cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

si vous avez le temps ou la curiosité…

La chute, cela pourrait être lorsque vous comprenez que vous ne reverrez plus comme avant telle personne, une personne dont vous n’avez jamais voulu parler dans vos petits billets. Une sorte de jardin secret. — Qui n’a plus de raison d’être, l’homme se remarie… Alors oui, vous pourriez le revoir, accompagné. Ça vous tente pas vraiment à l’instant.
« Rien entre vous » pourrait dire le pragmatique, « Rien entre vous », pourrions-nous tous dire. Mais lui et moi savons le lien de cette amitié de quatre années. L’annonce, hier, m’a si troublée, que je lui en ai parlé, aussi à l’amie, qui n’en savait rien.
Intellectuel, ainsi le définirai-je. Toujours à parler naturellement avec ces mots bien bien alambiqués, dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Pas du tout pour faire le m’as-tu vu, parce que c’est tout simplement les mots qu’il faut pour exprimer l’idée. Pourquoi a-t-il aimé mes petits tweets si légers. — J’eus la chance de recevoir un matin quelques mots délicieux : Je serai à Paris… si vous avez le temps ou la curiosité…
J’ai pris ce temps. J’ai eu cette curiosité. Je voulais savoir dans ma solitude, où j’en étais avec cet Art de la Conversation. Il fit une entrée fracassante dans le petit restaurant italien en bas de la maison de ce temps-là, un tourbillon, cheveux ébouriffés, sacs bondés de livres, dossiers, carnets, bringuebalant autour de lui. Si la magie n’opéra pas durant le repas, timidité des débutants ; elle le fit au coeur de ce Paris où nous marchâmes dans la nuit….

C’était bien…

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L’orage

L’orage… C’est donc le premier que j’accueille dans cette nouvelle maison. Un dimanche de la mi-Mai. Il est 21 heures, et la pluie se fait régulière, assez puissante finalement. Erri, en petit chien peu habitué aux excès de la météo, regagne maintenant une des deux places préférées pour s’endormir. Je suis là, pas bien loin, aucune raison d’avoir peur, elle a mis un pyjama blanc, elle partira pas…
Qui n’a eu ces souvenirs délicieux d’après-midi d’été dans la chambre d’une maison aux volets entrebâillés, à deux, sous un drap de lin blanc, à écouter la pluie tomber. Nul besoin de Mozart, Beethoven…. Juste écouter ensemble la musique de cette pluie d’orage.

*

Ces éclats de rire….

C’est clair, ça coûte une blinde d’envoyer une équipe de journalistes et photographes au Festival de Cannes. Louer des studios pour 5/6 personnes, surtout près du Palais. À la création de l’agence il fallait se faire connaître, reconnaître, palabres etc… ce dont je suis loin d’être une reine. Mais je crois en la justice poétique et, une année, je reçus, sans que je le demande, le fameux Passe Blanc, qui donne pratiquement accès à tout. Louisette Fargette me l’avait accordé à la vue des parutions. Fierté des photographes… Les voir heureux lorsqu’une attachée de presse se promenait avec notre plaquette sous le bras.
Nous n’avons jamais voulu payer pour la moindre exclusivité. Et c’était méconnaître le talent de débrouillardise de nos photographes. Tu m’veux pas ? Tu m’auras quand même…. Ils avaient la photo.
Qu’il fallait envoyer le plus vite possible à Paris. Aller à l’aéroport, trouver un passager qui accepte de prendre le paquet de pellicules…. Les développer, choisir, dupliquer etc….
Me rappelle ce que me disait un des vendeurs qui allait à Paris Match. Au service photo, ils s’amusaient à préparer trois trophées, Or, Argent, Bronze pour l’arrivée des agences.
Je ne sais plus combien nous en avons eus…
La journée finie, à Cannes, de grandes tablées de photographes dans la pizzeria du coin. Des anecdotes des uns des autres, à hurler de rire…. c’est ça qui me reste. Ces éclats de rire.


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Urli à Cannes, avec Rupert….

