cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

mais nous avons droit à une heure, n’est-ce pas ?

Tête toute propre, aérée, elle va chercher quelque nourriture dans la grande épicerie du coin, besoin de se sustenter. Du salé. Elle tourne dans les rayons, met dans le caddie telle ou telle chose, etc… elle tourne, elle tourne. Tourne et choisit. Il y a peu de monde. L’imprévu arrive, comme il se doit, à son heure.
Elle heurte violemment le caddie chargé de l’homme qui arrivait en face.
Bingo ! Ses fraises qui étaient bien ménagées sur le dessus passent direct en face. Et lui, un de ses sachets fermés fait le trajet inverse.
Elle rit, elle n’en peut plus.
Il rit, il n’en peut plus.
On peut partager, lui dit-il
Que me proposez-vous ? répond-elle.
Ils regardent chacun dans le caddie de l’autre. S’amusant d’y trouver tel ou tel produit.
J’avais terminé, j’allais aux livraisons.
– Moi aussi.

Côte à côte maintenant, respectant ce mètre de séparation.
Ils ont envie de se parler, ça se sent.
Elle s’entend dire alors, comme si c’était une évidence de choisir ces mots-là, et non pas « au revoir »,
J’aimerais marcher avec vous.
Il répond avec cette même évidence :
– Nous avons droit à une heure, n’est-ce pas ?

*

Chaque été, à la mi-août, il y avait une fête au château

Chaque été, à la mi-août, il y avait une fête au château du Cosquer. Ça semble banal de le dire, mais c’était une fête comme je n’en ai jamais connu ailleurs, une fête de rêve. Le Cosquer (en breton, la vieille demeure) était sur la route de Combrit, caché au milieu d’un bois de pins, au centre d’une pâture. C’était un château de conte de fées, une sorte de fantaisie blanche dans le style médiéval cher à Viollet-le-Duc, ornée de tourelles à chapeaux pointus et de tours crénelées, décorée de stucs et de frises, montrant une série de fenêtres et de lucarnes, avec une seule porte à chambranle en haut d’un escalier bordé de rampes de pierre incurvées. Un château surchargé, maniéré, irréel, pareil au fantôme des demeures jadis brûlées par les manants et les révolutionnaires. Sa propriétaire était elle aussi une survivante de l’ancien temps, la marquise de Mortemart, la descendante d’une famille qui remontait aux croisades, disait-on (son nom rappelait la mer salée de la Bible et le royaume de Jérusalem) (…)
La marquise ne se montrait pas. Trop âgée, peut-être, elle restait à l’intérieur du château, tandis que la fête se déroulait sous ses fenêtres. J’ai le souvenir confus de l’avoir entraperçue à la fenêtre du premier étage, au-dessus de la porte, une silhouette blanche et frêle.
Elle était respectée de tout le voisinage, la légende racontait qu’elle s’était opposée à l’armée allemande qui avait réquisitionné son château pendant la guerre, pour y loger ses officiers. Elle avait tenu tête à la Kommandantur, et avait préféré quitter le château et loger chez une parente à Quimper plutôt que de le partager avec les envahisseurs. Refuser de vivre avec les vainqueurs, c’était le seul héroïsme que pouvait montrer une vieille dame, et le gens de Combrit lui en savaient gré.
Pour rien au monde nous n’aurions manqué cette fête de l’été. Parfois les orages d’août y mettaient fin vers le soir. Les champs alentour avaient été fauchés et la chaleur de la paille nous enivrait, nous transportait. Nous courions avec les gosses dans les chaumes piquants, pour faire lever des nuages de moustiques. Les 2 CV des bonnes soeurs (le film avec de Funès n’a rien inventé) roulaient à travers champs. Les groupes d’hommes se réunissaient pour regarder les concours de lutte bretonne, ou les jeux de palets. Il y avait de la musique de fanfare sans haut-parleurs, et par-dessus les sons aigres des binious et des bombardes. Vers midi, c’était la messe en plein air, comme pour un pardon, mais le vieux curé de Combrit n’en faisait jamais partie. C’était un jeune abbé de la ville, qui prêchait en français, tandis que les fidèles entonnaient les chants liturgiques, certains en breton (Itron Santez Anna). Puis l’après-midi, après un buffet de charcuteries et de crêpes, la fête reprenait, les jeux, les concours, la lutte, et le soir venu, un bal – mais nous étions déjà repartis à vélo.

