son anneau. Tu n’as pas hésité. Comme stimulée, tu as cherché une chaîne très fine que l’on t’avait offerte. Tu l’as retrouvée facilement d’ailleurs. Tu as enfilé la médaille à la chaîne, fermé la chaîne autour de ton cou. Ton visage s’est alors trouvé comme ravivé par cette présence discrète. Une pensée négative a voulu s’installer illico: tu dois la cacher. Ne pas la montrer. Les temps sont ainsi. Tu as foutu une baffe à l’idée. Et tu la portes désormais chaque jour sans la retirer, la petite médaille. Elle fait partie de toi, tu le sais.

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