cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Faux ! c’est faux ! – Hermann Hesse

Faux ! c’est faux ! je suis jeune encore,
Je ne suis pas repu de vivre ;
Il n’est pas de femme au beau corps
Qui ne m’inspire et ne m’enivre.

Me hantent les corps nus et chauds
Des excellentes et des pires,
Des valses les brillants galops
Et les nuits d’amoureux délires.

Même, il me rêve d’un amour
Sacré, muet, limpide et tendre
Comme le premier… et toujours
Pour lui je puis des pleurs répandre.

l’immense faim des femmes – Grégoire Delacourt

Claude Sautet.
J’ai toujours adoré ses films. Son humanité féminine. Les trajectoires de sa caméra – que l’on suit comme les effluves d’un parfum de femme, ou l’ivresse d’un alcool d’homme, le long d’un zinc de café, dans une brasserie enfumée, brouillardeuse.
Elles mènent à la joie, au désir neuf, bouleversant. Elles captent ces regards qui en disent long sur l’immense faim des femmes, sur l’urgence des corps. Elles donnent à voir les mains qui allument des cigarettes avec une sensualité troublante, presque un désespoir, les peaux qui s’effleurent, électriques, gourmandes, jamais repues, les bras qui s’ouvrent, les corps qui s’élancent, plongent, refont surface, heureux, épuisés parfois.
Elles frôlent les lèvres écrasées de rouge, des morsures, les sourires, les rires forts comme des épaules d’homme, toute cette vie tapageuse et virtuose, dans le fracas des couverts claquant sur la porcelaine des assiettes, des pichets de vin au verre grossier cognant sur la table, avec, en bruit de fond, les notes d’un flipper, évoquant l’arythmie d’un coeur, ou celles d’un juke-box – Hurricane Smith, Billy Paul ou Led Zeppelin et Philippe Sarde.

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Danser au bord de l’abîme

(César et Rosalie)

Je ne peux pas faire ça seule – Joyce Carol Oates

Tu as rendu ma vie possible. Je te dois ma vie.
Je ne peux pas faire ça seule.
Et pourtant – ai-je le choix ? La Veuve est quelqu’un qui a découvert qu’elle n’a pas le choix (…)
Cette détermination à se débrouiller, à y arriver, à tout faire si possible sans aide, est la prérogative de la Veuve. On peut y voir un signe de son désir de paraître – ce qui est différent d’être – autonome ; ou y voir un symptôme du dérangement de son esprit.
Mais dans les premières minutes/heures/jours de Veuvage – y a-t-il quelque chose qui, si l’on y regarde de près, ne soit pas un symptôme de dérangement ?
Je redoute d’attirer l’attention. Je redoute de m’effondrer en public… Une vague de panique me submerge – mais que c’est stupide, que c’est ridicule ! à l’idée d’avoir perdu mon sac à main, ma clé de voiture, la clé de la maison.
Ma terreur : perdre les clés essentielles. Me retrouver en plan, abandonnée (…)

Il y a quelque chose de terrifiant à être seul, plus même qu’à se sentir seul.
Et à présent, c’est ma vie. C’est ce que sera ma vie. Cette solitude, cette angoisse, cette peur de l’heure suivante, de la nuit qui vient et du matin qui suivra, cette peur d’une immense avalanche de déchets, de déchets inutiles et non désirés, se déversant sur moi, m’emplissant la bouche, des déchets suffocants, étouffants, pour lesquels je suis censée (paradoxalement) exprimer de la reconnaissance, des remerciements : voilà ce que sera le reste de ma vie sans mon mari ; incroyable, impossible à croire – évidemment vrai : le certificat de décès est là pour le prouver.
Quand vous n’êtes pas seul, vous êtes protégé. Vous êtes protégé de la terreur nue, implacable, innommable de la solitude. Vous êtes protégé de la connaissance de votre propre insignifiance, de votre âme-déchet. Quand vous êtes aimé, vous ne savez rien de votre valeur ; vous vous ne vous intéressez pas à ce genre de considération. Vous n’en avez pas le temps (…)

Et je me dis Voilà ma vie maintenant. Absurde mais imprévisible. Non pas absurde parce que imprévisible, mais imprévisible parce que absurde. Si le sens de ma vie et l’amour de ma vie ont disparu, je peux encore trouver de petits trésors dans les déchets épars.

des paquets cadeaux luxueux – Julia Kristeva

J’étais sans boussole. Je revois comme un mirage ces premiers jours à Paris chez Mira, les fêtes de Noël et les vacances. La première merveille de Paris qu’elle m’a montrée, c’était la messe de Noël 1965. Les dames en vison et les messieurs en cachemire, élégants et distingués, cet air pénétré et absent, que j’ai appelé plus tard « l’indifférence catholique », était-ce la charité chrétienne ? Sans bonté et sans enthousiasme. Le neige fondait sur les trottoirs de Paris. Mes bottines prenaient l’eau, sans pouvoir en acheter de nouvelles, j’étais perdue au milieu de ces humains qui s’empilaient comme des paquets cadeaux luxueux, fermés et inabordables.
Cette impression a perduré longtemps, même si les amis de Tel Quel, des collègues universitaires, puis des psychanalystes, m’ont sincèrement accueillie, attentifs et même solidaires.

