cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Un sourire de fruit fendu…

Jean-Marc Parisis

« Les Aimants »

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1ère page

(…) Toute vie est soumise aux lois de l’attraction. Ava aura polarisé la mienne très tôt, à un âge où certains corps sont très sensibles à la lumière. Ma vie avec elle, en sa présence, fut ma jeunesse, puis ma vie d’homme, jusqu’à maintenant. Elle m’a grandi. Comme nous avions le même âge et que l’attirance était réciproque, il se peut aussi qu’elle ait tiré quelque force de moi pour se maintenir à l’altitude qui était la sienne. Aujourd’hui le ciel est vide. J’aurais aimé raconter une autre histoire, mais c’est tout ce qui me reste, et je n’en reviens pas.

C’était en juin, le dernier mois de mes vingt ans, dans une salle de cours, au rez-de-chaussée de la Sorbonne, avant le début d’un examen de version d’anglais. Elle s’est faufilée entre les tables, a tournoyé entre les premiers rangs, avant de ralentir, de se rappeler qu’on lui avait donné un nom (…) Elle a repris sa course, pour s’arrêter devant mon pupitre. Nos noms débutaient par la même lettre, nous étions réunis par l’alphabet. C’était donc elle, ma voisine, Ava P… Dans le style ludion monté sur ressorts, elle était plutôt réussie. Mais à bien la regarder, elle était double. A l’endroit des yeux, assorties au noir cuivré de sa chevelure, deux billes roulaient comme des points d’interrogation, marquant une forme d’étonnement indocile et rieur devant les êtres et les choses. Ses traits étaient plus graves, plus antiques (…) Tout y était régulier, expressif, intense. Je me suis levé de ma chaise, ce fut ma première marque de déférence. Elle m’a souri comme on sourit à l’inconnu, un sourire de fruit fendu. Elle crépitait de classe et de bonté.

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  1. Merci pour cet article

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