cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Et j’entre dans le jardin – Yves Bonnefoy

Je m’éveille et me lève et marche. Et j’entre
Dans le jardin de quand j’avais dix ans,
Qui ne fut qu’une allée, bien courte, entre deux masses
De terre mal remuée, où les averses
Laissent longtemps des flaques où se prirent
Les premières lumières que j’aie aimées.
Mais c’est la nuit maintenant, je suis seul,
Les êtres que j’ai connus dans ces années
Parlent là-haut et rient, dans une salle
Dont tombe la lueur dans l’allée ; et je sais
Que les mots que j’ai dits, décidant parfois
De ma vie, sont ce sol, cette terre noire.
Autour de moi le dédale, infini,

Vernon Subutex – Virginie Despentes

Les fenêtres de l’immeuble d’en face sont déjà éclairées. Les silhouettes des femmes de ménage s’agitent dans le vaste open space de ce qui doit être une agence de communication. Elles commencent à six heures. D’habitude, Vernon se réveille un peu avant qu’elles arrivent. Il a envie d’un café serré, d’une cigarette à filtre jaune, il aimerait se griller une tranche de pain et déjeuner en parcourant les gros titres du Parisien sur son ordinateur.
Il n’a pas acheté de café depuis des semaines. Les cigarettes qu’il roule le matin en éventrant les mégots de la veille sont si fines que c’est comme tirer sur du papier. Il n’y a rien à manger dans ses placards. Mais il a conservé son abonnement à Internet. Le prélèvement se fait le jour où tombe l’allocation logement. Depuis quelques mois elle est versée directement au propriétaire, mais c’est quand même passé, jusque-là. Pourvu que ça dure.
Son abonnement de téléphone portable a été suspendu, il ne se casse plus la tête à acheter des forfaits. Face à la débâcle, Vernon garde une ligne de conduite : il fait le mec qui ne remarque rien de particulier. Il a contemplé les choses s’affaisser au ralenti, puis l’effondrement s’est accéléré. Mais Vernon n’a cédé ni sur l’indifférence ni sur l’élégance.

Vernon Subutex

Les petites femmes de Paris – Sollers

Supposons : c’est encore le printemps, la guerre est finie, l’utilisation incessante et complaisante des horreurs et des sermons à leur sujet vous ennuie, vous avez une soudaine envie d’air frais, de légèreté, et même d’immoralité, vous vous moquez de la réprobation que ce désir entraîne, on vous glisse un petit livre entre les mains, l’auteur est anonyme, c’est un « calendrier du plaisir » édité en 1791 « à Paphos, imprimerie de l’amour ». Faux ? Canular ? Pas du tout. L’auteur est anonyme, mais mériterait de ne plus l’être : « Nous allons soulever contre nous la tourbe immonde des cagots et des hypocrites ; ils crieront au scandale, et les sots feront chorus ; mais nous aurons pour nous les vrais philosophes et les jolies femmes ; et nous nous croirons amplement dédommagés par l’estime des uns et le sourire des autres. »

1791 : la date est importante. La Révolution a eu lieu, et elle n’est pas encore le « bloc » que la religion républicaine, ensuite, voudra faire peser, au nom de la nation, sur les esprits. Inutile de cacher qu’il s’agit ici de prostitution, ce plus vieux métier du monde, dont l’âge d’or, si on peut dire, se situe au XVIIIe siècle. Déjà, les dévots sont choqués, et il n’est pas sûr qu’il y ait encore, de nos jours, de « vrais philosophes ».  Des jolies femmes, oui, certainement, mais peut-être, elles aussi, gênées par l’évocation de ces coulisses peu convenables, en contradiction avec la publicité permanente pour produits de beauté ou la programmation pornographique dissuasive.

