cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Un samedi matin

C’est un samedi matin. J’entends dans la cour couler l’eau dans le lourd arrosoir de Carmina qui va arroser les plantes dans les gros pots. Je les aime ces plantes. Des résistantes… Carmina, un moment, rit avec une amie. Je ne comprends pas le portugais mais, les entendre ces deux-là, est d’une gaieté toute simple. Elles sont extrêmement sympathiques. Des femmes fortes. Carmina ne voit son mari que le week-end, en semaine il travaille hors les murs de la ville. Ça me semble dur, qui ai-je dit un jour. Non, ça va. Me répondit-t-elle. On a à se dire quand il revient. C’est elle qui sort Erri lorsque je dois aller là ou là. — L’enfant de l’appartement du dessus grandit, ses pas sont plus longs, moins hésitants. Il prend confiance. Et pleurniche toujours autant si on lui dit non pour je ne sais quelle raison. Sa mère, une napolitaine gentille et explosive, le père, un mystère. Leurs disputes, tonitruantes. Elle, exaspérée, lui, calme, froid. Un jour, lui ai dit, à elle, Arrêtez de vous disputer, la vie est surprenante, tout peut s’arrêter d’un coup, d’un claquement de doigts, et lui ai caressé une joue. Depuis, ils se sont calmés. Tant mieux pour l’enfant. — La voisine de palier n’est toujours pas revenue de sa province. J’ai de l’admiration pour elle. Son parcours. Sa culture. Sa gentillesse. Son humour. Avec son mari elle a parcouru le monde, le parcourt encore. J’adore prendre un verre avec eux sur leur petit balcon. Ils m’aiment bien, me conseillent. M’éclairent. J’écarte mes oeillères avec eux. Je savais pas qu’elles revenaient à répétition ces foutues oeillères. — Un jardinier du samedi matin ratisse le gravier dans un des petits jardins des maisons en bas de l’immeuble, de l’autre côté de la cour. Je pense à d’Ormesson à chaque fois que j’entends ce bruit qui m’apaise sans raison.
Mais, ce qui me rend bien ce samedi matin de juillet, c’est sentir cette foutue envie d’écrire mes bidules qui revient. Ce picotement au bout des doigts. Ce plaisir.


*

Un clou chasse l’autre

Quelques amies eurent cette formule magique lorsque j’eus mon petit chagrin.
Un clou chasse l’autre…
Froideur du métal.
Je récusais l’idée pour le fond plus que pour la forme. Il n’y a pas de petites pilules contre le chagrin. Et puis le temps s’écoula, comme il sait faire. Le chagrin devint peine. La peine, à rester, devint stupidité. Je m’en inquiète pas plus que ça. Elle est présente dans ma vie depuis pas mal de temps, la stupidité, être si naïve, si … etc… etc…
Alors peut-être, essayer un petit voyage. Reprendre le goût des découvertes. Ce qui fut fait. Et fut parfait. Les appréhensions du voyage effacées par les plaisirs, puis par Le Plaisir…
Il fallut bien rentrer.
Il faut toujours rentrer un moment ou un autre.
Un clou chasse l’autre. Que dalle !
Aucune rudesse dans ce que dalle ! Une évidence. Une douceur.
Suis enchantée que l’indifférence ne vienne pas.
Que l’orgueil oublie ce fameux Un clou chasse l’autre.
Que la peine devienne tendresse.

*

à la fois…

… il y a à la fois le plaisir de partir. Il y a à la fois cette foutue réticence à quitter ma maison. Carmina va-t-elle avoir le temps de bien arroser tous les pots ? À te lire, on pourrait avoir envie de te secouer. Toi, qui aimais tant préparer les valises, te laisser mener, comment as-tu accepter de devenir petit à petit frileuse, timorée ? Par exemple, cette idée que l’ascenseur demain, soudain, lui prenne l’envie de s’arrêter entre deux étages, pile au moment où je pars. — C’est ça être timorée.
À force de dire NON.
Et là, suis pleine de OUI en moi, je le sens…
François m’avait dit : Reine de Carreau. Tu vas retrouver ta fantaisie cette année… Il était temps, rajouta-t-il, tu devenais chiante avec tes fixations.
Cette fois, Erri m’accompagne ; je suis heureuse qu’il puisse renifler à son rythme lent les herbes du grand jardin où il va se trouver quelques jours.
Que quelques jours…
Une aventure pour moi.
Et puis en septembre, sans Erri, confiée à une gardienne adorable, partir avec Catherine pour Bastia. Elle veut tout me montrer. Je veux tout manger, sauf leurs gâteaux à la châtaigne. Je veux même me faire draguer par un Corse…
*
Je reste classique. Jamais deux sans trois.
Ridicule me dit François. Pas exact me dit Florian.
Moi, je le dis.
Venise……………..
*
Je ne prends pas valise, mais cette beauté de grande besace dorée de mon Philippe Model. Un côté voyage à la dérobade. J’aime bien. Le carnet jaune à picots. L’ordi rose. Peu de crèmes ou maquillage. Le parfum, toujours. Et le délicat petit chapeau gris pâle en papier du Musée Granet. Epatant contre le soleil du Sud.