1er mai, banlieue rouge

À fond, Triple concerto, un soleil du jour, un bleu, net, là-haut, qui me mènent à un 1er mai dans ma banlieue rouge près de Paris. Même bleu, même soleil, chaleur plus forte si je m’en souviens bien. La musique plus fracassante mais adorée. J’allais porter ce jour-là une robe bien mini-mini violette, imprimé psychédélique, à manches courtes. Ma grand-mère, vêtue d’une de ses blouses noires, enfilant une veste toute aussi noire, m’embrasse. Me dit : Je t’ai préparé un repas froid. Je vais voir les Camarades et rentrerai en fin de journée.
— Mais tu sais bien que je vais manger une pizza avec Urli.
Ma grand-mère alors, pose son sac noir sur la table, laisse passer quelques secondes ; sa voix douce me transmet son inquiétude. C’était le moment de l’exprimer : Pourquoi tu es amoureuse d’un Italien ? Il va te battre, passer ses journées au café à jouer aux cartes et il te prendra tes sous.
J’ai compris ce jour-là que le mot « amoureuse » lui échappait totalement, comment ne pas être bouleversée. — Que répondre, sinon le banal « T’inquiète pas … »
Quant à savoir où était maman ce jour-là, mystère…

*

René

« Bonjour jeune fille ! » — c’est ainsi que j’ai rencontré René.
Je le croise il y a peu, un matin, suis encore en pyjama blanc, l’imper enfilé à la va-vite, pour sortir Erri. Il est un peu plus de 7 heures. « Bonjour jeune fille ! » — une voix masculine. Gaie. Me retourne et je vois ce que l’on appelle un clochard un miséreux un mendiant un gueux un déguenillé un clopinard… un homme tout simplement qui n’a pas de domicile. Mais lui n’a pas cet air d’abandon que l’on voit sur nombre d’entre eux. Il est vêtu d’un pantalon marron sali et d’une parka bien chaude heureusement.
Une soixantaine d’années. La clope au bec. On sait d’entrée que c’est sa copine, la clope.
Certes il porte la fatigue sur ses traits, la peau de son visage est sèche du froid, du vent des saisons. Le regard est clair, doux. — Il porte ses cartons qui ont dû lui servir à se protéger la nuit, et les cale derrière les barreaux d’une fenêtre d’un immeuble en restauration, dans la rue où je vis. Donc, il dort pas bien loin d’ici. — Bonjour ! et je souris — Je n’ai pas un sou sur moi. Alors, parlons. -Oui, le petit chien s’appelle Erri, du nom d’un auteur italien que j’aime, puisqu’Erri est né l’année des E, le prénom était tout trouvé. Il a bien 12 ans maintenant. Oui, il n’est pas du tout infernal, plutôt du genre patient – Comme moi, alors ! (et de sourire).
Et vous ? c’est quoi votre petit nom ? — Anna. Ah ! Anna, quel beau prénom, bien de la littérature…
Moi, c’est René. Plus simple. — Allez ! belle journée !
Et bien figurez-vous ce matin, « Bonjour jeune fille ! »….