Éloge de l’infini

l’importance des pas sur le parquet qui craque – Gabrielle Maris Victorin

Il n’est pas difficile d’imaginer mon père enfant. Il suffit de l’avoir vu, plongé dans ses rêveries infinies, un livre posé sur les genoux. De l’avoir observé tailler minutieusement ses crayons bien pointus, avec un couteau (plus tard, il a eu un aiguise-crayon avec une petite manivelle), recouvrir ses livres de papier, ou se rouler dans la neige (…) Il était gentil, doux, rêveur et sage. Il était aussi très intelligent. C’est ce que me dit ma grand-mère, et je la crois (…)

Mon père est mort, donc, et soudain, je me suis souvenue que j’étais son enfant (…)
Je n’avais pas imaginé que le manque de mon père pourrait être physique. S’il était prévisible de penser que nos discussions, nos promenades, nos jeux, nos soirées à lire près du feu, en Ariège, sans même avoir besoin de se parler, me manqueraient, et même, que tout ce qui m’agaçait chez lui me ferait un jour sourire, je n’avais pas prévu l’absence de ses mains, ni celle de ses sourcils ou de sa pomme d’Adam. Je ne savais pas l’importance des pas sur le plancher qui craque, dans la vieille maison de famille, du grincement des volets à la tombée de la nuit, ou du bruit du rasoir électrique derrière la porte de la salle de bains.

Le 7 janvier 2015, à 11 h 33, les deux tueurs entraient dans les locaux de Charlie Hebdo. 

Prends le temps de penser à moi

de ce vert à ce bleu – Yves Bonnefoy

Le jardin était d’orangers, l’ombre bleue, des oiseaux pépiaient dans les branches. Le grand vaisseau, tous feux allumés, avançait lentement, entre ces rives silencieuses. Qu’est-ce que la couleur, se demanda celui qui venait de pousser la petite porte basse, dont le bois s’effritait, s’en allait par plaques après tant d’années, tant de pluies. Peut-être est-elle le signe que Dieu nous fait à travers le monde, parce que de ce vert à ce bleu ou à cet ocre un peu rouge c’est en somme comme une phrase mais qui n’a pas de sens, et qui donc se tait, comme lui ? (…) Mais le monde n’a pas de couleurs, comme on le croit si naïvement, se dit-il encore, c’est la couleur qui est, seule, et ses ombres à lui, lieux ou choses, ne sont que la façon qu’elle a de se nouer à soi seule, de s’inquiéter de soi, de chercher rivage. La nuit tombe, le jour se lève, mais c’est toujours le même bleu, parfois gris, ou le même rouge à travers les heures, n’est-ce pas ? Et quant aux mots ! – On descendait du bateau déjà, des enfants, beaucoup d’enfants qui couraient en tous sens, riaient, puis une femme âgée, la tête ceinte de flammes, puis un vieillard au bras d’un jeune homme, vêtu de blanc. Et combien d’autres encore ! Mais lui, déjà, cet autre arrivant, ne regardait plus, avançait tout pensif dans le jardin des orangers, sur le sable.

Les planches courbes

Lundi 9 juillet 2012

Lundi 9 juillet 2012
(Douceur de l’air, beaucoup de nuages très gris, très gros)
Il y a là ce livre qui me tente… Un petit guide sur Venise, de quelques pages. Certes… mais, « Se perdre dans Venise » avec René Huygue et Marcel Brion, — ça a de la gueule. Les conversations de ces deux-là vont me permettre de patienter jusqu’à novembre. Y aller, y aller bordel, y aller encore une fois… s’il vous plaît.
p 22 je retiens que l’octogone est le symbole de la Résurrection, de même que l’hexagone celui de la mort.
p 25 (comme je suis ignorante) : la mosaïque romaine est faite avec des petits cubes de marbre opaques : c’est de la construction, c’est du bâtiment, tandis que la mosaïque byzantine vénitienne est faite avec des cubes de verre, et le verre c’est la transparence, à travers laquelle s’installe l’or des fonds, c’est la lumière.
Déjeuner au Récamier avec Rosine. Place 23 que je préfère, juste derrière le bar, à droite en entrant (…) En sortant, nous sommes allées prendre des Dunhill au tabac du coin. Assises sur un banc dans le petit jardin derrière le Bon Marché (soleil, soleil !), Rosine m’a expliqué comment avaler la fumée.
Un tout petit aperçu du goût de l’interdit.
Près de 22 heures. Je scrute les nuages, il y a du rose, du bleu, du gris, tout est ébouriffant de beauté.
Je pense aux textes que je veux écrire, sur Clem, Urli. Mes hommes. Me laisserais tenter par À perte de vue, pour Clem,.. sais pas pour Urli. Vagabondage des idées. En face de moi, le tirage NB de Laura. La photo fut prise au bar du Monaco à Venise. Laura est sublime de beauté et d’italianité (ça se dit ?)

