cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

les jupettes

C’est malin ! J’ai pris une claque en rangeant quelque chose dans un placard. Comme saisie d’une interrogation. Les autres placards. Le pincement, qui s’accentue. L’évidence. La claque. Plus une jupe, plus une robe. Toutes données, lâchées, abandonnées. Depuis la mort d’Urli, toutes aux oubliettes. Sacs il y a. Manteaux il y a. Impers il y a.  Jeans il y a. Pulls et chemises blanches. Je m’assieds sur le lit. Triste. Comme désertée de moi. Envie de pleurer.
Et j’y repense à mes robes et jupettes…
J’ai toujours eu un faible pour les vastes robes de gitane. La jaune, incroyable, avec tous ces noms de villes imprimés. Celle, évasée, en coton blanc avec sa dentelle surannée. Urli aimait y fouiller les alentours. Et les mini ! Les mini…
C’est malin !
… quand même, qu’elle était belle ma mini noire de chez Courrèges.
Qu’elle était belle. Et je souris.

Coquelicot

Ça va t’plaire, me dit mon amie Marie. Une anecdote, l’autre matin dans le métro. Il était tôt, je devais me rendre à un rendez-vous qui s’annonçait compliqué à l’autre bout de Paris. J’enfile une robe rouge, une veste et prends le métro, bondé. Je trouve une place. Soudain, on me glisse alors un papier plié dans les mains. Je me dis Quêteur. Je déplie le papier : Vous êtes magnifique ! Le temps suspendu. Tu saisis ça ? Le temps suspendu à lire ces mots. Il va bien falloir quand même que je lève la tête… Je lève la tête. Un homme sympathique, qui me sourit Ils sont tous en noir et gris, vous êtes la seule en rouge. Un coquelicot.
Ça a fait ma journée me dit Marie.

La surprise

Il y a cet auteur dont j’ai tant aimé un de ses livres. Dont j’aime tant un de ses livres. Comment résister au plaisir de mettre sur Twitter deux trois citations avec les photos qui me semblent justes. Un jour, en fin d’après-midi, il y a quoi, presqu’un an, le plaisir de recevoir un mail sibyllin de remerciement.  – J’y crois pas !  C’est vous ! – . Ce côté nature lui a plu sûrement. De fil en aiguille, comme on dit, d’autres échanges, pas beaucoup. Discret, il en vient à me parler longuement de sa famille, de son antre, de ses peurs, mes réponses, toujours joyeuses. Un jour pourtant, vers l’automne, allez savoir pourquoi, comment, un mail incendiaire, accusateur de je ne sais quoi, sur un quiproquo évidemment. – ça m’a déstabilisée. Fait peine. C’est pas pour moi tout ça, ai-je pensé,  je sais pas faire, alors, Bye Bye Monsieur !
Et la vie qui va…
1er janvier arrive finalement. Un mail, annonciateur de paix, mais non, il n’a pas pu s’en empêcher, encore moralisateur.
– Vous savez quoi ? Je vous souhaite une bonne année et vous embrasse.
Et nous nous sommes oubliés l’un l’autre.
Il y a quelques jours, la surprise. Un mail, cette fois très simple, élégant, sans fioritures. Il m’annonce son départ, je fais partie des quelques personnes à qui il veut dire au revoir, écrit-il, et me remercier tout compte fait, pour cet échange un peu fou.
Vous savez quoi ? Touchée !

Pourquoi Sollers,

Beau jour, le jour où Urli m’offre Femmes, paru quelques années auparavant. Splendeur du titre. Jamais lu Sollers. J’ouvre sur la citation de William Faulkner : Né mâle et célibataire dès son plus jeune âge… Possède sa propre machine à écrire et sait s’en servir. – Malin, non ? Je tourne quelques pages blanches. Et je lis ça :

