cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Déposer son cerveau

J’ai déposé mon cerveau, pris un billet d’avion, réservé un hôtel et suis partie à Ibiza. J’ai déposé mon cerveau pendant cinq jours. Ça fait un bien fou. Un vrai repos. J’ai lu, marché sur le sable, dîné, ri avec des personnes rencontrées dans l’avion, des vrais hippies de 70 ans, pensé à rien de compliqué.
J’ai déposé mon cerveau.
Voilà tels quels les premiers mots de Marie, lorsque je l’ai vue hier.
J’ai déposé mon cerveau ! Cette formule m’a scotchée et j’ai décidé illico de la faire mienne le plus vite possible, même si c’est pas gagné dans l’immédiat.
J’ai adoré l’appartement à louer que nous avons visité hier ensemble. Il est situé juste derrière le jardin, dans une rue calme du quartier, l’immeuble est une beauté si on aime l’Art Nouveau, le style William Morris. Les rebords des fenêtres sont suffisamment larges pour que Stanislas puisse y mettre des pots bien plus larges pour les plantes. La salle de bains fait penser à la salle de bains d’une maison au bord de la mer.
MAIS, la difficulté c’est la norme. Je n’entre pas dans les normes de l’immobilier locatif. Et même si je propose de mettre chaque année l’intégralité d’une année de loyers sous séquestre, je ne perçois pas assez de revenus mensuels selon leurs critères. Le comparatif m’échappe.
Sur les conseils judicieux de l’agent immobilier présent qui a compris la proposition mais doute du résultat, j’ai donc adressé un mail au propriétaire de l’agence. Il est très soucieux de ses clients. Je comprends cela.
J’ai commencé ma lettre, vous l’croyez, par une faute d’orthographe dans son nom de famille, j’me foutrai des baffes, (et pourtant me suis relue). J’ai évité les adjectifs magnifiques et tenté de rester pragmatique. Lui ai fait un bref topo biographique. La vente de ma maison. Le montant. La proposition pour les loyers. Mets bien la somme, mets des chiffres m’a dit Marie.
Pas pu m’empêcher d’ajouter :
On pourra objecter que, sur un coup de tête, je puisse m’offrir une Ferrari, mais je ne sais pas conduire. On pourra objecter que, sur un coup de tête, je puisse m’offrir un bateau, mais je ne sais pas nager.
Voilà où j’en suis. Je ne sais quel sera le verdict. Si le pouce sera levé ou non…


*

Le tremblement de l’être

Je sais le tremblement de l’être, l’hésitation à disparaître, écrit Houellebecq dans un de ses poèmes que j’aime tellement. — J’en suis là, ce matin.
Ce tremblement de l’être.
Dans quelques heures je vais aller à cet hommage rendu au mari d’une amie,. Journaliste. Boulimique d’informations. La presse, son monde.
L’encre, le papier, son univers.
Il eut trois amours dans sa vie. Une juive, une musulmane, une chrétienne.
Je sais que je vais retrouver ce monde que j’avais déserté, oublié. Etonnamment, malgré ce tremblement de l’être, j’ai ressenti cette hésitation à disparaître ; alors, j’ai dit oui.
Oui.
J’ai dit oui.

*

La marchande

Ils sont donc revenus ce samedi matin, comme prévu, Elle et Lui qui souhaitent reprendre cet appartement. Accompagnés de deux amis architectes, ils formaient un quatuor sympathique.
Quatuor qui se mit à déambuler dans ma maison après les présentations d’usage. Les politesses, Voulez-vous un café ? Long ? Court ? Du sucre ? J’entendais des retours de phrases sur l’environnement, le silence, la lumière, l’ambiance. Ils notèrent la présence de Le Corbusier, ce qui me fit plaisir et sourire. -Vous allez être bien ici c’est une évidence disait l’amie. Oui, regarde la largeur de la bibliothèque pour vos livres disait l’ami. 23 cms, c’est parfait. – Oui, comme vous, nous avons beaucoup de livres.
Installée devant la table en rotin, au soleil, face à l’ordinateur rose, je faisais semblant d’être concentrée sur un texte qui me pose d’ailleurs un vrai foutu problème. Il me semblait que j’étais la marchande comme jouent les enfants.
Je ne sais ce qu’il adviendra.
Je sais, par contre, qu’oubliés les soucis d’argent, j’aurais changé de lieu de vie, même si tout ici est délicieux.
Il me faut avoir un peu peur. Voir ailleurs.


