cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Le cerisier

On ne peut pas dire que c’est un ami. On se voit. Il vit dans ce Marais que j’aime. Depuis que je le connais il est passé d’homosexuel effervescent à homosexuel assagi, heureux je ne sais pas, amoureux, apaisé, à l’évidence. Il a délaissé ses teintures trop blondes pour un foncé qui lui convient mieux.- « Que j’aime tes cheveux, tu es magnifique, tu as la classe » – Je prends sans minauder. Nous avons en commun une enfance sans père et notre signe astrologique, « Qu’est-ce qu’on a douillé ces derniers jours ! » – « Raconte, me dit-il. » Je raconte.
« Tu dois écrire sur ce que tu me dis là. Cette histoire qui te tombe dessus. Tu dois aussi écrire sur ces pans d’enfance. Sur ce cerisier dont tu m’as parlé avant. S’il te plaît. Fais-le. »
Je fais.
Donc,
avec ma grand-mère, nous vivions au deuxième étage d’une vieille maison en meulière, dans cette banlieue ouvrière, pas bien loin de Paris. La pièce principale avait deux fenêtres donnant sur un jardin, à sa gauche, une vieille ruelle qui menait à quelques petits potagers. Nous y jouions souvent. Au bout de cette ruelle, l’abandon, les herbes folles, que j’ai aimées d’entrée de jeu, quelques groseilliers survivants, c’est là que j’ai su que je préférais leur acidité à la douceur des framboises.
Les jours de pluie, de froid, de neige, je restais des heures, assise sur une chaise ou un vieux tabouret, à regarder par une des fenêtres le cerisier au centre du petit jardin. Il me fascinait. Sa présence. Je n’avais pas le vocabulaire, mais j’aimais sa structure, ses branches, noires, sa gentillesse. Les moineaux l’adoraient. ça volait tout partout autour de lui au printemps en été. Avec ses branches dont certaines semblaient venir vers moi, c’était comme un bonjour qu’il me donnait, un appel pour me serrer contre lui. Je l’ai dessiné bien des fois. Maladroitement. Lui donnant des couleurs insensées. Je lui parlais, lui racontais mes bidules. Un alter ego ce cerisier, jusqu’à mon adolescence, nous ne nous sommes pas lâchés. Ma première vision de la journée qui venait, c’était lui.
Et puis, un jour, je suis partie, j’ai quitté la maison dans la précipitation.
N’ai même pas pensé à lui dire au revoir, lui faire un signe. Je l’ai lâché.


Quatuor

Il était joyeux ce quatuor de quatre filles, quatre amies, entrant dans un petit restaurant grec d’une étroite rue parisienne. Elles venaient fêter l’anniversaire de l’une d’entre elles, dingue de ce Péloponnèse où elle vécut. Parlons donc d’Etiennette alors. Oui, nous avons une amie qui s’appelle Etiennette. Elle n’est que couleurs, et splendeurs, rires et émotions. Mariée tristement à un triste sire, elle s’en sort. Elle s’en sort notre Etiennette. Puis nous avons Maguy, dentiste réputée, une femme voyage, avec son association elle part à Cuba, l’Amérique Latine, pour les urgences dentaires, elle revient de Colombie, où son équipe fut attaquée par les habitants d’un village reculé tout en haut des montagnes. Ils ne savaient pas ce qu’était un dentiste. La troisième, c’est la flamboyante Catherine, hypnothérapeute. Sa vie est un roman. Pas toujours rose. La résilience elle connaît. C’est elle qui me relève quand je tombe. Et la quatrième, voilà c’est moi. La midinette de service.
Aucune conversation sérieuse, que du plaisir partagé, des bouffées de rire et l’Ouzo et le Vin grec en guest stars…. Enfin, le défilé commença : Tarama blanc au citron confit, Pain Pita, Pikilia (à tomber), les inévitables Dolmades, Kreotopika , le poulpe grillé, la Moussaka, les Soutzoukakia au four, Stifado d’agneau, et l’Ouzo et le Vin grec… J’ai abandonné aux gâteaux, qu’elles partagèrent… Et l’Ouzo et le Vin grec.
Ces filles-là, c’est un cadeau du ciel. J’aime qu’elles soient pas bien loin.
Qu’est-ce qu’on a pu dire comme bêtises ! et c’est formidable…


