cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

en écoutant tomber la pluie – Haruki Murakami

La pluie continuait de tomber. De temps en temps, il y avait même un coup de tonnerre. Quand elle eut fini de manger du raisin, Reiko alluma une cigarette, comme à son habitude, et sortit la guitare de dessous le lit pour se mettre à jouer. Elle interpréta Desafinado et La Fille d’Ipanema, puis quelques morceaux de Bacharah et de Lennon-McCartney. Nous bûmes encore du vin, elle et moi, et quand il n’y en eut plus, nous nous partageâmes le cognac, qui restait dans ma gourde. Puis nous parlâmes de tout, d’une façon assez intime. Je me surpris à penser moi aussi que ce serait bien si la pluie continuait à tomber éternellement.
« Tu reviendras me rendre visite ? me demanda Naoko en me regardant droit dans les yeux.
– Bien sûr.
– Tu m’écriras ?
– Je t’écrirai une fois par semaine (…)
À onze heures, Reiko déplia le canapé pour faire mon lit. Puis nous nous souhaitâmes le bonsoir, éteignîmes les lumières et nous couchâmes. Comme je n’arrivais à trouver le sommeil, je pris dans mon sac ma lampe de poche et La Montagne magique et je me mis à lire. Un peu avant minuit, la porte de la chambre s’ouvrit doucement, livrant passage à Naoko, qui vint se glisser près de moi. Elle n’avait pas le regard vague et ses gestes étaient vifs. Elle approcha sa bouche de mon oreille et me dit à mi-voix :
« Je ne sais pas pourquoi, mais je n’arrive pas à dormir. »
Je lui dis qu’il m’arrivait la même chose. Je posai mon livre, éteignis ma lampe électrique, la pris dans mes bras et l’embrassai. Les ténèbres et le bruit de la pluie, nous enveloppaient avec douceur (…)
– C’est vrai que tu reviendras me voir ?
– Je reviendrai.
– Même si je ne peux rien faire pour toi ?
J’acquiesçai dans le noir. Je sentais nettement la forme de ses seins sur ma poitrine. À travers sa robe de chambre, je suivais les contours de son corps du plat de la main. Je la fis aller plusieurs fois lentement de ses épaules vers son dos, puis vers ses reins, gravant dans ma tête les courbes de son corps. Après m’avoir enlacé ainsi avec tendresse pendant un certain temps, Naoko déposa un léger baiser sur mon front, avant de se glisser hors du lit. Sa robe de chambre bleu ciel se mit à flotter dans les ténèbres comme un poisson.
« Au revoir », me dit-elle à mi-voix.
Et je m’endormis doucement, en écoutant tomber la pluie.

La ballade de l’impossible

L’Empire des sens – Pascal Quignard

Oshima Nagisa a tourné L’Empire des sens en 1975. Le titre japonais est Ai No Corrida. L’action se passe en pleine guerre impériale, en 1936. Sada tranche le sexe de Kichizo. Le coeur du film scandaleux d’Oshima est un conte. Tout homme perd son sexe dans la jouissance.
Bien avant le combat sur le champ de bataille, c’est la volupté sexuelle qui fauche le sexe des hommes au sens « strict ».
« Strict » est le terme qu’il faut.
Strictor, à Rome, c’est le cueilleur d’olives.
Logos, à Athènes, est la corbeille qui les recueille.
Le litterator, au sens strict, est le strictor – le décompositeur du monde du monde.

Une journée de bonheur

le soir venu – Cavafis

De toute façon, cela ne pouvait pas durer. L’expérience
des années me le prouve. Pourtant, ce fut un peu rapidement
que le Destin vint y mettre un terme.
La belle vie ne dura pas.
Mais que les parfums étaient enivrants,
quelle douceur avait le lit où nous nous retrouvions,
à quel plaisir nos corps se sont-ils livrés.

Un lointain écho de ces jours de plaisir,
un écho de ces jours m’est revenu tout à l’heure,
quelque chose de l’ardeur mutuelle de notre jeunesse ;
au point qu’entre mes mains, j’ai repris une lettre,
et je l’ai lue et relue jusqu’à ce qu’on n’y voie plus clair.