*

Une tendresse qui prend son temps

Elle vous tombe dessus quand vous apprenez une nouvelle, concernant une personne à laquelle vous tenez. Cette personne, vous ne la reverrez plus.
Cela implique ne plus la serrer dans vos bras, ne plus partager votre table avec elle, ne plus marcher dans les rues à ses côtés, ne plus éclater de rire ensemble.
Ne plus se respirer. Rien de tragique. Ne pas imaginer maladie désastre drame ou séparation.
Non, juste une absence physique qui se met en place.
Acceptée.
Alors seulement, vous sentez en vous le déferlement de la tendresse.
Rien de mielleux. Une tendresse légère, magnifique.
Une tendresse paysanne pourrait-on même penser.
Une tendresse qui prend son temps. Qui donne de l’air.
Une tendresse partagée qui nous rend heureux, tous les deux.


*

Le lacet défait

Le lacet défait d’un rêve ne peut faire sérieusement trébucher.
C’est une affirmation, un constat sûrement, que nous donne là Hervé Guibert.
On peut trébucher à l’évidence quand un rêve s’écroule, mais c’est l’adverbe qui compte : sérieusement. On ne tombe pas de bien haut. Quelque chose comme Beaucoup de bruit pour rien, de Shakespeare.
Au-delà de ça, c’est la poésie de cette liaison, ce lacet défait qui me trouble.
Il y a à le dire comme une nonchalance. Un pardon. Quelque chose de simple. Un encouragement. Une gentillesse. Une injonction à rêver. Encore et encore.
J’ai appris très tard à bien lacer mes chaussures. Souvent j’ai trébuché. Ou, rêveuse, me cognais régulièrement aux poteaux électriques dans ma banlieue. Je me frottais alors le front machinalement, et reprenais illico ma rêverie.
Il me semble avoir encore une belle provision de lacets. Alors, allons-y.

*

La porte bleue

Un bonheur cette déambulation dans les rues de la ville. Le nez en l’air j’ai aimé faire toutes ces photos. Surtout celle du balcon d’une fenêtre ployant sous une chute de rosiers. Une splendeur. Une douceur. Une vie. La lumière du jour fut un cadeau. Aller voir François, juste comme ça, enfin, presque comme ça. Il me connaît. Je fais une mauvaise photo de lui lorsqu’il m’ouvre, tout sourire, sa porte bleue. Le palier est sombre. Son entrée est sombre. La photo ne me convainc pas. Mais ce portrait en mouvement, c’est tout lui. On sent la force. Tout vêtu de blanc, il sent bon. À l’évidence, il sort d’une douche fraîche. Un flot de paroles aussitôt. Assieds-toi. Montre-moi ce blond… C’est pas mal, tu sais. C’est mieux. Cédric a fait un balayage ?  — Moi, c’est Guyguy qui m’fait la teinture. C’est une star de coiffeur. Il n’a pas pignon sur rue, un espace, pas très loin de chez toi d’ailleurs. Tu me diras si tu veux le rencontrer. Je ris de l’entendre. Cet homme exubérant, en fait, il me repose.
Je me sens en sécurité ici.
Exceptionnellement, le studio ne sent pas les gâteaux. Le nettoyage du jour. Tout est rangé. On y est bien. Evidemment, le téléphone vibre immédiatement. Il regarde. Encore elle. Elle m’appelle tous les jours. Elle veut que je l’aide. Quand tu penses qu’elle est psy, tu t’interroges. Je ne suis pas un guru… Bon, et toi… raconte-moi… Je raconte… Où en es-tu de ton écriture ? Tu vas être content, j’ai fini la romance ; je commence un autre récit.
Il s’amuse à me faire un tirage particulier… Tu vois ce que je vois ?
Il fait reculer d’une demi-heure son rendez-vous suivant, pour mieux se concentrer sur ce tirage nouveau encore une fois très particulier.
Le temps passe.
On frappe à la porte.
Partir,
étourdie, confiante, prête.
En chemin, photos…

*



Kintsugi

Il faut une unité.
D’un coup, hier, en apprenant une nouvelle me suis sentie immédiatement désunie. L’étais-je moins auparavant ne sachant rien ? Oui.
Etrange n’est-ce pas ? — Peut-on parler là du poids des mots ?
Ce matin j’ai envie d’être dans le silence et en même temps d’être dans un brouhaha indescriptible, joyeux. Surtout ça joyeux.
Etre désunie, un état tout à fait particulier, qui vous prend de court. Rien à voir avec la peine, la tristesse. On est là devant autre chose, bien plus vaste. Immense. Bouleversant. Ne jamais en dire C’est pas grave. C’est grave.
Je vais mettre de l’or sur cette fissure, qu’elle devienne un kintsugi japonais, qu’elle prenne toute sa valeur.
Et puis faire un grand ménage dans ma maison. Qu’elle sente bon.
Et puis ne jamais oublier, ne jamais faire l’impasse.