*


Un moineau de Paris

Je ne m’attendais pas à le voir arriver, se poser dans un des bacs des fenêtres au 4e étage de l’appartement où je vis. Qu’il puisse voler si haut. Un moineau. Un petit moineau de Paris. Je les vois, les moineaux, au Jardin, oui. En groupe. Ils font d’ailleurs grand bruit dans les feuillages. J’adore ça. Dans les rues de la ville, leur présence est discrète, on ne les entend pratiquement plus. Eux qui picorent au sol la moindre graine, ne trouvent que routes et trottoirs bétonnés. Quelques jardins. Quelques parcs. De moins en moins de moineaux.
Il était donc là le moineau. Posé près du rosier. Il regardait la boule de graisse accrochée à un pic sur le jasmin. Peut-être à vingt centimètres au-dessus de lui. Il semblait désarmé. Indécis. La regardant. Voyant cette nourriture inaccessible. Il ne savait pas, lui, l’oiseau des trottoirs, qu’il fallait s’agripper à la boule.
Il ne savait pas.
Ce détail qui change tout m’a bouleversée.
Je vais essayer de trouver un truc, s’il revenait.


*

Le pain au lait

Vraie matinée de printemps sur Paris. Le bleu du ciel va se renforcer. Le soleil s’annonce simplement. Il est là. Peu de gens dans la rue. Nombreux sont les parisiens ayant décampé pour ces vacances pascales. La petite boulangerie de la rue est ouverte. Pas une de ces boulangeries ultra-moderne, ultra-chic. Non, une simple boulangerie de quartier. Vous entrez, vous sentez les odeurs des pains. Bonjour ! Bonjour ! vous répond-on illico.
Il y a les gâteaux du jour. Les sandwichs et les salades pour le déjeuner. Comme il se doit, croissants, brioches, pains au chocolat, aux raisins, à la pistache… Je ne sais pourquoi j’opte pour un pain au lait.
Et là, le flash. Urli, son allure de mec rock à qui on ne la fait pas, demandant à la boulangère : Un p’tit pain au lait, s’il vous plaît. Vous pourriez le trancher sur la longueur, je voudrais mettre une petite tablette au chocolat. Oui… celle-ci, la Suchard.
Heureux en sortant de la boulangerie avec son petit pain au lait. À chaque fois il me faisait un clin d’oeil, comme pour dire : tout roule et je t’aime.

*

L’entité

Donc, Yass, pour revenir à lui, me dit à la fin de la séance : Appelez Marie-Françoise P… Elle retire les entités. Les liens qui entravent. Des années que je voulais rencontrer une femme comme elle. Elle a près de 80 ans en paraît 60. Elle vit en Belgique et va vous faire ça par téléphone. C’est rigolo, ne coûte pas grand chose et ça marche. Je raconte l’histoire à ma voisine l’autre soir lorsqu’elle m’invite pour l’apéro. J’ai déjà entendu parler d’elle, c’est curieux, me dit-elle.
Je laisse donc un message à Marie-Françoise. Qui me rappelle. Une voix douce, calme, musicale. Je lui explique le cas. Très bien dit-elle, je m’en occupe.
Je reçois peu de temps après un sms. Vous avez une entité au 4e étage, dans votre appartement, et Yass a raison, il y a une entité infiltrée en vous, cet homme a mis sciemment son empreinte. Je m’en occupe.
Peu de temps après, un bref sms pour me dire que le nettoyage des deux était fait. — Bon– Le Grand nettoyage de printemps en quelque sorte !
Le ressenti ? Pour l’appartement, c’est impalpable. Par contre, pour l’intérieur du corps, c’est quand même fabuleux. Deux jours après je sens très nettement, sous la taille à gauche, une souplesse retrouvée. Une dureté dont je n’avais pas conscience. Disparue. Je rappelle Marie-Françoise.
Comment savoir si l’entité ne va pas revenir ?
– J’ai bouché tous les accès. Le mental tourbillonnant par contre n’est pas facile à arrêter, mais tu y arriveras.

*

Il devait justement rester une miette tourbillonnante dans la tête.
Figurez-vous qu’hier matin je suis réveillée par un rêve, peu après 3 heures.
Je suis avec Catherine dans le hall d’une gare ou d’un aéroport. Rien ne fonctionne. Il fait très chaud. Tout le monde est assis par terre. Se laisse aller. Se débraille. Je vois l’homme en question, l’entité. Il est seul, assis contre un mur. Visage sans expression. Je vais le rejoindre en avançant à 4 pattes, passant dessus jambes, et bras. J’arrive à lui et lèche son visage comme s’il était un bonbon. Il reste figé. Me prend alors la main ; m’empêche de repartir. C’est le mouvement que je fais pour me dégager qui me réveille.
De bonne humeur. Pas triste du tout.
Libérée, totalement.

