cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Nuit d’écriture – Asli Erdogan

Un voyage d’hiver
(…)
Nuit d’écriture… Des paquets de journaux, des livres à portée de main, des phrases soulignées… Un océan de cendriers. L’odeur du café, des antalgiques… Des réponses, des répliques, des débats qui tournent en boucle dans ma tête… Des feuilles blanches enveloppées d’un silence de cimetière. Il y a dix ans de cela, une mère emprisonnée avec qui j’avais pu parler grâce à un interprète kurde m’avait dit « Avant de partir, dis-moi un mot d’espoir », ses yeux plongés au fond des miens. Son regard exprimait tout, le ressentiment et la compréhension, le scepticisme propre aux gens qui ont tant été déçus d’avoir été crédules, l’amitié, la tendresse, tout sauf l’espoir… Ainsi semblent me regarder les feuilles blanches, comme un miroir.

Le silence même n’est plus à toi
(…)
Sobrement, personnellement, simplement : je ne veux pas être complice. Je ne veux pas être complice de ces rafales de balles qui s’abattent sur des femmes, des enfants et des vieillards essayant de s’extirper des décombres, cramponnés à un drapeau blanc. Je ne veux pas être complice de cette mâchoire entièrement brûlée qui appartient à un enfant de douze ans retrouvé dans une cave. Ni de ce sac à gravats qu’on dépose en disant « voici ton enfant », « environ cinq kilos d’os et de chair »… Ni du sort atroce qu’on fait subir à cette mère qui attend depuis des semaines devant un hôpital en se répétant « un bout d’os calmerait ma peine »…
Je ne veux pas être complice de l’assassinat des hommes, ni de celui des mots, c’est-à-dire de la vérité.

Le silence même n’est plus à toi
Chroniques

Actes Sud, 2017

Midi – Houellebecq

MIDI

La rue Surcouf s’étend, pluvieuse ;
Au loin, un charcutier-traiteur.
Une Américaine amoureuse
Écrit à l’élu de son coeur.

La vie s’écoule à petits coups ;
Les humains sous leur parapluie
Cherchent une porte de sortie
Entre la panique et l’ennui
(Mégots écrasés dans la boue)

Existence à basse altitude,
Mouvements lents d’un bulldozer ;
J’ai vécu un bref interlude
Dans le café soudain désert.

Les Liaisons – Laclos

LETTRE 4

Vos ordres sont charmants ; votre façon de les donner est plus aimable encore ; vous feriez chérir le despotisme. Ce n’est pas la première fois, comme vous savez, que je regrette de ne plus être votre esclave ; et tout monstre que vous dites que je suis, je ne me rappelle jamais sans plaisir le temps où vous m’honoriez de noms plus doux. Souvent même je désire de les mériter de nouveau, et de finir par donner, avec vous, un exemple de constance au monde.
Mais de plus grands intérêts nous appellent ; conquérir est notre destin ; il faut le suivre : peut-être au bout de la carrière nous rencontrerons-nous encore ; car, soit dit sans vous fâcher, ma très belle Marquise, vous me suivez au moins d’un pas égal ; et depuis que, nous séparant pour le bonheur du monde, nous prêchons la foi chacun de notre côté, il me semble que dans cette mission d’amour, vous avez fait plus de prosélytes que moi. Je connais votre zèle, votre ardente ferveur ; et si ce Dieu-là nous jugeait sur nos oeuvres, vous seriez un jour la Patronne de quelque grande ville, tandis que votre ami serait au plus un Saint de village.

« Délivre le désir qui te brûle – Dante « Le Paradis »

CHANT XXI
Septième ciel : le ciel de Saturne (les contemplatifs)

