cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Fumée – Sollers

   Les fumeurs sont bavards, ils parlent pour ne rien dire. On sait que vous vous roulez des joints en douce, que vous cultivez du cannabis sur votre balcon, qu’il y en a des parterres entiers dans votre maison de campagne. Vous n’êtes pas un écologiste, mais un danger nucléaire à vous seul. Vous intoxiquez votre environnement, donc la planète entière. Le tabac a supprimé votre goût. Vous vivez comme un sourd, un aveugle, un handicapé grave. Vous êtes fou.

Fumer empêche de penser et rend fumeux, c’est clair. Vous ne pensez rien, sauf des idées floues, brouillonnes, un fouillis sans suite, un marécage d’allusions, de citations, et de recopiages stériles.

Fanny approuve entièrement ce réquisitoire. Elle me trouve vieux, démodé, dinosaure, incapable de faire fonctionner un smartphone, une tablette, un ordinateur. Je sais lire ? Et alors ? Si elle voulait, elle pourrait tout lire, elle a des dizaines de livres classiques mémorisés. Ses appareils sont très cultivés, mais elle n’a pas le temps de s’en approcher, toujours des messages à déchiffrer, à envoyer, à tweeter. En cas de nécessité, il y a d’excellents résumés sur Google. Elle a son blog, comme tout le monde. Si vous prenez un verre avec elle, elle n’arrête pas de consulter ce qui s’écrit. Vous n’êtes plus devant quelqu’un, mais devant une affiche parlante. Ce n’est plus du clavecin tempéré, mais du clavier explosé.

Fanny a tout à sa disposition sur YouTube, grâce au Cloud, le nuage informatique qui enveloppe la planète. Elle s’attriste que je ne sois pas branché, connecté, poudroyé. Elle en veut à mes yeux, elle pense que j’ai choisi d’être aveugle.

Elle en veut surtout à ma main droite, Fanny, à mon stylo, à mon encre, au papier même. Elle ne comprend pas comment on peut vendre de vieux manuscrits à prix d’or. Le rouleau des 120 journées de Sodome, écrit en prison par un pornographe à perruque, pourrait être brûlé sans qu’elle s’en soucie. Tout ça est préhistorique, très « Ancien Régime », et la Révolution, Terreur comprise, lui paraît un excellent raccourci. Les camps d’extermination, la bombe atomique, sont d’anciens nuages, heureusement dissipés par le Cloud.  Le Nuage permet la Toile, l’humanité se réfugie sous sa Tente, elle n’en sortira plus, c’est promis.

L’école du mystère

les ombres ne sont pas noires – Sollers

Un jour, alors que personne ne s’y attend, une marée de beauté envahit l’espace. Des types bizarres, qu’on nomme vite « impressionnistes », se mettent à célébrer la nature, l’existence, les pins, les peupliers, les roses, les coquelicots, les pivoines, les nymphéas, les déjeuners sur l’herbe, les femmes respirables et sans voiles, les enfants. On les couvre d’injures, ils persistent. Et puis, ils disparaissent dans l’atmosphère, après avoir prouvé que les ombres ne sont pas noires mais bleues. La nature a rapidement révélé sa beauté. Il est stupéfiant qu’on l’oublie.

Beauté

New York et Billie – Sagan

New York est une ville de plein air, coupée au cordeau, venteuse et saine, où s’allongent deux fleuves étincelants : l’Hudson et l’East River. New York vibre nuit et jour sous des coups de vents marins, odorants, chargés de sel et d’essence – le jour -, et d’alcool renversé – la nuit. New York sent l’ozone, le néon, la mer et le goudron frais ; New York est une grande jeune femme blonde, éclatante et provocante au soleil, belle comme ce « rêve de pierre » dont parlait Baudelaire, New York qui cache aussi, comme certaines de ces grandes femmes trop blondes, des zones sombres et noires, touffues et ravagées. Bref, … New York est une ville fascinante (…)