J.M.G. LE CLEZIO
CHANSON BRETONNE

*

Reprise en main

Je ne sais, vous, si vous tenez vos programmes quotidiens en cette période, me suis rendue compte que les cinq premiers jours les listes informelles ont été respectées. Et puis j’ai glissé. Dévissé le premier dimanche. Le grand n’importe quoi depuis. Côté alimentation, je ne sais même plus quelle est la couleur d’un haricot vert, le salé gourmand a encombré le réfrigérateur. Le tapis de sol roulé dans son coin etc, le pathétique a suivi.
Mais, jusqu’à présent, toujours, même si je ne sais pas nager, je vais au fond de la piscine et je rebondis. Le rebond, ce fut ce matin. Basta la dérive.
Avec les gestes habituels du ménage quotidien, pas le grand, vous voyez… l’essentiel. Les carreaux attendront demain.
La reprise en main corporelle. Nettoyer tout ce surplus, ce mauvais teint qui s’installait. Gommages. Masque. Crème. Ça fonctionne, parce que l’envie est là.
Parce que le rythme se retrouve. Parce que le corps en fait n’aime pas la dérive.
Maintenant je peux écrire mes futilités.

*

Catherine

Confinée, comme presque tout le monde, je lis les pages que vient de m’envoyer mon amie Catherine. Récit romancé de sa période de révolutionnaire au Vietnam. Elle partit avec son héros, cinq années à Hanoï. Récit absolument sidérant pour la contemplative que je suis. S’il est une aventurière quelque part, c’est bien elle.
Je l’ai connue lorsque Urli voulu faire de l’hypnose pour reprendre quelque force. Puis nous sommes devenues amies. Son parcours est saisissant. Une adolescence douloureuse. Elle s’enfuit de la maison une première fois. Vécu quatre jours dans le métro, les sans-abri la protégèrent. Elle fut rattrapée par Interpol. S’enfuit une seconde fois. Rencontra son héros. Ils partirent à Hanoï. Son récit de ces cinq années est à la fois une bouffée de senteurs, de musique de l’époque, de couleurs, de courage, d’obstination. L’aventure au bout de tout ça. La désillusion. Le retour chaotique. Le journalisme, dans un grand quotidien. D’autres voyages. D’autres amours. La dépression. Le livre L’Enfer, que Pivot aima. La reconversion, réussie. Elle vous reçoit dans une petite pièce au premier étage d’un vieil immeuble à deux pas de Beaubourg. L’hypnose est son domaine. Elle est également psychologue. Je peux vous assurer qu’elle ne lâche pas ces gamines ces gamins qui ont le mal de vivre ; ou ces personnes, comme moi, qui la consultent régulièrement.
Elle est d’une beauté absolue. Une vraie nana. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi indépendant, d’aussi libre d’esprit, d’aussi sensé. Surtout ça, si vous voyez ce que j’veux dire rapport à moi. Et en même temps, d’un coup, elle peut être surprise comme un enfant sait l’être. On rit pas mal ensemble. Essentiel.
Bon, vous lâche.
Je continue la lecture. Il va être bien son roman à Catherine.

*


L’esquisse d’un sourire

Rentré chez moi, j’ai ouvert la mallette de Bernard, feuilleté Du côté de chez Swann du fameux Proust, lu une page au hasard, esquissé un sourire, refermé le bouquin, puis allumé la télé. Pendant le match du championnat de Turquie, la voix sortie du livre est revenue flotter dans la pièce, filtrée, charmeuse, entêtante. Elle m’a ramené à la table où j’avais posé la mallette. J’en ai tiré deux autres livres, ceux qui me venaient sous la main. Les filles du feu de Nerval parlait d’une voix différente. Du Voyage au bout de la nuit s’échappait encore une autre voix. Chaque livre avait sa propre voix. Des voix comme je n’en avais jamais entendu, ultrasoniques, rythmées, souveraines, sublimes. Des voix auxquelles il était impossible de se dérober. Elles m’intimaient de les écouter. L’ordre ne sortait pas de la bouche d’une mère ou d’un professeur comme pendant ma scolarité à Froncy, mais du coeur des textes, du sens, des images, des visions formés et portés par ces voix, voix impérieuses, mais assez complices, amicales, pour me laisser entendre qu’elles aussi avaient besoin de mon attention, de ma générosité, de la mobilisation de ce que j’avais de meilleur en moi, pour délivrer leur pleine puissance, la variété de leur gamme, me transmettre quelque chose que je devrais d’une manière ou d’une autre convertir et prolonger dans l’existence et à ma façon. Au niveau de solitude où j’étais parvenu, il m’était naturel, vital, de leur obéir ; j’en éprouvais même une sorte de fierté.
J’avais donc arrêté les médicaments et m’en étais remis aux voix.

