cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : septembre 2015

Paul Auster, Chronique d’Hiver

   Ce matin, tu te réveilles dans la pénombre d’une nouvelle aube de janvier, dans une lumière estompée, grisâtre, qui s’infiltre dans la chambre, et il y a le visage de ta femme tourné vers le tien, ses yeux clos – elle est encore profondément endormie, les couvertures remontées jusqu’au cou ne laissent apercevoir d’elle que sa tête, et tu t’émerveilles de la voir si belle, de la voir si jeune, même à présent, trente ans après la première fois que tu as dormi avec elle, après trente ans de vie commune sous le même toit à partager le même lit.

(…) : tu étais un amant insensé, et ça n’a pas changé.

Paul Auster « Chronique d’hiver » 

Actes Sud

Spinoza jour après jour, Pascal Quignard

   Dans sa bibliothèque, il possédait cent soixante livres. Il taillait des verres pour les lunettes astronomiques et pour les tubes des microscopes. Sa dépense journalière était de quatre sous et demi. Son repas consistait en une soupe au lait accommodée au beurre et un pot de bière. Il achetait la valeur de dix demi-pintes de vin dans le mois. Dès l’aube il travaillait devant son établi. Sur chaque pièce qu’il détachait, en maniant son diamant, du disque de verre, un fragment de rayon de lumière venait jouer. (…) Il fumait la pipe une fois le jour et à cette heure-là, si un ami se présentait, il commençait volontiers une partie au jeu d’échecs (…)

   Il écrivit « Seule une farouche superstition interdit de prendre des plaisirs. En quoi en effet convient-il mieux d’apaiser la faim et la soif que de chasser la mélancolie ? Telle est ma règle. Aucune divinité ne prend plaisir à mon impuissance et à ma peine. Au contraire, plus grande est la joie dont nous sommes affectés, plus grande est la perfection à laquelle nous passons. Il est donc d’un homme sage, dis-je, de faire servir à sa réfection des mets agréables, des boissons enivrantes, comme aussi les parfums pour le nez, l’agrément des plantes et des fleurs pour le regard, les parures qui ajoutent de la lumière sur les étoffes qui nous protègent, la musique pour les oreilles, les jeux et les caresses pour que le corps et les différents membres s’exercent, les spectacles et d’autres choses de même sorte dont chacun peut user sans dommage pour autrui. »

Pascal Quignard « Petits Traités »

Je cherche l’Italie

La porte du Paradis

   Je suis arrivé à Florence un matin de janvier. La lumière était grise ; une pluie glacée tourbillonnait sous les arcades du Vieux Marché. J’avais passé la nuit dans le Palatino, le train qui relie Paris à l’Italie, et voici qu’en traversant le quartier de San Lorenzo je riais de bonheur. J’étais trempé, mais la tempête ne m’atteignait pas : la simple idée de marcher dans la ville de Dante, de Masaccio, de Michel-Ange suffisait à ma joie.

   J’attendais tout de l’Italie : des aventures et du repos ; des sensations de feu ; de l’apaisement. Je désirais une vie large et bleue, loin des angles morts de la France. Je n’avais absolument aucun but : juste du temps, et une soif immense d’églises, de fresques, de sculptures ; comme le narrateur dans Proust, je brûlais « d’inscrire les dômes et les tours dans le plan de propre vie ».

Yannick Haenel « Je cherche l’Italie », récit, 2015 (coll. L’Infini)

Les petits matins Sagan

Les petits-matins Sagan, elle s’y attardait d’instinct, bien certaine d’y déjouer les vigilances sociales et, paradoxalement, d’y conjurer « la solitude aux hanches étroites ». Dans ce temps suspendu, on respire un air peu mémorable par lui-même, un air de rien, dont on comprend longtemps après qu’il remplissait la vie – et la justifiait.

 Jean-Paul Enthoven (La dernière femme)

 

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