La colère

Oui, je sais, il faut porter beau. Never explain never complain.
Et bien non, ça va, quoi ! Ma colère au moins elle diminue ma peine un peu, un tout petit peu. Je ne l’ai pas vu venir la peine. Je pensais, puisque j’avais dit Non que tout allait bien se passer. Restons amis, etc. etc… Tu parles ! La peine elle connaît bien des chemins pour venir te sabrer.
Je raconterai la petite histoire plus tard, elle vaut le détour, elle n’est pas le sujet du jour. Le sujet, c’est la colère ! Je n’accepte pas que l’on me mette dans cet état sous prétexte que : « Vous auriez quand même pu deviner que… ».
Je prends ma part. J’ai cru à la beauté d’une rencontre. J’ai cru à ce que je lisais. J’ai cru que jamais cet homme-là ne me ferait le moindre mal avec les mots. En fait, c’est très banal. L’égoïsme. Un certain hermétisme à ce que peut ressentir l’autre. Un côté Circulez, y’a rien à voir.
J’ai ce que je mérite diront certains. J’accepte l’idée.
Je lui en veux de m’avoir fait vivre ce côté minable d’une rencontre à bas coût, m’avoir mise dans une situation humiliante, se taisant sciemment sur sa vie familiale. Me mettant devant le fait accompli.
Par ailleurs, l’ambiguïté, qui demeure, je n’accepte pas que l’on me dise Oublie, passe à autre chose. On n’oublie pas comme ça ce qui vous a fait vibrer, je crois.

Quand il m’embrasse dans le wagon mouvant – Jacqueline Risset (test)

Quand il m’embrasse dans le wagon mouvant
bouche posée doucement sur la bouche
baisers rapides
angoissés enfantins de départ
J’ai senti sa langue
presser derrière sa bouche
dans le commencement si lent
émerveillé.

L’Amour de loin

Quand il m’embrasse dans le wagon mouvant – Jacqueline Risset

Quand il m’embrasse dans le wagon mouvant
bouche posée doucement sur la bouche
baisers rapides
angoissés enfantins de départ
J’ai senti sa langue
presser derrière sa bouche
dans le commencement si lent
émerveillé.

L’Amour de loin

Le pari de Pascal

Vous connaissez… croire, ne pas croire. Pascal : « il faut parier… »
Hypno-thérapeute épatante, mon amie Catherine tient absolument à ce que je le fasse, ce foutu pari, accepter enfin cette foutue rencontre promise par deux médiums et les astres, n’oublions pas les astres, avec mon amoureux à venir. C’est comme ça que j’l’appelle, Mon Amoureux à venir. J’aime d’ailleurs depuis toujours  la lenteur. La patience. L’impatience. Selon elle, la romanesque que je suis se satisfait  de l’idée de rencontre, ne l’acceptant pas comme évidente, la crainte d’un non événement me faisant glisser alors vers une forme de raison négative.
Le vide. La vie solitaire. Les refus. Le paraître. Je ne sais exactement. Bref, je n’y crois pas. À la fin de la séance, après le temps de l’écoute, du dialogue, elle m’assène avec une force de ton dont je ne la croyais pas capable, l’ultimatum : « JE NE TE DEMANDE PAS DE CROIRE ! JE TE DEMANDE DE FAIRE.
— FAIRE LE PARI DE PASCAL –
— FAIRE !
–  ALLEZ, ON VA DINER ! ».
–  
Dînons et faisons.

*

Non

Tu es satisfaite de tous ces Non que tu distribues à l’envi ? Non, pour sortir. Non, pour se balader. Non, pour le cinéma. Non, pour partir. Non, pour voyager. Non, pour rencontrer quelqu’un. Non, pour aller là ? – Non.
Alors ce soir, tu vas le faire. Aller à ce foutu cocktail. Tu y vas avec une amie qui elle, par  contre est à l’aise avec l’importe qui, n’importe où. Pour moi c’est cela d’ailleurs le comble de l’élégance : être à l’aise.
Seulement voilà. Envolé le beau chemisier en mousseline transparente, envolées les tenues souples, tout envolé, tout donné. Tout oublié. Ne restent que jeans pulls  chaussures et encore ! et les sacs, des tas de sacs. Catherine, mon amie hypnothérapeute m’avait dit un jour après le rappel de trois rêves où je perdais mes sacs : le sac est le symbole de notre vie. Alors, à l’évidence, envie de changer de vie de la remplir .
Je vais bien me dépatouiller pour trouver quelque chose pour ce soir. J’envelopperai ma misère dans un magnifique trench vert olive – et on verra bien ce qui arrivera – comme dit la pub.

