cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : février 2016

La petite lumière verte. Facebook. Camille Laurens

   Ah ! La petite lumière verte, quel réconfort, je me souviens ! Même si l’autre vous ignore, vous savez où il est : il est là, sur votre écran, il est en quelque sorte fixé dans l’espace, arrêté dans le temps. Surtout si à côté du petit point vert est écrit Web : vous pouvez alors l’imaginer chez lui, devant son ordinateur, vous avez un repère dans le délire des possibles. Ce qui angoisse davantage, c’est quand la lumière verte indique Mobile. Mobile, vous vous rendez compte ?! Mobile, c’est-à-dire nomade, vagabond, libre ! (…) Il peut être n’importe où avec son téléphone. Malgré tout, vous savez à quoi il est occupé, en tout cas vous en avez la sensation – une sorte de proximité qui vous calme. Vous supposez que si ce qu’il est en train de faire lui plaisait, il ne serait pas connecté toutes les dix minutes. Peut-être qu’il regarde ce que vous faites, lui aussi, caché derrière le mur ? Des enfants qui s’espionnent. Vous écoutez les mêmes chansons  que lui, presque en temps réel, vous cohabitez dans la musique, vous dansez même sur l’air qui lui fait battre la mesure. Et quand il n’y est pas, vous le suivez grâce à l’indication horaire de sa dernière connexion (…) Enfin, vous êtes un rhapsode : vous brodez du lien sur les trous, vous reprisez. Ce n’est pas pour rien que ça s’appelle la Toile. Tantôt on est l’araignée, tantôt le moucheron.

Camille Laurens

« Celle que vous croyez »

mea culpa : je ne savais pas ce qu’était un rhapsode : dans la Grèce antique, artiste allant de ville en ville.

La conversation, Leonard de Vinci

   L’encre et le papier

   Le papier méprisait la noirceur de l’encre. Or celle-ci souilla la blancheur dont il était si fier. Le papier, se voyant tout taché par cette noire humeur de l’encre, s’en plaint auprès d’elle : mais l’encre lui montre alors que, grâce aux mots qu’elle a tracés sur lui, il a maintenant de la conversation.

Fables

Si j’étais… Nazim Hikmet

Si j’étais platane,  si je me reposais à son ombre

Si j’étais livre, que je lirais sans ennui dans mes nuits d’insomnie

Crayon, je ne voudrais pas l’être même pas entre mes propres doigts

Si j’étais porte, je m’ouvrirais aux bons, je me fermerais aux méchants

Si j’étais fenêtre, une fenêtre sans rideaux, grande ouverte

Si je faisais entrer la ville dans ma chambre

Si j’étais verbe, si je vous appelais au beau au juste au vrai

Si j’étais parole, si je disais mon amour tout doucement

(27 mai 1962)

Le mandarin amoureux, Roland Barthes

   Un mandarin était amoureux d’une courtisane. « Je serai à vous, dit-elle, lorsque vous aurez passé cent nuits à m’attendre assis sur un tabouret, devant mon jardin, sous ma fenêtre. » Mais, à la quatre-vingt-dix-neuvième nuit, le mandarin se leva, prit son tabouret sous le bras et s’en alla.

Roland Barthes

L’attente (6)

« Fragments d’un discours amoureux »

J’écoute la lumière du dehors. La chambre à Venise, Sollers

  Le tout est de savoir ce qu’on vient, et veut, faire à Venise. Chacun ses goûts. Pour moi, depuis longtemps, c’est simple : écrire, respirer, dormir, écrire. Ici. C’est là où la chambre devient essentielle. L’idéal : trois ou quatre fenêtres (dont au moins une sur le côté est) au bord de la Giudecca, Dorsoduro, en face du Redentore. Dans le tournant. Lever du soleil à gauche, coucher à droite. On suit le parcours du disque, son feu.