Philippe,

Vous connaissez mon attachement à Philippe. Philippe Model. Rien d’amoureux dans ce lien-là. Juste une évidence. « Vous êtes pareils » affirme Catherine, qui l’a rencontré. — Alors quoi ?
Au départ, pour moi, son nom était lié à l’accessoire de mode. J’ai porté de ses chapeaux qu’Urli m’offrait ; puis les fameuses baskets blanches et leur logo. Avec le temps, je l’ai délaissé, Philippe Model, sans m’en rendre compte. Ça s’est passé comme ça.– Je vivais seule désormais rue du Cherche-Midi dans un décor que je voulais fidèle au goût d’Urli pour le moderne et le contemporain. Du Le Corbusier, du Cassina, en veux-tu ? en voilà ! — Foutaises !
L’idée de changer d’ambiance fit son chemin, avant celle de changer d’appartement, tout court.
C’est ainsi qu’une belle matinée d’un été débutant, je tombais sur cet article précisant que Philippe Model Maison venait de déménager et d’ouvrir sa boutique de décoration au 19 de la rue Racine.
J’ignorais qu’il faisait ça. Mais les petites photos parlaient d’elles-mêmes. Tout c’que j’aime ! du rotin coloré, les formes généreuses des chaises et fauteuils… un bonheur… J’ai pas réfléchi. C’était pas bien loin. J’y suis allée. Il faisait chaud. La porte de la boutique était entrouverte. Un homme, mince, sympathique, vêtu d’une chemise en jean bleu clair était assis sur une chaise juste derrière cette ouverture, bénéficiant d’un semblant de courant d’air. Une allure d’adolescent au regard clair. Ou d’un pécheur réparant son filet. Il tenait une bouteille en verre entre ses cuisses et, dans les mains, de simples liens de paille qu’il tressait pour en décorer la bouteille — L’image est gravée en moi.
Je sus que j’étais à la juste place : — « Bonjour Philippe Model !… Vous allez m’aider ! »
Nous nous sommes installés dans un coin de la jolie boutique. Et Philippe, dont je connais maintenant l’extrême discrétion, me fit ce jour-là, étonnamment, à moi, l’inconnue, quelques confidences venant d’elles-mêmes. Nous étions raccords.
Voilà comment l’histoire commença. Continua.
Une table ronde, un bureau, des chaises, ces objets créés par des artisans, pichets, plats…
J’ai lâché l’appartement et trouvé celui-ci où je vis désormais.
Jamais je n’aurai imaginé vivre dans ce quartier. Mais le coup de foudre a ses raisons d’être. Il fut d’abord pour l’escalier en bois, menant à l’appartement du troisième et dernier étage d’un immeuble fin XIXe donnant sur une cour pavée, où se trouvent quelques plantes vertes, une petite maison charmante, inattendue, comme celles que l’on dessine enfant, une porte au milieu, une fenêtre de chaque côté, un premier étage, un toit en pente.
Jamais je n’aurai imaginé faire appel à Philippe pour les travaux. Jamais. — C’est lui qui m’appela.
Il avait appris par son ami voisin, Stanislas Draber, l’amoureux des fleurs et des poèmes, que je déménageais. « Je peux vous donner quelques conseils si vous le souhaitez…  » « Venez ! » fut en gros un résumé de notre conversation. J’me rappelle lorsqu’il visita l’endroit. Il prenait des photos. Il avait les poches de pantalon grosses de je ne sais quoi…. des crayons et stylos à la poche de sa chemise en jean. « Je n’aurai jamais de maison à la campagne, Philippe. Faites-moi une maison à la campagne avec une chambre rose » — C’est ainsi qu’il dessina ma maison à la chambre rose et devint le vrai chef de chantier. Tous lui demandaient conseils, avis. Il m’étonnait lorsque je l’entendais parler de clé de 12…….
Il fit merveille dans la décoration. Les couleurs. Il est un maître des couleurs. Des lumières, fondamentales. Il installa les fameux miroirs vieillis qui me donnent envie de danser et sourire.
« Philippe, je voudrais un salon comme un jardin d’hiver. » « Je vais le peindre ; c’est moi qui vais le peindre…. »
Nous étions par moments comme des enfants dans un grenier. Et si on mettait ça… et ça…
Parfois, je tentais un vague Philippe, je n’suis pas un puits sans fond, j’ai besoin de savoir où je vais. Faites-moi un devis… — Son regard innocent, celui du petit garçon que l’on punit alors qu’il n’a commis aucune faute, vous voyez l’truc ? — Une réponse, après un temps d’attente… un filet de voix et j’entends un irrésistible « Faut c’qu’il faut…. ». — Circulez, y’a rien à voir !
Alors que le salon n’est pas terminé, que restent encore à la maison quelques pots de peinture, des pinceaux et son fameux tablier ; Vous voyez Anna, je laisse mon tablier, je n’ai qu’un tablier… Je vais revenir ; deux moments avec lui me viennent.
Je préparais à dîner. Un plat froid, rapide. La nuit était tombée. Nous écoutions Don Giovanni. Et Philippe, portant son tablier, juché sur un tabouret, peignait un mur, tout en accompagnant Mozart. Il chantait. C’était comme il fallait que ce soit.
Le second, sûrement le plus délicieux.
Il arrive un matin avec encore un tas de paquets. Il se défait à la va-vite de ses écharpes et tout à sa joie, me dit en confidences, J’ai quelque chose pour vous que j’ai ramené de la campagne. Il fouille ses poches (pleines) et me tend… et me tend…. un oeuf dur.
Son sourire — Je ne sais pas si c’est Kot ou Kotkott qui l’a pondu.
Je sais qu’il n’y aura pas de fin de chantier. Encore et encore un p’tit truc à voir là et là. J’y réfléchis dans ma chambre rose.




* * *
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Ce n’est pas un problème

