cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Reine d’un jour

La photo est prise à Venise. Un jour d’été sûrement très chaud.
Je suis seule, attablée derrière une de ces tables ovales à l’intérieur du Caffè Florian. Derrière moi, le miroir ancien joue le jeu. Ce qui est inédit, c’est l’image. Je suis tout, sauf discrète. Une reine. Rien de vestimentaire, de spectaculaire, tout est dans le regard dirigé vers le photographe. Je porte un simple débardeur sans manches Agnès B en coton léger, bleu marine, très décolleté, on voit la naissance des seins, pas de soutien-gorge, d’évidence. Deux petits boutons blancs donnent de la lumière et attirent le regard. Le visage, les bras sont bronzés. La main gauche est posée sur le dessus en marbre de la table. Au bras droit, dont la main soutient le menton, un large bracelet doré. Les cheveux, en masse, autour du visage, telle une cascade bouclée très brune jusqu’aux épaules. On pourrait me dire sortie d’une peinture de la Renaissance, tant le temps semble aboli. Lèvres, comme un appel, dessinées avec un léger blush, les yeux sont noircis. Le regard est d’une extrême force. Captivant. Il dit tout de l’amour pour le photographe. Il dit tout de ce qui s’est passé la nuit d’avant. Il dit tout du lien entre ces deux-là.

*

Photos

Après avoir classé rangé ce qui restait de papiers divers, il me reste une chose à faire encore dans ce tri. Les photos. M’en défaire. Urli voulait qu’elles soient brûlées lorsque nous ne serions plus là. De toutes façons je ne les regarde pratiquement plus. Elles sont dans des boîtes, à part les quelques-unes encadrées avec lesquelles je veux rester jusqu’à la fin. Autant s’en débarrasser avant un prochain déménagement. Je veux le faire, moi, avec gentillesse, ce matin, tôt, avant d’aller voir Cédric le coiffeur aimé. Commencer par les diapos. Les piquer, les couper aux ciseaux. Hésitation. Je tourne autour de la grosse boîte orange posée sur la table ronde. Me refais un café… Tweete un peu… Repense à ce que me disait mon médecin lorsque, devant voyager je ne pouvais faire les valises après la mort d’Urli, n’ayant plus à y mettre ses affaires. Nadia m’a dit alors tout simplement : Urli n’est pas dans la valise… J’ai pu partir.
Je freine l’émotion. Soulève le couvercle. Pas si facile le premier geste. Superstition. Je regarde le tas. Les autres boîtes, plus petites. En automate, me lève de la chaise, pars faire le lit, laver les tasses, prendre une douche… Et reviens, remercie Nicéphore pour son invention… du grand n’importe quoi. Finalement je prends une grande respiration et retire d’un geste sûr les premières diapos des planches plastiques, je coupe nettement, au milieu. Je ne regarde pas. Ne pense pas. Je coupe. Je coupe. J’imagine que j’aurai la même facilité avec le noir et blanc. Les négatifs. Les planches contact. Sauf que… les tirages, les tirages, je ne peux pas. Je ne veux pas. Ce n’est pas une question de tristesse, d’accablement. Sans leurs visages sur ces tirages, leurs regards, leurs sourires, je sens ma force s’effriter immédiatement. La gaieté de leur présence je ne peux m’en passer.

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Sursaut

Calfeutrée comme je suis dans ce Paris glacial, au chaud, dans mon confort, je lis le fil twitter… Je lis. Je lis. Je vois passer un tweet reprenant un article de Libération sur Ebru Timtik, l’avocate turque, morte de sa grève de la faim. Ça me bouleverse. Je retweete sans réfléchir. Aussitôt après le geste, un sursaut. Mais non, Ebru Timtik n’est pas morte hier. Foutue mémoire…
Je cherche. Et oui, le 27 Août de l’année passée. Elle avait 42 ans.
J’ai honte alors. Honte de cette absence, qui n’est pas que de mémoire, honte de cette absence de profondeur, passer d’une info à une autre sans rien analyser. Juste avaler l’information et ne rien garder ; ça me fait peur…
Je ne veux plus agir comme ça. Je me le promets.
Et puis, la tristesse est revenue en pensant à elle, Ebru Timtik,
son sourire sur la photo, son menton en avant, même pas peur.
Oui, elle a dû avoir peur Ebru Timtik dans cette prison.