Je me voyage
Mémoires
Entretiens avec Samuel Dock

Un véritable artiste – Sollers

   Un véritable artiste, quoi qu’il fasse, suit le dieu, sinon son oeuvre vieillit vite. Je crois au dieu de Bach dans ses variations, ses suites, ses fugues, ses toccatas ; à celui de Haydn dans ses sonates (je vois leurs quatre mains jouer). Je crois au dieu de La femme en blanc ou du Rêve, au dieu du Bar, à celui de Méry Laurent. « Vous croyez en Dieu ? » demande X ou Y. Question absurde et obscène, à laquelle la meilleure non-réponse est « Bof ». « Vous êtes croyant ? » Oui, quand j’écris, quand j’écoute les Suites françaises, quand je vois Guernica, quand j’entends Così fan tutte, quand je regarde vraiment ce cèdre, cette brise côtière, cette rose, ce toit, quand j’attends Lucie rue du Bac, quand je mets la clé dans la serrure, quand l’énorme tranquillité m’avertit qu’elle va être là.

L’éclaircie

l’innocence – Pasolini

… Souvent l’expérience
répand autour d’elle plus de gaieté, plus de vie,
que l’innocence ; mais ce vent muet
remonte de la région ensoleillée
de l’innocence…
L’odeur précoce et fragile
de printemps qu’il répand, dissout
toute défense dans ce coeur que j’ai racheté
par la seule clarté : je reconnais d’anciens désirs,
délires, tendresses éperdues,
dans ce monde agité de feuilles.

Tableaux frioulans

nous n’avons rien fait – Pasolini

   Nous n’avons rien fait pour qu’il n’y ait pas de fascistes. Nous les avons seulement condamnés, en flattant notre conscience avec notre indignation ; plus forte et impertinente était notre indignation, plus tranquille notre conscience.

Ecrits corsaires

un moment heureux – Philippe Jaccottet

   Je me souviens qu’un été récent, alors que je marchais une fois de plus dans la campagne, le mot joie, comme traverse parfois le ciel un oiseau que l’on n’attendait pas et que l’on n’identifie pas aussitôt, m’est passé par l’esprit et m’a donné, lui aussi, de l’étonnement. Je crois que d’abord, une rime est venue lui faire écho, le mot soie ; non pas tout à fait arbitrairement, parce que le ciel d’été à ce moment-là, brillant, léger et précieux comme il l’était, faisait penser à d’immenses bannières de soie qui auraient flotté au-dessus des arbres et des collines avec des reflets d’argent, tandis que les crapauds toujours invisibles faisaient s’élever du fossé profond, envahi de roseaux, des voix elles-mêmes, malgré leur force, comme argentées, lunaires. Ce fut un moment heureux ; mais la rime avec joie n’était pas légitime pour autant.

au petit bonheur la chance – François Cheng

L’univers n’est pas obligé d’être beau. Comment se fait-il qu’il recèle une beauté telle que l’on est incité à parler de splendeur ou de gloire ? Est-ce le fruit du pur hasard ? Est-ce que, au petit bonheur la chance ou par caprice, l’univers, un beau jour, est devenu beau ? Question légitime, puisque, selon une certaine thèse, la vie ne serait due qu’à la combinaison fortuite de plusieurs éléments chimiques. Ainsi, quelque chose a commencé à bouger, et hop ! la matière est devenue vivante. D’aucuns dépeignent volontiers cette matière vivante comme un épiphénomène, et, pour faire plus imagé, comme une « moisissure » sur la surface d’une planète, laquelle est perdue tel un grain de sable au milieu d’un océan de galaxies. Pourtant cette « moisissure » s’est mise à fonctionner en se complexifiant, jusqu’à produire de l’émotion, de l’imagination, de la spéculation, en un mot, de l’esprit. Ne se contentant pas de fonctionner, elle a réussi à se perpétuer en instaurant les lois de la transmission. Non contente de se transmettre, il lui a pris l’envie de devenir belle.

Oeil ouvert et coeur battant

Camus disait…, William Faulkner

Camus disait que le seul rôle véritable de l’homme, né dans un monde absurde, était de vivre, d’avoir conscience de sa vie, de sa révolte, de sa liberté. Il disait que, si l’unique solution au dilemme de l’homme était la mort, nous faisions fausse route. La bonne voie est celle qui conduit à la vie, à la lumière du soleil. On ne peut pas sans répit supporter le froid. Aussi s’est-il révolté. Il a effectivement refusé le froid, sans répit.

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