Jean-Marc Parisis
L’histoire de Sam
ou l’avenir d’une émotion

et François se lâche…


Alors cette rencontre ? Comment ça s’est passé ? Il m’étonne.
La porte à peine ouverte, il a su que j’avais rencontré une personne.
Lui explique que ça n’allait pas.
Trois heures, il a passé trois heures avec moi. J’allais le voir pour cette histoire d’appartement à vendre à trouver, qui, mine de rien me prend la tête.
Que nenni !
Il est ému de voir les deux billets que j’ai écrits sur lui. Je les lirai quand je serai seul. Il me parle politique. Il me parle santé. Il me parle de son amoureux. Les broutilles entre eux. Il me parle de mes cheveux. Tu t’es coupée la frange. C’est mieux. Tu as raison d’essayer un peu de blond. Ça m’fait penser qu’il faut que j’appelle Guyguy, qu’il me fasse les racines. Il me fait écouter bien sûr des p’tites chansons. Ecoute, celle-ci, c’est ton histoire, celle que tu vois maintenant comme non existante — c’est toi qui le dis, pas moi.
– Que voulez-vous, je suis bien ici. Je ris.
Il me demande un compte rendu… C’est beau… Tu dois absolument écrire une chanson à ma copine. Je vais l’appeler. Je vous assure, il l’appelle. Elle répond.
Me sens entraînée par une vague, allez hop !
Je te passe une amie, elle écrit comme tu aimes.
Elle l’aime son François, elle le connaît par coeur, elle joue le jeu ; nous nous parlons un peu, amusées de tout ce remue-ménage qu’il déploie pour nous mettre en contact.
Il faut dire aussi, pendant tout ce temps, son téléphone ne cesse de vibrer.
On le demande. On le demande.
Reprenons le chemin des cartes. Je les nettoie avec le talc.
On attaque le sérieux. Physiquement, il est tendu. Concentré. Il va vite. Très vite. Il ne faut pas l’interrompre. Le rythme, soutenu.
Les flashs. Il a mal à la tête.
Un flot de renseignements. J’ai du mal à tout capter.
Il aiguise les précédents résultats.
Il précise les choses, la temporalité. Il resserre le jeu.
Rien n’y fait. Deux amours. Le nouveau arrive, le bon. Il me donne le mois. Ça me fait bizarre. D’autres cartes. Plus jeune que moi. Vie en commun. Harmonie. Fondation. Mariage civil ou quelque chose comme ça.
– Impensable.
Mais le gros du lot reste cette foutue écriture.
Tout est là me dit-il. C’est maintenant. Ecris. Fais-le. Maintenant, cette année. Fais ce roman, ta bluette. Vite. – Edition, production, j’en sais rien, mais c’est là, c’est là.
– Et cette fois, à cet énoncé, je n’ai plus peur.

*


Florence

J’ai connu Florence lorsque je dus vendre notre appartement du 11e arrondissement. Elle l’acheta. Notre rencontre se fit chez le notaire pour la promesse de vente. Une jeune femme brune aux cheveux longs légèrement ondulés. Un beau visage. De l’allure. Un mystère émane d’elle. Une distance. Beaucoup de classe. Je connaîtrai plus tard la qualité de son humour. J’appris qu’elle travaillait chez Gallimard. « Il y a quelqu’un que j’aime chez Gallimard, que toutes mes copines détestent : Sollers. – « C’est un amour. »
À la vie à la mort avec Florence !
Nous aimons déjeuner ensemble. Toujours elle m’apporte des livres.
Me fait découvrir des auteurs.
Ce matin, nous nous sommes retrouvées au Flore, pour un café. Je vais donc découvrir Patrick Wald Lasowski « Le grand dérèglement ». Le libertinage.
Le poète Jean Ristat, que je ne connaissais pas. J’ouvre, pour le plaisir : Comme tu aimais les vagues lorsqu’elles font
Le bruit d’un livre qu’on feuillette et nous racontent
L’histoire du ciel amoureux de la terre
(ô, toi, je vais t’aimer je le sens).
Les poèmes d’Alicia Gallienne. Deux contes de Le Clezio « Chanson Bretonne » « L’enfant de la guerre ». Eden, de Guyotat. « Le cercle des tempêtes » de Judith Brouste…
Jolie matinée non !