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Libica

Elle est née dans un de ces petits villages des collines si douces du Frioul entourant Udine. Son père, paysan, lui a donné ce prénom qui pourrait sembler être un hommage au Duce et sa prise de la Libye. Non, son prénom lui vient d’une sibylle peinte par Michel-Ange. Libica est née pendant cette première grande guerre du siècle dernier. Mussolini et la Libye c’est plus tard, les années 30. La vie a voulu pourtant qu’elle fût aimée par un des fils du dictateur. Comme quoi ! Elle, qui fut socialiste toute sa vie, je me demande si un jour elle a pensé à ce paradoxe. Toujours est-il qu’elle lui a dit non. Elle avait rencontré celui qui fut son grand amour. Le père d’Urli. Mais, n’allons pas si vite…
Pas de mélo. Mais sa mère meurt lorsqu’elle a deux ans. Son père se remarie alors avec une des soeurs. Des enfants naîtront de cette nouvelle union, la tante sera gentille avec elle. Mais la vie est dure. La terre ne donne pas. L’enfant aime l’école veut devenir institutrice. Elle devra pourtant la quitter cette école pour apprendre un métier, gagner très vite quelque argent. Aider la famille. Elle devient coiffeuse vers seize ans. Adhère au parti socialiste. Des amies. Une surtout. Leur amitié durera. Elle est belle Libica. Les garçons se retournent sur elle. Elle est sérieuse Libica. Elle dit non. Elle rencontrera son Aldo un jour d’été dans ces rues d’Udine. Avec ses frères, il a une grande société de maçonnerie. Il veut épouser Libica. La famille d’Aldo refuse ce qu’elle juge être une mésalliance. Et un jour, Aldo s’en va. La laissant seule. Elle dit non encore à tous ceux qui viennent vers elle. Les années passent. Une deuxième guerre terrible. La faim. Mais les femmes continuent d’aller tant bien que mal chez les coiffeurs. La paix arrive. D’autres années passent. Libica s’empâte un rien. Laisse faner sa beauté. Un jour d’été, elle est dans la bâtisse de son père, nettoyant les tuyaux des chauffages. Elle est pleine de suie, un vilain foulard sur la tête. On cogne à la porte. Elle ouvre. Aldo. Ils se marient. Autre épreuve, difficulté pour avoir des enfants. Les déceptions s’accumulent. Les années passent. Un jour, la joie de voir naître un fils. Un jour la tristesse de voir mourir le père du cancer du fumeur, le petit garçon a 9 ans. Il dit à sa mère. Je sais que je ne pourrai jamais devenir médecin.
Ils vivaient alors en France, Aldo et tous ces frères. Ils firent une guerre implacable à Libica. Elle ne céda rien. Pour son fils. Lorsque j’ai rencontré Urli, elle était encore dans cette guerre qui durait durait.
Il y eu un terrible tremblement de terre dans la région, la bâtisse de son père fut à terre. Elle se mobilisa et parvint à acheter un petit appartement dans ces nouvelles constructions toujours dans son village. Elle n’y allait que l’été. J’aimais y passer quelques jours lorsque nous allions à Venise. Libica mettait toujours dans la chambre un petit bouquet de fleurs des chemins.
Quand nous allions déjeuner chez elle, ça sentait bon la cuisine avec les herbes, les épices. Elle savait faire des gâteaux. Je n’avais jamais connu ça avec maman, j’étais un peu jalouse. Etroite de pensée. Il a fallu qu’elle nous appelle un jour, un homme l’avait volé chez elle, prétextant travailler pour l’EDF. Il lui prit ce qu’elle gardait pour Laura, quelques bracelets, deux trois montres, des chaînes en or. J’ai su, à ce moment-là, à quel point je l’aimais. S’il lui ont fait le moindre mal je les fracasse.
Libica a connu la mort de sa petite fille adorée, la mort de son fils adoré, elle tenait, ne comprenant pas pourquoi elle tenait. Pour moi, lui disais-je alors. Vous êtes là pour moi.