Déjà mes yeux refixés au visage
de ma dame, et avec eux mon âme,
qui s’était détachée de toute autre pensée.
Elle ne riait pas ; mais, « Si je riais »,
dit-elle, « tu deviendrais pareil
à Sémélé réduite en cendres :
car ma beauté, qui s’accroît à mesure,
par les degrés du palais éternel,
que je monte plus haut, comme tu as vu,
si elle ne se voilait, brille si fort
que tes sens mortels, à son éclat,
serait feuillage que la foudre brise (…)
Mets ton esprit là où sont tes yeux,
et fait d’eux un miroir pour l’image
qui t’apparaîtra dans ce miroir-ci. » (…)
je vis, d’une couleur d’or traversée de rayons,
une échelle si longue vers le haut
que mon regard ne pouvait la suivre.
Je vis aussi par les degrés descendre
tant de splendeurs, qu’il me sembla
que toutes les lumières du ciel venaient de là.
Et comme les corneilles, par instinct naturel,
s’ébrouent ensemble au lever du jour
pour réchauffer leurs plumes froides,
puis les unes s’en vont sans retour,
d’autres reviennent d’où elles sont parties,
et d’autres, tournoyant, demeurent ;
il me sembla que là il en allait de même,
dans ce scintillement venu tout ensemble,
lorsqu’un certain degré fut touché.
Le feu qui s’arrêta le plus près de nous
devint si clair que je dis en pensée :
« Je vois bien l’amour que tu m’indiques.
Mais celle dont j’attends le quand et le comment
du dire et du faire, ne bouge pas ; aussi fais-je bien
malgré mon désir, de ne rien demander. »
D’où elle, qui voyait mon taire
dans le vue de celui qui voit tout,
me dit : « Délivre le désir qui te brûle ».

« Conversations avec Picasso » – Brassaï

« … je m’attendais à un atelier d’artiste et c’était un appartement transformé en capharnaüm (…) : quatre ou cinq pièces entièrement vides de tous leurs meubles habituels, remplies de tableaux entassés, de cartons, de paquets, de baluchons contenant, la plupart, les moules de ses statues, de piles de livres, de rames de papier, d’objets hétéroclites, posés pêle-mêle, au long des murs, à même le sol, et recouverts d’une épaisse couche de poussière. Les portes des chambres étaient ouvertes, peut-être enlevées même, ce qui transformait ce grand appartement en un seule atelier (…) On marchait sur un parquet terne, patiné, privé d’encaustique depuis longtemps, recouvert d’un tapis de mégots.

« En ce temps-là, j’utilisais encore des plaques. On en chargeait les châssis, ils pesaient lourd ; j’en avais pour vingt-quatre photos. Si je voulais en faire davantage, je devais les décharger et les charger sur place, dans un sac noir en tissu opaque qui, muni de deux longues manches, ressemblait à un vampire ».

« Montrez-les moi toutes, toutes…. c’est curieux, n’est-ce pas, mais c’est par vos photographies que je peux juger mes sculptures… à travers elles, je les vois avec des yeux neufs. »

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Noire – Tania de Montaigne

La vie méconnue de Claudette Colvin
le 2 mars 1955, dans le bus, Claudette, 15 ans, refuse de céder son siège à un passager blanc. Jetée en prison, elle plaide non coupable et attaque la ville de Montgomery. Avant elle, personne n’avait osé,

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Le 20 décembre 1956, après trois cent quatre-vingt-un jours, c’est la fin du boycott et la fin officielle de la ségrégation dans les bus de Montgomery. Le lendemain, Martin Luther King  et trois autres leaders noirs et blancs montent dans un bus. Ces photos feront le tour du monde. Aucune des quatre plaignantes n’aura droit à son portrait (…) et seul le magazine Look prendra quelques photos de Rosa Parks. Parmi elles, celle, devenue célèbre depuis, où on la voit, assise dans un bus, son sac sur les genoux, la tête tournée vers la fenêtre, le regard pensif. Derrière elle, un homme blanc, tout aussi songeur, regarde dans la direction opposée. Cet homme blanc n’existe pas vraiment, c’est le journaliste en charge de l’article qui a pris la pose. Cet homme blanc mettra des années à venir s’asseoir derrière ou à côté d’un noir sans penser que quelque chose n’est pas à sa place. D’ailleurs, dès le 27 décembre, les bus sont la cible de snipers, Rosa Jordan, une jeune femme noire de vingt-deux ans, enceinte de huit mois, est touchée aux deux jambes. On plastique des églises, des maisons, des magasins tenus par des noirs, on intensifie le harcèlement téléphonique, les menaces. Le maire annonce qu’il fera tout ce qui est nécessaire pour maintenir les lois de la ségrégation.
Mais bientôt, d’autres villes démarrent leur propre boycott, avec le soutien de Martin Luther King. Le mouvement des droits civiques est lancé, qui mènera le pasteur King jusqu’au Lincoln Memorial de Washington où, devant des centaines de milliers d’Américains noirs et blancs, il rêvera à voix haute, « I have a dream ». Et puis plus tard, le prix Nobel. Et puis plus loin, l’assassinat sur le balcon d’un hôtel de Memphis où le temps s’est arrêté, un 4 avril 1968.