Aussitôt rentrée à Paris, je rêvai de revenir, ce que je fis un an ou deux plus tard : libre de tous les liens, refusant même ceux de la solitude puisque je m’y rendis avec un très bon ami nommé Michel Magne, compositeur reconnu (…) Il avait la même obsession que moi depuis dix ans (je devais en avoir vingt-deux ou vingt-trois à l’époque où je parle) : rencontrer, écouter chanter de sa « vive voix » Billie Holiday, la Diva du Jazz, la Lady du Jazz, Lady Day, la Callas, la Star, la Voix du Jazz (…)

A peine débarqués au Pierre, le seul hôtel que je connusse puisque c’était là que m’avait cantonnée mon fastueux éditeur pour ma première visite, nous demandâmes, nous réclamâmes, nous exigeâmes Billie Holiday. Nous l’imaginions triomphant comme d’habitude au Carnegie Hall. On nous apprit avec mille mines confites et confuses la chose suivante… Madame Billie Holiday ayant dernièrement pris quelque stupéfiant en scène, était interdite de représentation à New York pour quelques mois ! L’Amérique était encore, en 56 bien puritaine dans ses formes et bien rancunière si j’y pense. Bien rancunière puisqu’il nous fallut trois jours pour savoir que Billie Holiday chantait dans une boîte du Connecticut. « Dans le Connecticut ? Qu’à cela ne tienne. Taxi ? Nous allons dans le Connecticut. » … et nous fîmes près de trois cents kilomètres dans un froid glacial avant d’entrer, Michel Magne et moi, dans un endroit extravagant, perdu, ou qui me parut tel : le genre de boîte de « country music » avec un public peu brillant, bavard, braillard et agité, d’où nous vîmes soudain surgir une femme noire et forte, longue, avec des yeux fendus, qu’elle ferma un instant avant de se mettre à chanter et de nous faire chavirer aussitôt dans des galaxies : gaies, désespérées, sensuelles ou cyniques selon son gré. Nous étions au comble du bonheur, nous n’avions rien rêvé de plus si quelqu’un ne s’était brusquement avisé de nous présenter à elle. On lui expliqua que ces deux petits Français avaient franchi les immensités de l’Atlantique et les banlieues de New York et les frontières du Connecticut dans le seul but de l’entendre. « Oh dears ! dit-elle, tendrement. How crazy you are !… »

(…) Nous passâmes quinze jours – ou plus exactement quinze aubes – de 4 heures du matin jusqu’à 11 heures ou midi, dans une boîte incessamment enfumée à écouter Billie Holiday chanter. Michel l’accompagnait parfois au piano, ce qui le rendait fou d’orgueil, et quand ce n’était pas lui, c’était l’un des innombrables musiciens, l’un des adorateurs de Billie Holiday qui, alertés par les mille tam-tams du jazz, répercutés dans la nuit de New York, rappliquaient tous, les uns après les autres, à une aube ou une autre, d’un club ou d’un autre.

(…) C’est par une nuit noire aussi que je la retrouvai un an ou deux ans plus tard à Paris… « De toute manière, darling, me dit-elle, you know, I am going to die very soon in New York, between two cops ». Je lui jurai que non, bien entendu…
Aussi fus-je tout d’abord stupéfaite, quelques mois plus tard en ouvrant le journal, de voir que Bille Holiday était morte la nuit d’avant, seule, dans un hôpital, entre deux flics.

Chroniques

les pupilles se lavent avec le vent – Erri De Luca

   J’ai envie de marcher, je vais sur la plage. Le vent me frictionne le visage, il se glisse dans mon nez, dans mes oreilles, tire quelques petites gouttes de mes paupières. Les pupilles se lavent avec le vent, pas avec le savon.
Je marche quelques heures, je ramasse de petits bouts de bois tordus, de la nacre, par habitude de regarder par terre. Des algues sèches s’émiettent sous les pieds. Les miens sont deux bouts de bois fins et maigres, ils pourraient appartenir à Pinocchio. Mes jambes aussi sont décharnées, au large dans n’importe quelle paire de pantalons. Le vent s’abat sur elles en faisant flotter l’étoffe superflue (…)
Je ramasse une pierre creusée par des mollusques, un de leurs immeubles abandonnés. Je mettrai un peu de terre et une graine dans ses trous ronds. J’invente une variante de son logement.