Et je suis sorti mélancoliquement sur le balcon –
je suis sorti me changer les idées en regardant au moins
un peu de cette ville bien-aimée,
un peu de la foule des rues et des magasins.

(1917)

maison avec jardin – Constantin Cavafis

J’aimerais avoir une maison à la campagne
avec un très grand jardin – non pas tant
pour les fleurs, pour les arbres, et pour la verdure
(on les y trouverait bien sûr ; rien n’est plus beau)
mais pour avoir des bêtes. C’est mon rêve d’avoir des bêtes !
Au moins sept chats – deux tout à fait noirs,
et deux blancs comme la neige, pour le contraste.
Un grave perroquet, que j’écouterais
dire des choses avec emphase et conviction.
Pour les chiens, je pense que trois me suffiraient.
Je voudrais aussi deux chevaux (ils sont braves, les chevaux).
Et à coup sûr trois ou quatre de ces merveilleux,
de ces sympathiques animaux, les ânes,
qui resteraient là sans rien faire, à savourer leur bien-être.
(février 1917)

comme un jardin – Rilke

Si je te perds un jour,
pourras-tu dormir alors
sans que tel le feuillage d’un tilleul
je bruisse à peine, penché sur toi ?

Sans que je veille et dépose
des mots, des paupières presque,
sur tes seins, sur tes membres,
et sur ta bouche.

Sans que je te close
et te laisse seule avec ce qui t’appartient,
comme un jardin où poussent à foison
la mélisse et l’anis étoilé.

Chanson à dormir
(paris, début de l’été 1908)

Quel étrange sentiment ce matin en voyant passer le rouge profond, flamboyant d’une veste gilet – Mathieu Terence

Quel étrange sentiment ce matin en voyant passer le rouge profond, flamboyant, énergique, d’une veste gilet. Il s’agit de ma couleur préférée, avec le bleu roi, et elle est si rare de nos jours que c’était comme un cadeau du ciel.
J’étais enchanté, mais je l’étais encore plus encore par la femme qui l’arborait, tout un roman d’aventures à elle seule. Ce n’est jamais un hasard, n’est-ce pas, si nos couleurs favorites sont portées par telle ou telle personne. Si jamais elles vous font leur propre surprise, c’est toujours revêtues par quelqu’un avec qui vous serez d’accord. Alors l’enfance vous fait signe et avec elle l’impression d’être entré dans la dimension-trésor, celle des âmes soeurs, celle des infinis possibles, l’opéra des opéras. Il n’est pas d’âge où l’on ne remarque plus ces couleurs quand on en a retenu la fréquence d’émission. Par coeur.

De l’avantage d’être en vie

une fleur – Pascal Quignard

Tout est important dans une fleur, la branche qui la porte, le feuillage qui l’entoure, la forme qui est particulière à son espèce, la couleur et la matière des pétales, son nom et le caractère qu’il suggère, le mythe qu’elle évoque, les symboles qu’elle induit, l’ombre qu’elle porte sur la paroi qui fait fond, l’abandon qui s’y aperçoit déjà, le parfum incomparable à rien d’autre qu’elle exhale, la divergence entre la tige et le bâton de bambou qui la tient à la verticale, le flétrissement qui commence, l’extinction progressive de sa teinte, sa mort enfin qu’on découvre en direct, sa retombée dans l’espace, son silence.

Une journée de bonheur

peut-être – Cesare Pavese

16 août 1950

peut-être es-tu vraiment la meilleure – la vraie. Mais je n’ai plus le temps de te le dire, de te le faire savoir – et puis, même si je le pouvais, il reste la preuve, la preuve, l’échec.
Aujourd’hui, je vois clairement que, de 28 ans à aujourd’hui, j’ai toujours vécu sous cette ombre – certains diraient que c’est un complexe. Et qu’ils le disent donc : c’est quelque chose de beaucoup plus simple.
Toi aussi, tu es le printemps, un printemps élégant, incroyablement doux et flexible, doux, frais, fugace – corrompu et bon – « une fleur de la très douce vallée du Pô », dirait quelqu’un que je connais.
Et pourtant, toi aussi, tu es seulement un prétexte. La faute, en plus d’être mienne, en est seulement à « l’inquiète angoissante, qui sourit toute seule ».
Pourquoi mourir ? Jamais je n’ai été aussi vivant que maintenant, jamais aussi adolescent.
Rien ne s’additionne au reste, au passé. Nous recommençons toujours.
Un clou chasse l’autre. Mais quatre clous font une croix.