*

Un sourire

Cette pluie ce matin, pas très forte, aux gouttes pourtant lourdes. Un son qui m’a ramené d’emblée vers Urli, quelques jours avant sa mort. Il était déjà alité. Une même pluie que celle de ce matin tombait sur Chatou. Je suis montée te voir dans la chambre ce moment-là. Quand tu m’as vue, tu étais déjà sans force aucune. Tu as fait un effort considérable pour me sourire. Je te demandais tout le temps de me sourire. Ce sourire du 23 novembre est ancré en moi, à vie. Alors, je me suis allongée contre toi, je t’ai caressé là où tu aimais, je t’ai embrassé, là où tu aimais. L’idée imbécile de vouloir entrer en toi, que tu m’emportes avec toi, j’ai forcé, forcé, n’y suis pas arrivée. J’ai failli pleurer. Maudire. Me suis calmée. T’ai serré en silence. Et la pluie continua de tomber.

*

Yass

Vous êtes comme une médium – Comme si vous saviez ce qui allait arriver. Instinctivement vous savez que c’est le moment. Vous mettez en vente votre appartement. Vous voulez autre chose… Vous alléger. Le coeur est ouvert. La tête reste bloquée… Tout est lourd… Il faut couper ce lien avec cet homme qui est revenu juste pour poser son empreinte. Sciemment, selon moi, pour vous bloquer. Et ça dure. Il faut absolument couper ça. Parce qu’arrive une rencontre, qui me plaît. Un homme comme Urli, pas comme cette Diva, cet aspirateur de lumière. Quand vous allez voir celui qui vient vous aurez honte. D’un âne on ne fait pas un cheval de course. On va le remercier et on va couper ce lien. Alors, nous y serons, au retour des jours meilleurs.
— Vous avez bien fait de venir.
Qui dit cela ? – Yass.

___

Va voir Yass me dit Marie l’autre jour. Elle aussi connaît bien François, autre médium dont je parle quelquefois dans ces petits billets. — Yass, c’est tout autre chose. Mince, sec, beau visage de mec, un rien marqué, cheveux grisonnants, mi-longs. Un jean. Un polo bleu marine. Plaire est le cadet de ses soucis. Autant François peut sembler fouillis, expansif, autant Yass est extrêmement précis, clair. C’en est même confondant. Il habite une charmante petite place au coeur de Paris, derrière les Tuileries. Les restaurants du coin travaillent presque tous avec Deliveroo, Just Eat… Ils sont nombreux ces hommes sur leurs vélos, attendant leurs commandes lorsque j’arrive.
Un peu de timidité chez moi. Me sens toute décoiffée, mal mise. Je suis venue à pieds. Il y avait tant de pluie et de vent sur le chemin.
Une brève présentation. Un café. Et la séance commence. Yass vous demande de l’enregistrer sur votre téléphone. Et ça change tout. Vous pourrez y revenir à votre gré. Assimiler certaines choses. En une heure et demi on en dit des mots.
Ses dernières paroles : « Ecrivez vos bluettes, ça me plaît. Mettez-y des petites photos aussi. Présentez-les sous la forme de billets pliés insérés dans les journaux. — Et n’oubliez pas, vous étiez déjà Ça, avant de le connaître. Ne lui donnez pas un pouvoir qu’il n’a pas.

*



Informatique

C’est bien beau de vouloir vendre sa maison.
Je ne m’attendais pas alors à un tel déluge de demandes. Je découvre un autre langage. Celui de l’informatique. Je lis. Regarde dehors, les branches des platanes remuent légèrement. Relis. Me sens très sotte. Appelle Marie. Comme si mon cerveau n’ouvrait pas les écoutilles. Fermé. Bloqué au langage. Je veux bien faire des photocopies. Mais scanner, joindre, télécharger, enregistrer un I-Ban, toute autre bizarrerie administrative, c’est une péripétie.
Et je préfère d’autres péripéties.
J’apprends malgré moi. Il me semble pourtant que cela n’imprime pas, si je puis dire. Le printemps arrive malgré tout, mine de rien, lui.

Le petit tableau

Ils sont venus à deux pour vider la cave. Des restes de la maison de Chatou, d’avant Chatou… de Paris. C’est insensé tout ce que l’on peut entasser et que l’on met ensuite dans une cave, comme si s’en séparer allait nous apporter la poisse. Non, je n’ai pas gardé la boîte à cigares d’Urli. Rien ne serait plus triste qu’une boîte à cigares vide, sans odeurs. Nous avons là des étagères à foison. Des papiers à n’en plus finir sur la boutique, des compte-rendus sur l’agence de presse. Petits objets, paniers en rotin, vieilles gravures piquées, tableaux inutiles, et d’un coup, sous un papier bulle, un petit carton, peint par ma marraine, la maison de la Drôme. L’arrière de la maison, l’entrée de la cuisine et l’escalier descendant vers le jardin fleuri. D’une naïveté qui m’a bouleversée. Le petit chat noir à sa place, assis, tranquille devant cette porte ouverte, face à ce paysage du Vercors. Oui, je te garde, toi. Illico je l’ai mis dans la cuisine, à côté du dessin d’enfant représentant Clem et moi, le petit coucou suisse, l’essai peinture d’Urli, en Toscane. Oui…, tout va bien.

*

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