Carnet n° 9

Intimus – Sollers

Intime, du latin intimus, est le superlatif d’interior, intérieur, et signifie l’essence d’une chose, ce qui est inhérent à sa nature. On peut avoir une conviction intime contre toutes les apparences. Il paraît qu’il existe des amis intimes, et même que certains rapports le seraient. Pascal va même jusqu’à dire qu’on pourrait se trouver « dans l’intime de la volonté de Dieu ».
Tout cela nous paraît désormais douteux, voire violemment dépassé par le monde tel qu’il se fabrique : marchés financiers, publicité généralisée, indiscrétion systématique, perte de confiance globale, commandos-suicides… Plus d’intime : bruit et fureur, escroqueries sentimentales, somnambulisme ambiant, mauvaise humeur, jalousie, envie. On ne s’entend plus, d’où le mot déjà ancien, mais pas assez médité de Lautréamont : « La mouche ne raisonne pas bien, à présent. Un homme bourdonne à ses oreilles. »
« Trouver le lieu et la formule », disait Rimbaud. Oui, l' »Intime formule ».
Cela exige une clandestinité, au moins égale à celle d’un terroriste en action.
On veut briser votre intimité ? Défendez-la les armes à la main. Armes mentales bien entendu, sans cesse en alerte. Soyez invisible en plein jour, multipliez les leurres, jouez des rôles, cloisonnez, changez d’identité, ne soyez jamais à la même place, faites travailler vos ennemis, ne permettez pas à vos amis de devenir ennemis, méfiez-vous de tout le monde et d’abord de vous-même, ne croyez pas vos rêves, ne demandez surtout pas la définition de votre sexualité.
Fermez votre porte. Silence.
Lisez…
Je vous permets d’écouter pour la centième fois la Fantaisie en ut mineur K.475 de Mozart, dans l’interprétation de Friedrich Gulda…
Levez la tête.
Achetez une fleur.
Dormez bien.

Discours parfait

Aimer quelqu’un – Nicolas Grimaldi

La question : Comment peut-on avoir son identité hors de soi ?
Comment ce qui me fait le plus profondément moi peut-il être hors de moi ? »
On s’éprend d’une personne à cause de la musicalité que tout son style exprime.
Par le plus simple de ses gestes, elle affranchit le monde de sa banalité. La personne que nous aimons transfigure l’existence par la lumière, la couleur, le tempo que son style y apporte. En ce sens, aimer quelqu’un, ce serait être tellement bouleversé par sa musicalité qu’on ne désirât rien tant que l’accompagner, tant on voudrait qu’il ne pût être aussi parfaitement lui-même qu’en l’étant en nous.

N’y a-t-il rien de plus irrésistible que d’être celui par qui va fermer la blessure de l’attente… L’amour avait été pour eux cette révélation : la douceur d’être ensemble.

Métamorphoses de l’amour

Devant le miroir – Erri De Luca

Devant le miroir, je sens un frisson juif quand je me rase sous les tempes, devant le fromage je me sens un nez français, et avec du vin dans mon verre je sens dans ma paume la chatouille de quelque grand-père qui bêche sur les marnes pelées des collines piémontaises.

3 chevaux

Désert – Le Clézio

Ils marchaient lentement vers l’eau des puits, pour abreuver leurs bouches saignantes. Le vent avait commencé à souffler, là-haut, sur la Hamada. Dans la vallée, il s’affaiblissait sur les palmiers nains, dans les buissons d’épines, dans les dédales de pierre sèche. Mais, loin de la Saguiet, le monde étincelait aux yeux des voyageurs ; plaines de roches coupantes, montagnes déchirantes, crevasses, nappes de sable qui réverbéraient le soleil. Le ciel était sans limites, d’un bleu si dur qu’il brûlait la face. Plus loin encore, les hommes marchaient dans le réseau des dunes, dans un monde étranger.
Mais c’était leur vrai monde. Ce sable, ces pierres, ce ciel, ce soleil, ce silence, cette douleur, et pas les villes de métal et de ciment, où l’on entendait le bruit des fontaines et des voix humaines. C’était ici, l’ordre vide du désert, où tout était possible…

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