« Depuis le temps… Il me semble que quelqu’un aurait pu oser… Je cherche, j’observe, j’écoute, j’ouvre des livres, je lis, je relis… Mais non… Pas vraiment… Personne n’en parle… Pas ouvertement en tout cas… Mots couverts, brumes, allusions… Depuis tout ce temps… Combien ? Deux mille ans ? Six mille ans . Depuis qu’il y a des documents… Quelqu’un aurait pu la dire, quand même, la vérité, la crue, la tuante… Mais non, rien, presque rien… Des mythes, des religions, des poèmes, des romans, des opéras, des philosophies, des contrats… Bon, c’est vrai, quelques audaces… Mais l’agrandissement, le crime énervé, l’effet… Rien, ou presque rien, sur la cause… LA CAUSE.
Le monde appartient aux femmes.
C’est-à-dire à la mort.
Là-dessus, tout le monde ment.
Lecteur, accroche-toi, ce livre est abrupt. Tu ne devrais pas t’ennuyer en chemin, remarque.  »

… et depuis ces lignes, pas un livre nouveau que j’ouvre sans me demander si je saisis bien tout. Cet homme m’a appris à savoir lire. À m’interroger. Avec Femmes j’ai compris pas mal de petites choses et de grandes choses. Mais, le beau de l’affaire, il mit des mots sur ce que je suis, ressens sans avoir su l’exprimer  avant. Il m’a appris. Appris sans cesse. Je ne savais pas que j’étais dans un tel dénuement, que j’avais si faim. Je m’en donne à coeur joie et c’est bien comme ça.

Hémophile

Il y a cette information qui passe à la télévision, les enfants hémophiles. D’un coup, me ramène à mes souvenirs cet amoureux d’adolescence. Un charme fou, cheveux longs ondulés, blonds foncés. Il était ami avec un de nos copains de banlieue et habitait je ne sais quelle province. Venu passer quelques jours chez lui, la rencontre se fit un jour de fête. Je riais sûrement lorsque je sentis comme un point de chaleur dans le dos. Me retournais. À l’écart, contre un mur, un rien dans l’ombre d’une porte, il me regardait. J’ai aimé ce regard. Gentil. Comme l’écrit si bien Siri Husvedt à la dernière ligne d’Un été sans les hommes, « Laissez-le venir à moi ». Il vint. J’avais quoi, 16 ans, peut-être le début de mes 17 ans. Lui aussi. Pendant quelques jours nous nous revîmes. De longues promenades dans ces banlieues qui se transformaient. Restaient encore quelques jolis jardins et parc avec vue lointaine sur Le Bourget. Et Paris, à deux pas. Un après-midi, soudain, il s’est mis à pleuvoir. Main dans la main nous avons couru pour nous abriter. Soudain, il s’affaissa. Il m’expliqua son mal. On lui interdisait de courir, trop nager, panique à la moindre blessure, hémophilie…. mais il pouvait écrire nos initiales sur nombre de troncs d’arbres et ne s’en privait pas. Je crois que je n’ai pas saisi son quotidien drastique. Il aimait suivre le dessin de mes lèvres avec ses doigts. Deux gamins.

Un vieil homme est entré dans le pré, – Henry Bauchau

Un vieil homme est entré dans le pré, il vérifie les clôtures électriques. Il ne faut pas que les bêtes s’en aillent, car lorsqu’il faut courir après… Il fait un geste fatigué.
Le beau temps a permis de rentrer les récoltes, mais l’herbe a bien poussé pendant les pluies.
Il dit qu’il n’entend plus très bien. Il a un regard bleu, très calme et tu vois que sa lampe est presque consumée.
Tu ne peux oublier l’amitié du visage, la grâce qui suffit, la grâce qui survient et fait en te quittant un geste de la main.