*


À contre-courant

Je ne sais pourquoi aujourd’hui, il faut absolument que j’écrive ce billet à contre-courant de tous ceux que vous avez pu lire, avant. Comme une injonction. La maladie. Pas la mienne. Ne me suis jamais sentie concernée par elle, peut-être pour ça que je m’en suis sortie. Lorsque Nadia, mon médecin, me dit Anna, ce n’est pas possible, vous êtes en train de refaire Laura dans votre ventre, Urli était déjà en traitement depuis 6 mois contre un terrible cancer. On lui avait d’ailleurs diagnostiqué son état sans ménagement lorsqu’il s’était rendu aux Urgences. Je l’accompagnais. « Si vous voulez encore pouvoir emmener votre femme à Venise, c’est maintenant. Vous avez deux ans. »
Nous étions un 19 novembre. — Il a dit vrai.
Après m’avoir emmené deux fois à Venise, Urli s’en est allé dans la nuit du 27 au 28 novembre deux années plus tard. J’étais près de lui, à la maison, dans notre lit, lui tenant la main.
Je voulais parler de cette différence. Urli voulait vivre. Moi je ne craignais pas la mort. Pourquoi moi la trouillarde, n’ai-je été absolument pas concernée par ce qui m’arrivait. Mystère. Mystère. Examens. Piqures à répétition.Préparation. Installation dans la chambre de l’hôpital, la veille de l’opération à Bichat. J’étais dans une bulle. Ma bulle. Je voyais bien qu’Urli était défait par l’inquiétude, mais il a quand même fallu que je lui dise quelque chose avant qu’il ne parte. Lui demander pardon ; pardon si jamais j’avais pu lui faire mal. Je sais bien, moi, que je lui ai fait mal deux fois.
L’opération fut compliquée, plus longue que prévu ; on me retira un poids de 4 kilos. Mon esprit espérait pouvoir faire revivre mon bébé. C’est insensé. Ensuite ce furent les innombrables séances de chimio. Moi qui riais alors qu’Urli me rasait le crâne. On jouait les rockers… Encore une fois pas du tout concernée. Nadia m’avait donné des petites gélules avec des extraits de plantes. Jamais rien ressenti. Je pensais vraiment à autre chose. J’étais très gaie. Entre ses propres séances de chimio et les miennes où il tenait absolument à m’accompagner, Urli s’est épuisé. Là où j’étais il voulait être.
Et puis, mes cheveux ont recommencé à pousser, Urli en a aimé le côté argenté. Tu es classe, me disait-il doucement, me caressant une joue.

*

Puissance

C’est très étrange, puissant, dirai-je plutôt, quand vous vous entendez chantonner de nouveau, comme ça d’un coup, que vous vous surprenez à siffloter un p’tit air. À l’envi des p’tites chansons françaises telles Caravane, Au fur et à mesure, les Rita, Téléphone, j’ignore tout de ce qui se chante actuellement… Faudrait quand même que je m’informe.
Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Non, pas le Temps, comme on dit…
Des massages énergétiques, Les massages énergétiques de Siav.
C’est Catherine qui m’a donné ses coordonnées, il y a peu, le jour où j’ai renoncé à venir la voir tant j’étais épuisée, lasse. Siav est Vietnamienne, mais très parisienne de style. Elle arrive chez vous avec sa table de massage, son programme de Feedback, son énergie et sa gaieté communicative. Siav a trois enfants, dont une fille d’une quinzaine d’années qui souffre d’autisme. Elle a appris le Feedback dont on lui a dit les bienfaits pour lutter justement contre cet autisme. Et ça fonctionne. Alors Siav apprend, apprend…
Je ne connaissais que les massages des salons d’esthétique, tel Guerlain ou la cabine du petit salon au coin de la rue. Rien, mais rien à voir.
Pour un premier rendez-vous, Siav se donne une heure de plus pour vous écouter. Apprendre à vous connaître. Puis enfin, elle ouvre sa table. Etale ses douces couvertures, vous enveloppe avec. Elle vous met au chaud…
Pendant une heure et demi, Siav massera longuement les pieds, longuement, pour remonter lentement le long du corps, s’attardant sur le ventre, massant le cou, les épaules. Elle doit être épuisée à la fin d’une séance. Très vite, elle ne peut s’attarder, très demandée, elle doit partir. Alors Siav replie sa table, prend un verre d’eau, tout en parlant, souriant. Tu verras Anna, au bout de 4 séances, tu vas retrouver toute ta vitalité. J’en fais mon affaire.
Un amour de nana.