*

Le désamour

Il y a des matins, quelle qu’en soit la couleur, aujourd’hui, c’est matin bleu ciel de Paris, où tout semble facile, où la pensée se montre claire, joueuse, prête à entrer dans le jeu. Et vous remarquez ce petit truc dans un rien d’espace de votre pensée du moment. Il vous agace alors prodigieusement ce petit truc dans ce rien d’espace de la pensée du moment. Il porte un triste nom ce petit truc, le désamour. La négativité du désamour. Rien à voir avec l’indifférence. Rien. Comment l’endiguer ? Peut-il s’endiguer ? Certes, il n’est pas global, mais il vous déplaît ce sentiment. Il gâche la beauté du moment. La mouche dans le lait dirait Audiard.
Une idée vous prend.
Regarder dans le dictionnaire.
Direct Google. Définition sobre et claire. Eloignement affectif, sens 1, Cessation de l’amour, sens 2. Cessation vous semble bien moche associé à l’amour. Un côté commercial, du genre : À vendre. À louer.
Intuition. Vous vous levez, et allez regarder dans les dictionnaires à disposition à la maison. Là, vous constatez que le mot ne figure pas dans votre gros Robert, ni dans votre Hachette, ni le Larousse, certes de 2012, ni chez Alain Rey…
Un dernier, les synonymes.
Rien après Désamiantage, on y trouve Désamorcer suivit de Désappointé. — Certains y verront quand même là un certain degré d’humour.

*

Une liberté

L’autre matin nous parlions de la liberté avec une amie. Beaucoup me disent maintenant que tu es seule, tu as toute liberté. Pour moi en fait c’est tout le contraire. Je n’avais jamais réfléchi je crois à Suis-je libre ou non ? J’allais de l’avant. Ce n’est qu’à la mort d’Urli que je compris que j’avais, là, à l’instant, perdu l’esprit de liberté. Je ne peux l’exprimer autrement. — J’ai obéi aux injonctions, Sors ! Fais des choses. J’ai fait ceci, cela. Suis allée là et puis là, là-bas, etc… plus je faisais et allais, plus je devenais timorée, refermée. Le vide s’installait. Alors, me suis non pas enfermée dans ma maison de Chatou, malgré les appels des copines, me suis reposée à la maison. Je retrouvais là de cette liberté, cette gaieté, aussi contraire à la raison cela peut-il paraître. De cette ressource me revint peu à peu la force de sortir. J’ai en moi, non pas une liberté chatoyante multicolore vibrante exubérante, non, une liberté à ma mesure. Une liberté qui connaît mon corps ma tête mes aptitudes, qui joue merveilleusement bien à me surprendre. Là… Va là !

*

Les carrières de Sélinonte – Sicile – L’Italie buissonnière, Dominique Fernandez

On les trouve au sud de Castelvetrano, au bout d’une petite route à la sortie de Campobello di Mazara. Leur existence n’est signalée nulle part (…)
Le vallon est creusé au pied d’une falaise, sur les parois de laquelle, entre le figuier et l’olivier sauvage qui croissent dans les fentes, se voient encore des marques verticales et horizontales. D’une précision et d’une netteté géométriques, ces entailles indiquaient les blocs à découper dans la muraille. On estime à cent cinquante mille mètres cubes le volume des matériaux extraits. Sélinonte comptait plus de cent mille habitants et pas moins de huit temples. Dans l’herbe gisent des blocs déjà détachés de la falaise et découpés, mais abandonnés après la destruction de la ville ; les uns bien taillés et finis, les autres à l’état d’ébauches. Tambours de colonnes, chapiteaux lisses ou garnis de cannelures (vingt en moyenne), fragments d’entablement : tous ces colossaux débris, restés sur place depuis vingt-cinq siècles, étalés sur le gazon ou renversés l’un sur l’autre attestent l’énormité de l’entreprise (…)
Un tapis de fleurs jaunes recouvre au printemps ces premiers exercices de l’humanité. Des chèvres broutent entre les pierres destinées à la gloire d’Apollon, et le bourdonnement des abeilles anime encore ce vallon délaissé. Le lézard, la scolopendre, l’acanthe, la renoncule, enfin l’ache (selinon) qui a donné son nom à la ville et ornait ses monnaies, prospèrent au pied des tronçons de cylindres. Rongés par la pluie et par la mousse, creusés de rigoles, le grain des aspérités à nu, ils mesurent de 2,50 à 4 mètres de longueur et de 3 à 3,50 de diamètre. Rien de plus émouvant que ce combat titanesque de l’homme contre la pierre. Ainsi Michel-Ange, en expédition dans les montagnes de Carrare, marquait d’une encoche et d’un grand M le volume de marbre d’où il pensait tirer une statue.

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