Quand vous appelez Julien, Julien Dietler, et sa société Axeo Services, c’est que vous avez un problème.
Technique.
Ce n’est pas un problème, vous répondra-t-il. J’arrive.
Grand. Mince. Elégant en jean et chemise blanche. Il vient. Il vient vous dépanner. Arranger en un rien de temps un bidule qui ne fonctionne pas. Ranger une armoire un bureau où vous vous perdez. Trier des papiers, des photos, les classer. Mettre aux murs vos tableaux avec un sens inné de l’harmonie, des couleurs. Un grand ménage ? Il a une équipe d’une gentillesse exquise, d’une efficacité évidente.
Mais il a un truc Julien. Qui m’épate. Il n’a pas la pareille pour l’informatique.
Les fameux « Codes » ne lui sont pas un mystère. Les profondeurs Internet sont des vaguelettes pour lui. Ces arcanes où vous vous perdez, il en fait son quatre heures. Combien de fois m’a-t-il dépanné avec ça ces derniers temps… Je ne veux même pas essayer de compter.
Il a un autre truc Julien. Il sait travailler avec un calme déroutant dans le brouhaha le plus total. Lors de mon dernier emménagement, un foutoir indescriptible entre les allers et venues des déménageurs , les artisans qui s’activaient aux derniers travaux de la maison. Un boucan ! — Mais lui, Julien, en chemise blanche, tout à son affaire, ouvrait les boîtes les unes après les autres, savait où ranger chaque chose. Il occultait absolument le vacarme ambiant. Et, à l’issue de la journée, ce qui pouvait être placé était placé et la chemise blanche, toute aussi nette. —

Le picotement

Ça commence souvent par un picotement au bout des doigts, main droite et gauche. Comme une envie illico de se mettre à la machine, l’ouvrir, écrire, écrire. Voir défiler les phrases sur l’écran, comme si on était étranger aux mots s’affichant. Le bruit des touches. La gaieté, toujours présente accompagne cette musicalité. — L’idée semble arriver ensuite, un frôlement cette fois qui, mine de rien, pousse à freiner le rythme des doigts. La réflexion arrive. La remise en cause du premier jet…
Mais ceci est une autre histoire.
Le picotement je ne le retrouve pas avec l’écrit manuscrit des mots sur mes carnets numérotés avec des étiquettes d’école. On reconnaît son écriture. L’encre. Le rythme artisanal. On sait que ça reste.
Souvent tu freines. Éludes. Te restreints.
Ça t’agace, mais ça t’agace à un point cette auto-censure que tu n’arrives pas à déloger !
Foutue éducation….

*

Monts et merveille

La Jaguar verte s’est rangée sur le bas-côté de l’autoroute du Sud. Nous sommes près des Monts du Mâconnais. Ses deux occupants, un homme, une femme, sont partis de Paris, Porte d’Orléans, ce samedi de la dernière semaine d’Août, à 8.30 précises. Un rituel, comme celui de la dernière semaine du mois en question. Pourquoi ? — Les grands restaurants de province reprennent tout simplement du service.
En habituée, la femme ajuste sur sa tête la casquette de base-ball bleu marine à l’insigne des Boston Red Socks, abaisse d’un geste rapide le miroir du siège passager, vérifie la présence du rouge à lèvres. Parfait. Il fait beau, un cadeau, elle tourne son visage vers le conducteur. Un vrai sourire à son mari. Ils descendent de la voiture. Lui,  détache alors, pour elle, le vélo à l’arrière. A-t-on jamais vu un vélo blanc amarré à l’arrière d’une Jaguar verte ? — Elle enfourche sans hésiter ce vélo ami, on lui volera un jour. Installe le petit York à l’avant dans le panier ! et oui, il est du voyage lui aussi. Encore un sourire, quelques mots rapides en anglais. Il faut dire qu’ils sont tous deux new-yorkais.  Lui, ex-grand éditeur de là-bas. Elle, philosophe. Il la regarde s’éloigner Nationale 7. On ne voit en rien son inquiétude. La circulation automobile n’est absolument pas son problème. Non, Rose a plus de 75 ans. Cette année, il sait que le corps de Rose lui permet ce plaisir peut-être pour la dernière fois. Ils doivent se retrouver au prochain péage ; choisir ensemble la prochaine escale pour déjeuner. Des discussions sans fin. Les grands chefs du coin comme ceux de Paris sont tous leurs amis. Ailleurs aussi d’ailleurs. Pas un chef étoilé qui ne leur soit étranger.
Imaginez la surprise des automobilistes dépassant Rose  circulant à son rythme sur le bas-côté de l’autoroute, son vélo blanc, le petit chien, la casquette… Une vraie merveille de fantaisie.

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Les deux abeilles

Alors que la manifestation de la CGT déambulait à son rythme rue de l’Université pour réclamer des augmentations de salaires — j’ai toujours aimé les voir défiler, les écouter passer — donc, alors que je prenais au même moment ce bouquet de tulipes au-dehors de la petite boutique de la fleuriste, je les ai vues. Deux, elles étaient deux, les petites abeilles à virevolter autour des bouquets multicolores.

— Déjà ? ai-je dit à la fleuriste. Il est bien tôt… mais je me trompe peut-être..
— Non, répond-elle — gravement. Je me suis posée aussi la question. Début février. C’est grave ça…

Oui, c’est grave ça.

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