(…) 6 heures, réveil, petit déjeuner à 7 heures. Tout de suite, à la plume, sur le papier velouté. 7.30, messe aux Gesuati, un bout de messe seulement (…) Il est 8 h 30. Bain ou douche, et travail, ou plus exactement jeu, jusqu’à 13 heures (…) La ville à partir de 10 heures, monte en puissance. Bateaux, barges, canots, paquebots, à sens tout à travers les lettres que je trace. Venise m’aide, il fait beau, tout miroite en miroir. J’écoute la lumière du dehors, la prends, la détourne et la mets dans l’encre. (…) Descente un peu vers 13 heures (…) petit restaurant près de la gare maritime, risotto (excellent), eau, café. Retour par le quai ensoleillé, encore un café sur le ponton avec un livre (Le Gai Savoir de Nietzsche, par exemple). Puis remontée et sommeil. La chambre enregistre tout. Vers 17 heures, le maximum de rendement est atteint. La main court sur le papier, les mots glissent, je suis dans la partition, les thèmes et les scènes se pénètrent, s’exposent. C’est du stylo, mais aussi du pinceau, du clavier. De nouveau les cloches. A 19.30 whisky (toujours dans la chambre). Dîner léger, friture de poisson, chianti, observation de la foule au soleil couchant rouge, ouvriers, mères et enfants, renouvellement des vivants. L’eau devient mercurielle. Café, cigare. De nouveau, le tour par la Salute et la Douane, arrêt sur la place San Agnese, les volets des maisons se ferment, deux chiens, trois garçons énervés attardés avec leur ballon, deux ou trois appels, silence. Le clocher sonne dix coups. Les acacias deviennent noirs. Remontée dans la chambre (…) La journée se boucle d’elle-même… Allongé, avant de dormir, rayon lumineux au plafond, quelques conversations étouffées sur le quai, bruit de la barque rouge et bleue amarrée dans le rio et, tirant, sur sa corde, clapotis incessant de l’au. Plongée dans les rêves, insomnie vers 3 heures du matin, plongée à nouveau. Et puis 6 heures, dépôt de sommeil, soleil.

(…) chaque fois ma chambre est un palais discret.

« Dictionnaire amoureux de Venise »

Philippe 

Sollers 

 

Un sourire de fruit fendu…

Jean-Marc Parisis

« Les Aimants »

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1ère page

(…) Toute vie est soumise aux lois de l’attraction. Ava aura polarisé la mienne très tôt, à un âge où certains corps sont très sensibles à la lumière. Ma vie avec elle, en sa présence, fut ma jeunesse, puis ma vie d’homme, jusqu’à maintenant. Elle m’a grandi. Comme nous avions le même âge et que l’attirance était réciproque, il se peut aussi qu’elle ait tiré quelque force de moi pour se maintenir à l’altitude qui était la sienne. Aujourd’hui le ciel est vide. J’aurais aimé raconter une autre histoire, mais c’est tout ce qui me reste, et je n’en reviens pas.

C’était en juin, le dernier mois de mes vingt ans, dans une salle de cours, au rez-de-chaussée de la Sorbonne, avant le début d’un examen de version d’anglais. Elle s’est faufilée entre les tables, a tournoyé entre les premiers rangs, avant de ralentir, de se rappeler qu’on lui avait donné un nom (…) Elle a repris sa course, pour s’arrêter devant mon pupitre. Nos noms débutaient par la même lettre, nous étions réunis par l’alphabet. C’était donc elle, ma voisine, Ava P… Dans le style ludion monté sur ressorts, elle était plutôt réussie. Mais à bien la regarder, elle était double. A l’endroit des yeux, assorties au noir cuivré de sa chevelure, deux billes roulaient comme des points d’interrogation, marquant une forme d’étonnement indocile et rieur devant les êtres et les choses. Ses traits étaient plus graves, plus antiques (…) Tout y était régulier, expressif, intense. Je me suis levé de ma chaise, ce fut ma première marque de déférence. Elle m’a souri comme on sourit à l’inconnu, un sourire de fruit fendu. Elle crépitait de classe et de bonté.

Rilke, Une fenêtre

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N’es-tu pas notre géométrie,

fenêtre, très simple forme

qui, sans effort, circonscrits notre vie énorme ?

Celle qu’on aime n’est jamais plus belle

que lorsqu’on la voit apparaître

encadrée de toi : c’est ô fenêtre,

que tu la rends éternelle.

Tous les hasards sont abolis. L’être

se tient au milieu de l’amour,

avec ce peu d’espace autour dont on est maître.

(Photo Sieff)

Comme lorsque vous marchez dans les rues, au printemps… (Modiano)

   1963. 1964. Les années se confondent. Jours de lenteur, jours de pluie… Pourtant je connaissais quelquefois un état second où j’échappais à cette grisaille, un mélange d’ivresse et de somnolence comme lorsque vous marchez dans les rues, au printemps, après une nuit blanche.

Patrick Modiano – Un Pédigrée

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