cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Que c’est beau ! – Colette

Un toit rose, de tuiles à godrons, dites tuiles romaines. Un cyprès en fuseau, noir sous la belle lumière et quelques saules à grosse tête, chevelus d’un feuillage tendre que le vent peigne, divise, écarte et referme. Derrière le cyprès une petite pièce de seigle étincelle d’un vert éclat printanier : un grand ciel pâle d’avril couronne cette parcelle paisible de l’univers.
« Pourquoi savons-nous que nous sommes en France ? » dit mon compagnon.
Il s’explique :
« Je ne parle pas d’une certitude géographique. J’entends la certitude émouvante qui nous informe : voilà une beauté de France, son équilibre, sa composition à laquelle un art semble participer… Le cyprès isolé, les vieux saules au feuillage neuf, un toit rose nichent aussi bien dans tous les coins de l’Italie que dans notre Midi. La sèche pierraille de la colline peut appartenir à l’Espagne, et ce grand ciel vaporeux, nous avons vu régner sa décoloration suave sur le Maroc. Mais transportez-moi endormi, déposez-moi ici, je m’éveille et je crie : « C’est la France ! » « Pourquoi ? »
Je ne donnai pas de réponse à mon compagnon qui est poète. Un poète accepte le silence comme une réponse, et même une réponse flatteuse. Dans le lyrisme gît une part de la vérité. Un poète perçoit et exprime généreusement ce que retient notre sensibilité, non pas moins vive, mais moins musicienne. De sorte que lorsqu’il s’écrit : « Que c’est beau ! », nous nous taisons, émus…

Lumières du corps – Valère Novarina

La lumière passe par-dedans la matière, c’est là la vraie physique des amants bien accordés : Dieu est une attraction dans l’univers aimanté, une force nue multipliante allant au un. Aucune force de mort n’est en lui, aucune force de destruction : l’amour est simple, l’amour est voyant, l’amour est d’un trait, les amants voient soudain d’un seul instant l’univers aimanté.

comment se fait-il ? – Etty Hillesum

Je voudrais bien vivre comme les lys des champs. Si l’on comprenait bien cette époque, elle pourrait nous apprendre à vivre comme un lys des champs. J’ai écrit un jour dans un de mes cahiers : je voudrais suivre du bout des doigts les contours de notre temps. J’étais assise à mon bureau et je savais comment approcher la vie (…) C’est à ce bureau que j’ai appris à rejoindre la vie que je portais en moi. Puis j’ai été jetée sans transition dans un foyer de souffrance humaine, sur l’un des nombreux petits fronts ouverts à travers toute l’Europe. Et là, j’ai fait soudain l’expérience suivante : en déchiffrant les visages, en déchiffrant des milliers de gestes, de petites phrases, de récits, je me suis mise à lire le message de notre époque – et un message qui en même temps le dépasse. Ayant appris à lire en moi-même, je me suis avisée que je pouvais lire aussi dans les autres. Là-bas j’ai vraiment eu l’impression de suivre à tâtons, d’un doigt sensible aux aspérités, les contours de ce temps et de cette vie. Comment se fait-il que ce petit bout de lande enclos de barbelés, traversé de destinées et de souffrances humaines qui viennent s’y échouer en vagues successives, ait laissé dans ma mémoire une image presque suave ? Comment se fait-il que mon esprit, loin de s’y assombrir, y ait été comme éclairé et illuminé ? (…) À ce bureau, au milieu de mes écrivains, de mes poètes et de mes fleurs, j’ai tant aimé la vie. Et là-bas, au milieu de baraques peuplées de gens traqués et persécutés, j’ai trouvé la confirmation de mon amour de cette vie.

Journal

Tout se mit à sourire – Octavio Paz

Sa présence changea ma vie. Cette maison aux couloirs obscurs et aux meubles poussiéreux se remplit d’air, de soleil,  de rumeurs et de reflets verts et bleus, population innombrable et heureuse toute en réverbérations et échos. Que de vagues en une vague, et comme elle peut faire d’un mur, d’une poitrine, d’un front en les couronnant d’écume, une plage, des rochers, des récifs ! Il n’était pas jusqu’aux abjects recoins de la poussière et des détritus qui ne fussent touchés par ses mains légères. Tout se mit à sourire, et partout brillèrent de blanches dents. Le soleil entrait avec plaisir dans des vieilles chambres et y demeurait des heures, alors qu’il avait abandonné depuis longtemps les autres maisons dans le quartier, dans la ville, dans le pays. Et plusieurs nuits, fort tard, les étoiles scandalisées le virent sortir en cachette de chez moi.
L’amour était un jeu, une création perpétuelle. Tout était plage, sable, lit aux draps toujours frais.