Heureux les déliants

Rome des jardins – Pierre Grimal

Il n’est guère de quartier, à Rome, où l’on n’entende le chant des oiseaux. Cela, d’abord, peut-être, parce qu’il y a partout des fontaines et de l’eau courante, mais aussi parce que les jardins y sont omniprésents. Au temps où la partie habitée de la Ville était restreinte à une portion seulement de l’ancien champ de Mars, tout ce qui, des ruines antiques, n’était pas transformé en forteresse, était devenu monastère ou villa, autant de solitudes où la nature vivante avait repris ses droits. Certes, les grands domaines qui naguère, couvraient les plus proches collines ont été le plus souvent morcelés, mais quelques-uns demeurent, même s’ils ne sont pas toujours accessibles. On devine leurs ombrages et leurs terrasses derrière les murs qui les protègent (…)
Tout naturellement, le jardin, enfermé dans les cloîtres, en vint à offrir l’image du paradis. C’était déjà la signification qu’il avait aux lointaines origines de cet art, et le mot persan « paradis » s’était conservé dans la tradition chrétienne : aussi ne peut-on s’étonner d’apprendre que ces jardins clos, quelque mystiques qu’ils fussent, s’ornaient de plantes nombreuses, parfois venues de loin et acclimatées sous le ciel romain ; les auteurs qui les décrivent ne peuvent échapper à la comparaison avec le jardin de la Création. Un paradis terrestre : luxuriance d’une végétation protégée, agrément d’une floraison continuée, d’espèce en espèce, parfum des fleurs et des plantes aromatiques, tout cela entre les ailes d’un portique, dispensant l’ombre et la lumière, la fraîcheur et la tiédeur, loin du monde et de ses tentations (…)
Ainsi, les jardins deviennent l’image, comme en un microcosme, de la société romaine toute entière, telle qu’on l’aperçoit sur les peintures et les gravures du temps passé : deux moines en robe blanche (voilà pour les disputes théologiques), quelques soutanes noires (ils préparent leur sermon), deux ou trois seigneurs merveilleusement vêtus, quelques groupes de dames (de celles qui vont seules par la ville, sans duègne ni sigisbée), çà et là un facchino oisif, un mendiant, parfois un cavalier ou une calèche. Le jardin accueille la Ville ; il s’est élargi et ouvert, il donne à respirer, et des vues sur le reste du monde –

Les siècles et les jours
Voyage à Rome

J’aime le sable à la folie – Catherine Vigourt

J’aime le sable à la folie, tous les sables de la petite plage. Le sable sec, fin et clair, si froid le matin quand les monitrices nous ouvrent l’enclos des jeux, avant que ne soient gonflées les épaisses bouées et retendus les ressorts en rangée au bord des trampolines. J’aime le sable limaille des jours de mauvais temps, celui des marées basses, brillant dans les moulières et crissant sous la pelle. J’aime le vent, le sel que j’embrasse sur ma peau en imaginant recevoir ce que boivent les monitrices aux lèvres des petits amis. J’aime la cueillette des algues, les étoupes vert pomme des limons, les brassées du varech parsemé d’ampoules brunes : on m’envoie les chercher pour décorer les châteaux de sable, rapporter par seaux entiers les coquilles colorées et les couteaux longilignes. Je vais vite en récolte, je n’ai pas de dégoût, je les enlèverai quand le soleil les aura cuits au fond des douves, quand d’étranges mouches y butineront la fin du monde. J’ai une truelle rouge que je ne perds jamais et qui rouille d’été en été, je découpe avec elle les créneaux au sommet des donjons ou les mèches emmêlées des sirènes. C’était le temps des concours de sable.
Parfois je m’en vais sans rien dire à personne. Je veux voir si les monitrices s’inquiètent. Je m’en vais au large de la plage, là où les gens ne s’installent plus, où ne s’avancent plus les glaciers ambulants, là où la mer montante fait un bruit lourd, répercuté contre la haute digue. Je saute entre les rocher, j’improvise une baignade exaltée sans lâcher des yeux le lointain drapeau vert. On ne panique pas pour moi : je reviens toujours, il ne m’est rien arrivé, pas de fâcheuse rencontre, on avait en ce temps moins peur pour les enfants (…)
Les mères à l’autre bout rissolent sur des pliants en feuilletant des magazines ; le bruissement de leurs mots forme une vague continue ; elles se lèvent alarmées de l’heure qu’elles ont oubliée, du dîner pour lequel elles n’ont disent-elles rien préparé. Elles voient débarquer le vendredi de leurs voitures bouillantes des inconnus en cravate dont elles s’aperçoivent que c’est bien leur mari. Parfois de grandes manoeuvres se produisent : un bal masqué qui fait jaillir les machines à coudre, le défilé du 14 juillet avec les chars à fleurir, et ce papier coloré qu’on achète au bazar, avec des sacs de confettis roses, pour le gondoler en lampion au bout d’un bâton. Parfois ce monde-là s’habille : on passera prendre un cocktail chez Mahu.
C’est un tout autre village les jours de pluie. On s’active autour des gaufres, on rachète des cirés au petit marché, on rouspète après le 15 août, le club de loisirs prend ses quartiers dans un gymnase près de l’église. Quand « on monte à Saint-Roch » le coeur se serre, la fin des vacances approche, l’heure de quitter les monitrices. Je sens encore l’odeur de la charpente, j’entends la rumeur des enfants que séquestraient les nuages, mais tout ceci alors ne me semblait pas tout à fait réel. C’était une bonté provisoire de l’été, même quand il ne faisait pas beau, et aucune autre villégiature, en Bretagne, Provence ou Italie n’égala cette offrande-là, qui ne venait de personne.