Toutes ces nouvelles, vous (Claudette Colvin), vous les apprendrez par les journaux ou la télévision, mais vous n’en discuterez avec personne. Vous ferez comme vous a dit votre mère, vous vous tairez pour ne pas attirer l’attention, pour ne pas perdre votre boulot. Vous ferez comme vous a dit votre mère, parce que vous avez été forcée de partir, contrainte à l’exil. Comme Rosa Parks, vous avez quitté Montgomery où trouver un travail est mission impossible pour des femmes telles que vous. Comme Rosa Parks, vous avez laissé le Sud pour le Nord, elle à Détroit, vous, à New York. Vous y avez inventé une nouvelle vie où vous n’êtes personne (…)

Aujourd’hui vous avez soixante-quinze ans et, à Montgomery, il y a enfin une rue qui porte votre nom.
Aujourd’hui, vous avez soixante-quinze ans et, lorsque je vous regarde, je me dis qu’il fallait être quelqu’un pour être celle qui n’était pas Rosa Parks.

je m’intéresse plutôt au même – Sollers

pendant ce temps, on te parle toujours de « l’autre » comme étant la valeur suprême. On convoque immédiatement Levinas. Les mêmes, pourtant, ne voient même pas qu’il y a un visage d’autre en face d’eux. Tout ça n’est qu’une immense façade, un rideau de fumée.
Moi, je m’intéresse plutôt au même. À la « mêmeté ». Ça signifie : « Qu’est-ce que je peux reconnaître de même dans le tout autre ? » C’est autre chose. Ça s’appelle l’amour. Rien à voir avec quelque chose de pieux, au contraire, c’est électrique, fondamental, intense.

« J’aimais, Seigneur, j’aimais : je voulais être aimée.
Ce jour, je l’avouerai, je me suis alarmée :
J’ai cru que votre amour allait finir son cours.
Je connais mon erreur, et vous m’aimez toujours.
Votre coeur s’est troublé, j’ai vu couler vos larmes.
Bérénice, Seigneur, ne vaut point tant d’alarmes (…)

Racine se fait le confident de la « féminitude » de son temps. Les identités rapprochées multiples, comme j’aime dire, c’est encore une fois le problème de l’identité heureuse, pas complexe.
Si l’on se s’aime pas soi-même comment pourrait-on se faire aimer de quelqu’un ? Je pose la question. S’aimer soi-même c’est autre chose que de se regarder dans la glace et se trouver formidable. N’importe quel trou du cul, dit Céline, se voit Jupiter dans la glace. J’ajoute: N’importe quelle pouffiasse se voit aussi Vénus dans la glace!

Contre-attaque
entretiens avec Franck Nouchi

Le monde libre – Aude Lancelin

Aude Lancelin, spécialiste de la vie des idées, a été directrice adjointe des rédactions de L’Obs et de Marianne entre 2011 et 2016.
Virée…

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On ne le sait pas nécessairement mais le mot « licencier » a deux sens. Je l’ai appris pour ma part à cette occasion. Celui de congédier un employé jugé surnuméraire, fautif, ou perturbant. Mais aussi celui, attesté encore dans L’Étourdi de Molière, de s’accorder « trop de liberté », où point d’ailleurs en arrière-plan le mot « licence »  et ses évocations luxurieuses (…)
Constamment j’avais testé les limites, tirant sans relâche sur la corde qui entrave les salariés de la plume, pensant que, si j’en avais fait moins, je n’aurais pas mérité le peu de liberté qui nous était encore accordé. Un confrère du Monde m’avait un jour confié que pas une seule fois, dans le journal où il travaillait depuis près d’un quart de siècle, on n’avait rectifié idéologiquement un de ses papiers, pas plus qu’on ne lui avait ordonné de ne pas divulguer telle information, ou de retirer telle phrase coupable. J’en étais restée interdite, tant mon expérience, et celle de nombreux journalistes connus de moi, était exactement inverse (…)
je m’étais abîmée dans ce monde-là, à tenter sans relâche d’en toucher les extrémités. Moi aussi, j’avais fini par croire que, hors de cette liberté mutilée, rien ne pouvait être tenté sans encourir d’inutiles dangers, mais c’était bien fini désormais (…)
C’était une évidence, jamais je ne retournerais dans l’une de ces maisons centrales pour journalistes où l’on écrivait le mot liberté sur la grille d’entrée pour chaque jour mieux la saccager. Jamais plus je ne me contenterais de glisser la vérité seulement dans quelques interstices, heureuse lorsque la chose n’était ni détectée, ni réprimée. Jamais je n’accepterais plus longtemps l’humiliation d’avoir mon rond de serviette au milieu de tous ces auxiliaires d’une gauche trompeuse, oeuvrant sans relâche à la démolition de la vraie (…)
Maintenant l’on savait où finissaient ceux qui pensaient que le journalisme n’avais pas pour seule fonction de conforter les mensonges grégaires, ceux qui se risquaient encore à émettre des doutes, ceux qui se pliaient mal à l’imposture d’un management en passe de tout stériliser.