*

La médaille

Il y avait ce tiroir où tu avais empilé les dossiers, les papiers de la maman d’Urli. L’autre jour tu as voulu trier, ne pas hésiter à jeter. Et c’est alors que tu l’as vue, coincée entre deux pages d’un agenda. On ne sait pourquoi elle se trouvait là. Une médaille ancienne de Marie, en argent, ovale. Simple, au dessin estompé. Toute petite dans le creux de ta main, même pas un centimètre avec son anneau. Tu n’as pas hésité. Comme stimulée, tu as cherché une chaîne très fine que l’on t’avait offerte. Tu l’as retrouvée facilement d’ailleurs. Tu as enfilé la médaille à la chaîne, fermé la chaîne autour de ton cou. Ton visage s’est alors trouvé comme ravivé par cette présence discrète. Une pensée négative a voulu s’installer illico: tu dois la cacher. Ne pas la montrer. Les temps sont ainsi. Tu as foutu une baffe à l’idée. Et tu la portes désormais chaque jour sans la retirer, la petite médaille. Elle fait partie de toi, tu le sais.

Court vêtue – Marie Gauthier

Il l’aimait bien cette fille. C’était même un peu plus que ça. Elle était liée au bourg, à la rivière, aux routes de goudron. Souvent alors qu’il balayait les parkings, nettoyait les fossés, Félix la voyait marcher sur la route et se demandait où elle allait. À la maison, il l’observait enfiler la tenue du supermarché ou faire la lessive pour le père au mégot. Dans la salle de bain elle se lavait enveloppée d’odeurs parfumées mais il ne pouvait pas la voir. Elle parcourait la maison dans tous les sens. La rendait vivante. C’était une fille jeune en jupe courte qui montrait ses jambes, qui parfois mettait des hauts talons et parfois des Scholl. Elle se coulait dans son métier de vendeuse, se fondait dans le costume et dans le décor. Mais en même temps, quand elle traversait le bourg c’était impossible de ne pas la voir. Sa silhouette attirait les regards. Elle était éclatante, étincelante même quand elle faisait la cuisine ou la vaisselle. Voilà ce qu’elle était pour Félix. Voilà ce qu’il pensait quand il la regardait assis sur le tabouret de la cuisine.
Félix avait demandé comment c’était. Gil avait tiré de sous son lit des revues. Elle avait répondu C’est comme ça. Il y avait une dizaine de magazines avec des photos en couleurs sur la couverture et à l’intérieur, des photos chocs. Des hommes et des filles. Ça faisait irruption. Gil tournait lentement les pages en s’assurant que Félix ne manquait rien. Elle posait l’index sur une photo pour qu’il n’oublie pas, qu’il apprenne. Elle disait Voilà et voilà. J’en ai encore beaucoup d’autres mais ça suffit. T’as déjà tout là-dedans. Après les filles ne sont pas habillées pareil mais en fait ça se ressemble. Elle lui montrait les photos avec une sorte de passion, sans dire un mot. Les images parlaient d’elles-mêmes. Son doigt et ses yeux guidaient le regard de Félix. C’était comme un album d’enfant. Elle en faisait le même usage, elle était contente de le partager avec lui, comme un trésor caché.

la forme de l’amour – Camus

La mort donne sa forme à l’amour comme elle la donne à la vie – le transformant en destin. Celle que tu aimais est morte dans le temps où tu l’aimais et voici désormais un amour fixé pour toujours – qui, sans cette fin, se serait désagrégé. Que serait ainsi le monde sans la mort, une suite de formes évanouissantes et renaissantes, une fuite angoissée, un monde inachevable. Mais heureusement la voici, elle, la stable, René devant Pauline, verse les larmes de la joie pure – du tout est consommé – de l’homme qui reconnaît qu’enfin son destin a pris forme.

Carnets II,

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