La nature exposée

Le soleil – Pascal Quignard

Curieusement, il se trouve qu’il y a un sens dans le monde où nous vivons.
Non pas dans l’univers mais, sur terre, il y a une orientation qui est due au soleil. Cette orientation n’est pas du tout humaine, elle est solaire.
Le soleil, voilà le sujet.
Ce n’est pas nous, le sujet.
Le sujet, c’est le soleil qui est à la source de ce mouvement qui va de l’est vers l’ouest.
Ce mouvement, qui est le contraire d’une pensée, ne se retourne pas.
Il ne rétrocède jamais dans le temps ni l’espace.
Jamais le soleil ne va d’ouest en est. Jamais la journée ne va du crépuscule vers l’aube. Jamais l’âme ne commence son éveil dans le hululement sourd de la chouette pour finir sa veille dans les carillons des cris des coqs ou le jacassement des pies et le coassement des corbeaux.

Le soleil, tout neuf, revient par l’est chez les animaux, revient par l’est chez les hommes, revient par l’est chez les plantes, revient par l’est sur la mer, revient par l’est sur le versant de la montagne.
Un unique voyage commence à l’est, qui nous dépasse.

Une journée de bonheur

William Burroughs – Marc Lambron

4 août (1997)
Mort de William Burroughs, à quatre-vingt-trois ans : crise cardiaque dans le Kansas. À désespérer tous les sacristains de la vie saine. Il se sera bourré d’héroïne, de champignons hallucinogènes, de morphine et autres cocktails. Probablement l’écrivain américain du demi-siècle.
Je me souviens de ma première lecture de Burroughs, vers 1972, dans la collection 10/18 (merci Christian Bourgeois). C’était La Machine molle. Je n’avais jamais rien lu de pareil : le cut-up, technique de césure, donnait pourtant une impression de flot. Insectes géants, rumeurs de grande nuit marocaine, garçons défoncés, forêts tropicales, rouages machiniques, gangsters d’autoroutes… Tout le paysage de la culture rock, anticipé à la fin des années 50 sur un fond musical plutôt free jazz. Il y avait le côté ordinateur attaqué par les virus, machine américaine enveloppée par des lianes et les pistils carnivores d’une jungle froide (…)
Les titres de Burroughs surtout étaient prodigieux. Junky… Le Festin nu… Le Ticket qui explosa… Les Garçons sauvages… Exterminateur… Les Derniers Mots de Dutch Schultz… Les Cités de la nuit écarlate… Parages des voies morts, etc.
Etrangement, les livres qui m’ont donné le sentiment du jamais lu, de zones où le sol manque sous les pieds – ouvrir un livre en sachant quand on le referme que l’on a entendu une note inouïe… ces livres étaient américains (…)
Ce sont des sensations données autour de la quinzième année. Mais l’empreinte reste.

Quarante ans

un nu – Sollers

Toujours trop de phrases à propos du nu. Un jour Manet grogne : « Il paraît qu’il faut que je fasse un nu. Et bien, je vais leur en faire un. »
C’est l’Olympia : scandale.

Mais un tableau de génie, même le plus habillé est un nu. Berthe Morisot, en grand noir, est nue comme personne. Cette pivoine est un nu, et cette asperge, ne m’en parlez pas, cachez-moi cette botte que je ne saurais voir. Léon, dans Le déjeuner dans l’atelier, est nu comme un dieu grec qui a juste emprunté un habit (et une auréole de canotier) pour être dans les moeurs de son temps (qu’il dépasse de toutes ses forces). Un grand livre est un nu de part en part, dénudant la société et soi-même, raison pour laquelle il y a tant de mauvais livres et d’installations de peintures pour cacher le nu. Le petit-fils de Freud, Lucian, haïssait le nu, et s’en est lourdement vengé par des boursouflures monstrueuses : il en a été remercié à coups de millions de dollars. Toutes les femmes ont peur du nu peint ou écrit, elles font semblant de préférer la photo, la mode, le cinéma, les romans sentimentaux, mais finalement pudeur, crainte, poids, entretien, elles ne pensent qu’au danger du nu. Sans phrases.