« The Americans » de Robert Frank – Yasmina Reza

Quelle importance ce qu’on est, ce qu’on pense, ce qu’on va devenir ? On est quelque part dans le paysage jusqu’au jour où on n’y est plus. Hier, il pleuvait. J’ai rouvert The Americans de Robert Frank. Il était perdu dans le bibliothèque, coincé dans un rayonnage. J’ai rouvert le livre que je n’avais pas ouvert depuis quarante ans. Je me souvenais du type debout dans la rue qui vendait une revue. La photo est plus granuleuse, plus pâle que prévu. Je voulais revoir The Americans, le livre le plus triste de la terre. Des morts, des pompes à essence, des gens seuls en chapeau de cow-boy. Quand on tourne les pages on voit défiler les juke-box, les télés, les objets de la nouvelle prospérité. Ils se tiennent aussi solitaire que l’homme ces arrivants surdimensionnés, trop lourds, trop lumineux, posés dans des espaces non préparés. Un beau matin, on les enlève. Ils feront encore un petit tour, bringuebalés jusqu’à la casse. On est quelque part dans le paysage jusqu’au jour où on n’y est plus.

« Babylone »

Ecoutez nos défaites – Laurent Gaudé

Elle arrive tout en haut du village de Sidi Bou Saïd. Le chauffeur de taxi s’est garé près du phare. Elle paie, descend et rejoint à pied le petit cimetière marin qui trône au sommet de la colline. De là, la vue est vaste sur la mer. Elle s’installe sur le muret et contemple l’immensité (…) Elle est venue ici pour rendre hommage à Khaled al-Assaad. Le vieil homme a été torturé pendant des jours. Les barbares voulaient connaître le lieu du trésor de Palmyre. Il a tenu, les a méprisés jusqu’au bout. Ils l’ont décapité au couteau sur le site même qui était sa vie. Et puis ils ont accroché son corps à un câble qui pendait en haut d’une grue, avec sa tête posée au sol, à ses pieds. Le vieux Priam a été souillé jusqu’à la mort. Il n’aura droit ni à l’ombre des tours funéraires ni à la douceur de la terre de Tadmor. Il flotte, pesant et laid, dans l’air chaud du désert, comme une carcasse à l’abattoir. Demain, ils raseront Palmyre (…) Plus rien ne peut les arrêter. Elle veut penser à lui. Alors elle se lève, les tombes du cimetière dans son dos, et elle ferme les yeux, tournée vers la mer. Elle laisse le vent l’emplir tout entière. Elle pense à Khaled al-Assaad et murmure une vieille prière en araméen. Pour que l’Antiquité soit là, à ses côtés. Les tombes du cimetière marin fixent le cap Bon à l’horizon et la mer est la seule peut-être à se souvenir des mondes engloutis (…)
Elle pense à cet homme qu’elle a vu une seule fois à Zurich mais qui n’a pas cessé d’être en elle depuis, parce qu’il lui a donné ces vers, « Corps, souviens-toi… », à un moment où c’était de cela qu’elle avait le plus besoin, le souvenir de la jouissance du corps, l’impérieuse nécessité de se rappeler que nous sommes cela, oui, le plaisir face aux barbares, la volupté et le combat, elle est pleine de cette nuit et comme lui à cet instant, nue face à l’immensité. Ils s’aiment. Ils ne se voient pas, ne sont pas au même endroit, regardent simplement tous les deux la même mer, cette Méditerranée de sang et de joie où sont nés des mondes sans pareils, et ils s’aiment. Peu importe que leur histoire – à l’inverse des autres – ait débuté par les corps et se construise à rebours, dans l’absence maintenant, elle le voit, elle sait qu’il a en lui la même défaite qu’elle, celle du temps qui nous fait doucement plier, celle de la vigueur que l’on sent s’amenuiser et disparaître. Ecoutez nos défaites. Il n’y a pas de tristesse, elle n’a rien perdu ni lui non plus.

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