Liberté sur parole

Vous étiez jeune de nouveau – Michel Butor

Vous songiez à elle, vous disant : ça n’a été qu’une aventure, je la reverrai plus tard, nous serons toujours bons amis ; mais le lendemain soir, le ciel était un peu brumeux, vous n’y avez plus tenu ; à la sortie de chez Scabelli, vous vous êtes précipité, presque en courant, vers le palais Farnese.
D’abord, vous ne vous êtes pas montré ; vous l’avez suivie dans la nuit romaine, qui ne prenait pas le chemin direct pour aller via Monte della Farina, l’air pressée, nerveuse, vous rapprochant d’elle en vous demandant : va-t-elle chez un autre ? arrivant à sa hauteur, marchant à côté d’elle un certain temps, la tête tournée vers elle, ne pouvant en détacher vos yeux ; enfin elle vous a vu, s’est arrêtée, a poussé un cri, a laissé tomber son sac, et sans même se baisser pour le ramasser s’est précipitée dans vos bras (…)
Vous étiez jeune de nouveau ; vous l’aviez retrouvée enfin ; vous étiez arrivé à Rome.

La modification

Faire volte-face ? – Peter Handke

Faire volte-face ? Déjà il s’élançait vers elle. À certains instants de sa vie il était déjà arrivé qu’il se voie de l’extérieur, comme le spectateur d’un film dont il était en même temps l’acteur. Et c’est ce qui se produisait maintenant. Il s’élançait avec ce sac à dos qui sautillait à chacun de ses pas et composait une musique de cliquetis, tambourinements et crépitations cadencés. Quoiqu’il ne quittât pas des yeux la femme du carrefour, il franchissait d’un bond toutes les flaques et évitait les blocs rocheux qui indiquaient la fin et le commencement de la Voie Ancienne et en interdisaient censément l’accès aux voitures de la Voie Nouvelle (…)
Et elle ? Elle voyait dans cet élan vers elle sa façon à lui de la saluer. Dans un instant ils se retrouveraient, et pour toujours, sans qu’une seule parole fut nécessaire, pour le moment en tout cas, puis longtemps encore, peut-être plus jamais. Il suffirait d’une parole, quelle qu’elle soit, même la plus délicate de toutes, et ce rêve matinal qui, aussi longtemps qu’ils se retrouveraient en silence, était plus réel que n’importe quelle réalité, serait troublé, non, détruit.

La nuit morave

Quand je lis – Erri De Luca

Quand je lis des livres en vers, des livres de poètes, chacune de leurs pages ressemble à une route. Pour moi, un livre de poèmes est une ville. Sur les vers de Brassens et de Rilke, de Dylan et de Brodsky, je me promène, je cours ou bien je m’arrête : je voudrais habiter là.

Aller simple

le désir et la douceur – Laurent Gaudé

Ils s’aiment. Ils ne se voient pas, ne sont pas au même endroit, regardent simplement tous les deux la même mer, cette Méditerranée de sang et de joie où sont nés des mondes sans pareils, et ils s’aiment. Peu importe que leur histoire – à l’inverse des autres – ait débuté par les corps et se construise à rebours, dans l’absence maintenant, elle le voit, elle sait qu’il a en lui la même défaite qu’elle, celle du temps qui nous fait doucement plier, celle de la vigueur que l’on sent s’amenuiser et disparaître. Écoutez nos défaites. Il n’y a pas de tristesse, elle n’a rien perdu ni lui non plus (…)
ils le disent ensemble, avec une sorte de douceur et de volupté, écoutez nos défaites, nous n’étions que des hommes, il ne saurait y avoir de victoire, le désir, juste, jusqu’à l’engloutissement, le désir et la douceur du vent chaud sur la peau.

Écoutez nos défaites

Ce soir, – Peter Handke

Ce soir, on dirait que tout ce que j’ai désiré s’accomplit, comme si, sans distance à parcourir, je pouvais par enchantement me rendre d’un lieu de bonheur à l’autre,

Dans ce jardin qu’on aimait – Pascal Quignard

Le nez coule.
Une odeur de champignon délicieuse s’élève quand on marche dehors et qu’on rentre en direction de la maison en soulevant un peu de terre à chaque pas.
C’est un parfum de mousse, de feuilles détrempées, de fougères rousses, de limace, de bière.
Accroché au muret du jardin, au moindre rayon fragile de soleil, le lierre sent le miel.
Seuls les oiseaux nocturnes, la nuit, expriment, sans beaucoup les varier, leurs pépiages si bas, si beaux, si pauvres, si étranglés, si brefs.
Fragments sonores qui sont comme écourtés, arrêtés sur place devant l’hiver qui vient.
Mélodies qui sont comme déjà transies.

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