Première Partie  

Paris

   (…) Ce jour-là, s’il a la tête ailleurs, ce n’est pas seulement à cause de sa mère morte ni de son incapacité à écrire un roman ni même de la désaffection croissante et, juge-t-il, irrémédiable, des garçons. Je ne dis pas qu’il n’y pense pas, je n’ai aucun doute sur la qualité de ses névroses obsessionnelles. Mais aujourd’hui, il y a autre chose. Au regard absent de l’homme plongé dans ses pensées, le passant attentif saurait reconnaître ce que Barthes croyait ne plus jamais éprouver : l’excitation. Il n’y a pas que sa mère ni les garçons ni son roman fantôme. Il y a la libido sciendi, la soif de savoir, et avec elle, réactivée, l’orgueilleuse perspective de révolutionner la connaissance humaine et, peut-être de changer le monde. Barthes se sent-il comme Einstein en train de penser à sa théorie lorsqu’il traverse la rue des Ecoles ? Ce qui est certain, c’est qu’il n’est pas très attentif. Il lui reste quelques dizaines de mètres pour arriver à son bureau quand il se fait percuter par une camionnette. Son corps produit le son mat, caractéristique, horrible, de la chair qui heurte la tôle, et va rouler sur la chaussée comme une poupée de chiffon. Les passants sursautent. En cet après-midi du 25 février 1980, ils ne peuvent pas savoir ce qui vient de se produire sous leurs yeux, et pour cause, puisque jusqu’à aujourd’hui, le monde l’ignore encore.

Quatrième Partie

Venise

   « J’ai 44 ans. Ça signifie que j’ai survécu à Alexandre, mort à 32 ans, à Mozart, mort à 35 ans, à Jarry, 34, à Lautréamont, 24, à Lord Byron, 36, à Rimbaud, 37, et tout au long de la vie qui me reste, je dépasserai tous les grands hommes morts, tous les géants qui ont fait leur époque, ainsi, si Dieu me prête vie, je verrai passer Napoléon, César, Georges Bataille, Raymond Roussel… Mais non ! Je mourrai jeune… Je le sens… Je ne ferai pas de vieux os… Je ne finirai pas comme Roland… 64 ans… Pathétique… (…) Non, non… Je ne ferais pas un beau vieillard… D’ailleurs, ça n’existe pas… Je préfère me consumer… Une mèche courte, voilà… »

   Sollers n’aime pas le Lido mais il a fui la foule du Carnaval et trouvé refuge, en souvenir de Thomas Mann et Visconti, au Grand Hôtel des Bains où se déroule l’action du très contemplatif Mort à Venise. Il s’est dit qu’il pourrait y méditer à son aise, face à l’Adriatique, mais pour l’instant, il est au bar et il drague la serveuse en sifflant un whisky.

Laurent Binet « La septième fonction du langage »

Grasset