La très chère était nue, et connaissant mon coeur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores…

 Pas de « bijoux sonores » pour l’Olympia. Baudelaire se tait. Il vient, pour la première fois, de tomber sur un nu sans phrases.

L’Eclaircie

Cela sentait si bon – Pascal Quignard

Un jour que le matin
3 novembre 2013
je ratissais et faisais brûler ce qui restait de feuilles mortes…
une libellule est venue survoler un petit tas informe des feuilles qui se recroquevillaient près du talus des menthes décrépites et, même,
tirebouchonnées.
Elle a fait – bruyamment, vrombissante – un tour, deux tours – et puis un plus grand tour dont l’envergure ou le périmètre étaient tels que je l’ai cru partie.
Elle s’est posée soudain sur une pauvre tache de soleil dans la mousse.
La Demoiselle aux ailes aussi vert et bleu que la tête d’un canard colvert est restée parfaitement immobile.
Elle regardait le tas de feuilles mortes qui brûlait sur la rive.
Cela sentait si bon. Elle en aimait la chaleur diffuse. Elle regardait le coeur de braises qui ne se consumait pas…
Un pur événement d’odeurs et de grésillement sourds sur la rive.
Un unique instant qui dure plusieurs heures…
Ô minuscule roussette grise qui vient près de la flamme
qui vient réchauffer tes petits doigts de mammifère comme saint Pierre, dans la cour d’Anne, aux cheveux blancs,
au-dessus du braséro étendait ses deux paumes,
dans la belle ville citadelle de Jérusalem,
des cuisses frissonnant sous sa tunique blanche,
et le sexe glacé,
jusqu’à ce que le coq chante
et qu’il verse son pleur.

Moi je suis heureux du temps où j’ai vécu. Ce siècle me convenait.
Je n’avais pas pensé dans le ventre mouvementé et resserré et anxieux de ma mère
qu’il pût y avoir un jour à connaître quelque chose d’aussi beau que pouvait être l’aube.

Un jour de bonheur

où cours-tu aurore ? reste… – Pascal Quignard

Où cours-tu, Aurore ? Reste, si mince et bouleversante lueur ! Aurore, garde-toi de l’aube ! C’est l’heure que je préfère. C’est l’heure où le monde s’apprête à être le plus pur. Où l’air est le plus frais. Où l’oiseau tire de son gosier énorme et de sa tête minuscule le chant le plus liquide et le plus miraculeux. Où la feuille de l’arbre retombe, dans la première pâleur, couverte de la rosée que l’air mystérieusement pleure, attendant les becs des oiseaux et les lèvres si brèves des chats qui boivent l’aube sur leurs pétales ou la prélèvent sur leur peau.

Une journée de bonheur

J’ai su – Houellebecq

C’est le matin dans la cuisine et les choses sont à leur place habituelle,
Par la fenêtre on voit les ruines et dans l’évier traîne une vague vaisselle,
Cependant tout est différent, la nouveauté de la situation est proprement incommensurable,
Hier au milieu de la soirée tu le sais nous avons basculé dans le domaine de l’inéluctable.

Au moment où tes doigts tendres petites bêtes ont accroché
les miens et ont commencé à les presser doucement
J’ai su qu’il importait très peu que je sois à tel moment ou à tel autre ton amant
J’ai vu quelque chose se former, qui ne pouvait être compris dans les catégories ordinaires,
Après certaines révolutions biologiques, il y a vraiment de nouveaux cieux,
il y a vraiment une nouvelle Terre.

Il ne s’est à peu près rien passé et pourtant il nous est impossible de nous délivrer du vertige
Quelque chose s’est mis en mouvement, des puissances avec lesquelles il n’est pas question qu’on transige,
Comme celles de l’opium ou du Christ, des victimes de l’amour sont d’abord des victimes bienheureuses
Et la vie qui circule en nous ce matin vient d’être augmentée dans des proportions prodigieuses.

C’est pourtant la même lumière, dans le matin, qui s’installe et qui augmente
Mais le monde perçu à deux a une signification entièrement différente ;

Non réconcilié

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