Le métier de vivre

l’embarras – Erri De Luca

Etre au monde, d’après ce que j’ai pu comprendre, c’est vous voir confier une personne et en être responsable, et en même temps être confié à cette même personne qui est responsable de vous. Ces sept années ne furent pas rien. N’y en aurait-il eu que la moitié ou la moitié encore, elles n’auraient pas moins compté.
On ne peut se plaindre de la brièveté, ce n’est pas juste, mais de la trop longue durée, si. J’ai ressenti de l’embarras à vivre encore. Je n’éprouve plus de douleur à voir le ciel ressembler parfois à celui d’un mois d’août passé ensemble en vacances, mais je rougis de pouvoir le regarder, d’être resté.

Une fois, un jour

Paris – Tennessee Williams

À la fin du mois de décembre, incapable d’affronter plus longtemps la presse de New York qui me tourmentait sans cesse, je m’embarquai pour l’Europe (…)
J’avais demandé à Garbo où descendre à Paris, et cette très chère dame m’avait répondu : – Essayez le George-V.
Je ne voyais pas comment Garbo pouvait se tromper, mais de toute ma vie passée dans des chambres d’hôtel, je n’ai jamais haï un hôtel autant que celui-là.
Dès le lendemain, je m’installai sur la rive gauche, dans un hôtel appelé le Lutétia. Il répondait plus à mes goûts, mais il n’était pratiquement pas chauffé. J’étais encore poursuivi par la presse. Et je me sentais de moins en moins bien, sans doute parce qu’en Europe, pendant les premières années de l’après-guerre, la nourriture était encore bien insuffisante.
J’étais surtout heureux de la vie nocturne de Paris, que j’avais rapidement découverte. J’allais beaucoup au Boeuf sur le Toit (…) Je passais la plus grande partie de mes journées dans l’immense baignoire dont je disposais au Lutétia. Les radiateurs ne fonctionnaient pas, mais pour une raison obscure, l’hôtel fournissait l’eau chaude à satiété. Je recevais les journalistes dans ma baignoire. Il y a quelque chose en moi qui fait que j’aime recevoir les journalistes en toutes circonstances (…)
Tout à coup je tombai gravement malade et je me fis conduire à l’hôpital américain de Neuilly. Les médecins m’apprirent que j’étais « atteint d’hépatite et de mononucléose » (…) Dans mon journal j’avais écrit : « Cette fois, le bal est fini ».
Sur le bateau qui m’emmenait en Europe, j’avais rencontré une charmante jeune femme dont les parents étaient d’éminents journalistes français. Le père, M. Lazareff, était directeur de France-Soir, et la mère, Mme Lazareff, était rédactrice en chef d’Elle. Mme Lazareff vint me voir à l’Hôpital américain où j’attendais la venue de la Mort.
– Vous allez immédiatement quitter ce lit ! Je vous emmène à la maison, je vous offre un bon dîner et je vous mets dans un train pour le Midi.
Elle m’expédia dans une auberge appelée La Colombe d’Or, où résidait sa fille. C’était un endroit fréquenté par des artistes et des écrivains, sur la commune de Vence, où D.H. Lawrence était mort. Des tourterelles d’une blancheur de neige y voletaient et y roucoulaient toute la journée, et cela me rendait malheureux. Je n’y restai que deux jours et je partis pour l’Italie.
À peine avais-je franchi la frontière italienne que je sentis la vie et la santé me revenir, comme par magie. Il y avait le soleil et aussi ces Italiens, toujours souriants.

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