*

L’appel du Sud

Joss me téléphona en cette fin de matinée depuis le Sud. Elle réside désormais dans cette maison de retraite de haut niveau. L’ennui, l’isolement dans un établissement cinq étoiles à 15 kilomètres d’Aix. Victime d’un AVC elle qui fut voyageuse ne peut se déplacer qu’avec l’aide d’un déambulateur. Aller en ville sans assistance ni taxi.
Petite, mince, très classe, toujours élégamment vêtue, moderne, très moderne, cheveux courts au carré impeccable, les ongles toujours peints d’un bleu soutenu. Joss fit mille métiers, celui qui l’amusa le plus fut à Europe 1 où elle s’occupait de la publicité je crois. Elle fut virée avec l’arrivée de Mitterrand en 1981. J’ai jamais vu le rapport.
Joss était ma voisine de dessus à Paris. Juive athée, elle aime l’hébreu plus qu’Erri de Luca je crois. Elle me parlait toujours de ses études hébraïques. Elle a d’ailleurs écrit deux livres, le dernier, non édité, pour ses deux fils et ses petits enfants, sur les fêtes juives. Elle me faisait lire ses pages. Joss, pourquoi ne faites-vous pas confiance à vos lecteurs, pourquoi rajouter de la sauce ? Arrêtez vos répétitions. On se perd. Elle opinait mais n’en faisait qu’à sa tête.
Son mari, qui la suivit dans le Sud, est mort voici 5 mois. Je vous comprends enfin Anna. Je connais maintenant cette absence.
Pourquoi est-ce que j’écris ce billet ? Parce que Joss, d’un ton banal, comme le récit d’une rencontre au marché du coin, m’explique son suicide raté. Les petits cachets n’ayant pas réussi, elle opte pour les grands moyens. Avec son déambulateur, elle va à la salle de bain, pense ramener l’escabeau qui s’y trouve pour arriver avec beaucoup de difficulté et de lenteur jusqu’à la fenêtre de la chambre. Pousser l’escabeau avec le déambulateur traverser la chambre lui demande un effort inouï. Parvenir à mettre l’escabeau sur le balcon n’est pas chose aisée non plus. Maintenant, il lui faut lâcher le déambulateur, s’agripper à l’escabeau, monter une marche en s’accrochant à la dernière, la seconde, plus difficile, il va devoir se plier, et enfin la troisième marche. Elle sera au niveau du rebord du balcon. Il n’y a plus qu’à se laisser glisser de l’autre côté, tomber enfin de ce 3e étage où elle ne veut plus vivre. Sans pathos.
Une force en elle qui ne peut que la faire réussir, comme toujours.
Sa détermination cette fois la lâcha, la sauva du vide.
Sans l’appui du déambulateur, elle ne put se hisser sur l’escabeau.
J’ai failli pleurer.

*



Un 24 Décembre avec Clem

Cet hiver-là, j’habitais encore Chatou, une des maisons d’une allée cachée. Le feu, allumé dans la cheminée. La musique d’une radio en ambiance. La table, mise. Le dîner organisé. La soirée s’annonçait. J’attendais Clem qui devait arriver de Paris. Il m’appela. Il venait de descendre de son taxi dans une rue à quelques pas. Perdu, il ne savait où se diriger. Je sortis. Très rapidement le retrouvais à un croisement. Ce qu’il fit alors ? Inoubliable. Délicieux. Il déposa son sac à dos bien rempli et vivement trouva ce qu’il y cherchait. Mon Clem, coiffé de son immuable casquette bleue des Boston Red Sox, mon irrésistible Clem sortit de son sac une fine bougie blanche qu’il alluma, et tout sourire, me la tendit, Joyeux Noël Anna ! La lumière délicate de cette simple bougie dans la nuit de Chatou, une merveille.
Rentrés à la maison, il me surveilla, sérieux, lorsque je cuisinais le rosbeef. Nous attendions un ami que sa petite amie du moment avait quitté, lasse de ses infidélités. Comme tout allait bien, Clem me taquinant, chantant des petites chansons de blues, jouant de sa séduction avec humour, préparant maintenant une sauce spéciale pour la salade. Pensant à faire une macédoine de fruits. Jamais vu un tel foutoir pour peler, couper, oranges, pommes, banane, ananas… Mais le résultat fut bluffant. Clem n’était pas que journaliste, il était aussi brillant cuisinier. La gastronomie française, son B-A BA, qu’il découvrit à New York où il grandit, puis ensuite à Paris où résidaient désormais ses parents.
Le repas, simple, fut joyeux.
La nuit, douce.