Un jeune garçon

Les carnets

Il fera beau sûrement. Il est encore tôt, fenêtres ouvertes, la voix d’une voisine au téléphone, pas dérangeante, les oiseaux, les roucoulements, les Nocturnes de Chopin. Je les aime ainsi, en matinées printanières, avant que le soleil ne chauffe.  Fleurs et plantes arrosées, me suis laissée guider, vers mes carnets, dans le bureau. Pourquoi cet ancien carnet ? Le premier ; ouvert peu de jours suivant notre mariage civil avec Urli. Nous nous sommes mariés un an après la mort de Laura. Entre trois amis. Et un déjeuner dans les ors de Versailles. Très vite, Urli a voulu faire bénir nos alliances. En duo, sommes entrés dans la petite église toute silencieuse. Roméo et Juliette. Une jeune femme brune priait, assise au premier rang. Urli mit  quelque monnaie dans le tronc près de Sainte Thérèse, pour  trois cierges, qu’il alluma. Il sortit maladroitement les écrins de sa poche. Prit les alliances et, timidement, lui, le magnifique, s’avança vers le bénitier. –  Et nous sommes partis au Louvre. Un des beaux moments de ma vie. Rentrant, j’ai trouvé ce cahier provenant d’un musée. Quand je pense au nombre d’heures qu’Urli a dû passer à m’offrir carnets, cahiers, crayons, et livres, j’en ris. C’est important d’aimer. Plus important est de savoir rester amoureux. – Des interruptions parfois, des mois sans rien noter, c’est pas grave. – Suis passée des cahiers à spirales, au Moleskine à couverture souple, noire, feuilles unies blanc cassé. Je déteste les papiers blanc d’hôpital. Le bruit du stylo sur ce papier, j’adore ça.  Mais là, sans nostalgie, j’vais piocher, je voudrais retrouver les notes sur les rêves du matin, ceux qui vous réveillent d’un coup.

Une femme douce

Vous êtes une femme douce, m’a dit cet homme, il quittait la table du petit resto où il était assis près de moi ; comme s’il avait fait le compte et me présentait l’addition. Il ajoute,  sur ce même ton, calme, désolé pour moi : Les femmes douces font un peu peur vous savez. Je ne sais ce qui en moi l’amena à cette conclusion. Je mangeai la pasta. Je n’ai pas argumenté. Suis retournée à mes linguine, au verre de vin de Toscane, attristée un rien, je dois bien le reconnaître. Il m’a fait mal. Ne lui ai pas dit de s’asseoir face à moi pour en discuter. Je m’en veux aujourd’hui. Rédhibitoire la douceur ? Tiède la douceur ? Mièvre la douceur ? Sans caractère la douceur ? Accaparante la douceur ? – Ma pensée, heureusement, me mène alors à me rappeler, approximative, cette phrase de Sollers sur Vivant-Denon  : Avoir du caractère, ce n’est pas systématiquement avoir mauvais caractère. Je la fais mienne désormais. Ras-le-bol. Je la revendique cette douceur et lui sais gré d’être encore là, malgré les drames et les pleurs. Elle est alliée à la gaieté. Elles me préservent. Anne Dufourmantelle dit que la douceur est une énigme.
La douceur, pas une femme douce.

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