*






Une sortie du temps

Deirdre a posé la tête sur mon épaule. J’ai fermé les yeux. Le sommeil nous a blottis l’un contre l’autre.
Une voix du côté du potager nous a réveillés. On appelait Deirdre, on la cherchait dans le parc, en anglais. Elle a sauté à pieds joints dans l’herbe.
– C’est Gladys, une surveillante de la classe. Elle n’est pas méchante, juste inquiète.
Elle a sorti un petit papier de la poche de son cardigan et me l’a tendu.
– C’est mon adresse au pays de Galles…
J’ai glissé le papier dans ma poche.
Elle s’est retrouvée contre moi. J’ai plongé dans son cou, sa nuque, ses mèches de cheveux tombées du chignon, la serrant si fort que je percevais les battements de mon coeur, le grondement de son sang, ses frissons, sa vie secrète de fille de quatorze ans. J’en vins à redouter ce phénomène honteux, irrépressible, qui me faisait décliner les slows dans les boums. Mais non, rien de ce côté-là. Ce que Deirdre m’inspirait, me transfusait, c’était tou le contraire d’une pulsion, d’un désir, plutôt une forme d’exaucement, une paix, une sortie du temps. J’avais quitté mon âge, dépassé mon histoire, le peu que j’avais vécu, appris, désiré, j’avais mille ans.

Jean-Marc Parisis
L’histoire de Sam ou l’avenir d’une émotion

Pardon

Ce matin j’ai demandé pardon à quelqu’un. Je ne sais si je le recevrai. Je dirais que c’est secondaire. L’important est d’oser le demander. Demander pardon c’est mettre à mal son orgueil en posant le mot, c’est se déjuger, faire confiance au jugement de l’autre. Se sentir libérer de carcans. Ne pas attendre de l’autre qu’il demande aussi pardon.
Et puis, dans le calme de cette action, je me suis posée une question.
Combien de fois as-tu demandé pardon ces dernières années ? N’y a-t-il pas eu ces moments de conflits, ces situations ces séquences compliquées qui auraient mérité cette demande. Et tu ne l’as pas fait.
Alors, pourquoi là ?
Parce que là nous frôlons l’intime. Parce que ma naïveté fit du mal. J’ai coloré inconsciemment une histoire, voulant lui donner une saveur qu’elle n’avait pas. Par délice. Par gourmandise. Parce que si l’on joue avec le feu on se brûle.

*

Post-Scriptum au billet « Aime qui tu veux »


C’est alors que j’ai entendu dans ma tête : Anna, réfléchis !
J’explique. – Sous la douche ce matin. Repensant à ce déjeuner de filles d’hier. Ce moment où F. me dit : Qu’est-ce que tu veux ? Ma réponse, minable, Le revoir encore une fois. Je m’écoutais parler, je pensais, pauvre fille que je suis, où je vais là ! J’étais pas au bout de mes surprises. Je sais bien que ces histoires de couple libre sont légions, mais s’entendre demander : Tu veux un week-end avec lui ?
J’étais gênée. Comme si elle gérait son planning, ses possibilités d’ouverture. – Non… Je veux juste le revoir. Lui et moi sommes dans l’inassouvi, l’inaccompli. J’ai senti illico que j’allais m’engluer dans une toile d’araignée avec ce marchandage ridicule.
Bingo ! J’y étais.
Pourquoi lui avoir demandé ça. Quel pouvoir lui ai-je donné d’un coup ?Pourquoi avoir institué un trio ? Tout ça parce qu’il y eut cette rencontre improbable ces derniers jours avec elle. Dans la rue. Sur le trottoir. Devant ma porte.
Comme si je lui devais un dû.
Au nom de quoi ?
Et je sentis la colère… la colère se faufiler dans tout mon corps.
Elle est rarement bonne conseillère chez moi. Elle fout le bordel.
C’est alors que j’ai entendu : Anna, Réfléchis ! ANNA, RÉFLÉCHIS !
Me suis séchée. Habillée. Pantalon velours noir, col roulé noir. Me suis maquillée. Coiffée. Les bagues. Le bracelet chinois en bambou, noir et argent. Le parfum, Double Vanille. Assise sur la chaise en rotin rouge et vert foncés, au dossier très haut, sur laquelle j’adore écrire en journée, l’ordinateur rose ouvert devant moi sur la table ronde multicolore.
J’ai réfléchi.
Bien m’en a pris.
J’ai ma réponse.
L’évidence en fait.
Il me faut justement savoir rester dans cet inassouvi, cet inaccompli, ce désir, ce rêve, cet amour, sans le réaliser jamais. Ce lien, de fait, devient inaltérable. Inattaquable. Indestructible. Hors du temps. L’extérieur n’ayant pas de prise sur lui. Je peux être avec lui à volonté. Partir. Revenir. Le découvrir. Me libérer de toute pudeur. M’y donner à coeur joie, sans marchandage, ni contrainte. Ma meilleure alliée ? L’imagination. Mon imagination.
Le rationnel ne manquera pas de me dire son argument phare : le temps fera son oeuvre, tu t’fais plaisir là.
Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir, nous dit René Char.
J’le dis différemment.

*










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