* * *

Rosine

Je l’ai quittée l’amie, comme je l’avais appelée, elle, sans la connaître vraiment, un de ces jours terribles où la vie bascule. Par instinct. Je savais qu’elle m’aiderait. Rosine, un prénom qui chante. Une vraie femme, comme on dit, une scorpionne. Née à Marseille, le Sud en rajoute au caractère déjà bien trempé. Son mari Marc, aussi placide que sa femme est explosive, sait incroyablement faire le dos rond, s’isoler mentalement lorsque les foudres arrivent. Il la connaît bien sa Rosine. Nous fûmes deux soeurs, on peut le dire.
Je raconte.
Nous étions alors antiquaires. Enfin, Urli était antiquaire, moi pas du tout. Je ne suis pas à l’aise à parler d’argent, vendre. Même enfant, je n’aimais pas jouer à la marchande avec les gamines du coin. Et puis, cette foutue méconnaissance du métier me tétanisait. Lui Urli s’est jeté là-dedans et s’y est trouvé bien. Très vite il devint copain avec tous les marchands de la rue et des alentours. Je restais dans mon silence. Mais, il y avait Marc et Rosine, grands marchands d’une rue de ce Carré Rive Gauche, leur boutique sentait bon. J’en aimais les lumières avec lesquelles Rosine jouait, l’harmonie qu’elle savait mettre dans le lieu. Je m’y sentais bien, à l’aise. Je m’installais dans un fauteuil, et les écoutais. Rosine était la vendeuse hors-pair. Marc, le chineur éclairé. Il prit Urli sous son aile (ces expressions désuettes que j’aime…), il lui apprit tout un tas de trucs. J’écoutais. J’écoutais. N’apprenais pas vraiment. Parlais toujours aussi peu. Nous déjeunions, dînions ensemble. C’est ainsi que ce 19 novembre de cette année-là, quand Urli dût aller aux Urgences, hospitalisé, je fus perdue. Instinctivement, je l’ai appelée, elle, que je connaissais si peu. Avec Marc, ils ne me lâchèrent pas, jusqu’à la fin. L’amitié s’installa. Les rires. Les éclats de rire pour un rien, un détail, nous étions raccord. Les repas. Tant de repas. Souvent je mettais la table : Rosine, on est combien à midi ? Rosine, on est combien ce soir ? 24 ?… Les voyages avec eux. Leur installation dans le Sud, cette maison qu’elle arrangea de façon divine et facile. Les discussions sans fin avec elle sur n’importe quoi. La foi, la liberté, ou des banalités. Bref… Leur meilleur copain américain est arrivé un jour à Paris. Clem. Sans savoir que c’était lui, le coup de foudre dans la rue juste avant le repas dans une brasserie aux nappes blanches de la rue de Lille. Tout ce que j’aime dans la Providence. Tout ce que j’aime. Les déjeuners les dîners à quatre. Les fâcheries de gamine avec Clem pour pas grand chose, Rosine encore m’apaisait. La mort de Clem. Le désarroi. Encore Rosine. Toujours Rosine. Pourquoi me lança-t-elle un jour une pique féroce sur Clem et moi. Comme je pensais qu’elle avait toujours raison, je ne réagis pas. Et le temps joua sa partition. Jusqu’à cet été de l’année passée où elle me dit encore une méchanceté incompréhensible. Tout remonta alors de ce qu’elle avait dit avant sur Clem et notre histoire. Pas de surexcitation. Pas de colère. C’est dans un état de calme, d’évidence, qu’instinctivement je sus ce jour-là qu’il me fallait ne plus la revoir jamais. Marc tenta inutilement une tractation.
C’est ta soeur !
J’ai ici, dans cet appartement un splendide tableau d’elle, un chemin, assez abstrait, dans le bureau une délicate aquarelle d’anémones sur un papier foncé, une autre de leur jardin aux lavandes, et dans le salon, deux dessins qu’elle fit, pour mon anniversaire, un bouquet, si fin, de fleurs sauvages dont elle connaissait mon amour pour elles, et un autre de silhouettes d’arbres en automne. Toujours je les regarde sans nostalgie, avec plaisir. Ils sont beaux.

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Louise

Lorsque vous apprenez la mort de quelqu’un que vous avez connu, tout remonte. Même s’il s’agit d’une petite chienne. Louise vient de mourir.
Je l’ai rencontrée le jour où Clem me présenta sa mère. Rose vivait avec Louise dans l’Ile Saint-Louis. Rose se déplaçait avec un vieux vélo rouillé sur lequel elle mit un panier et Louise dans le panier. Elles faisaient des virées sans compter, notamment vers les restaurants gastronomiques dont Rose était une fidèle. Pas un chef étoilé qui n’ait caressé Louise. Pareil pour les déplacements en province. Avec son mari et Louise, Rose prenait l’Autoroute du Sud chaque dernier samedi d’Août, à 8 heures 30 précises, pour sillonner vers les Etoilés de là-bas. Imaginez le vélo et le panier sur le toit de la Jaguar !… Un jour de grande circulation, ils étaient un peu avant Lyon, je crois me rappeler, la Jaguar n’avançait pas. Rose en eut assez, demanda à son mari de libérer le vélo, elle prit Louise qu’elle mit dans le panier, et les voilà parties sur la bande d’arrêt d’urgence… J’aurais voulu voir la tête de la personne au péage, lorsqu’elle expliqua que son mari arrivait…
Puis Rose mourut. Et une des filles de Clem emmena Louise à Boston.
Une voyageuse, Louise.
Bon voyage Louise…

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