Le tout est de savoir ce qu’on vient, et veut, faire à Venise. Chacun ses goûts. Pour moi, depuis longtemps, c’est simple : écrire, respirer, dormir, écrire. Ici. C’est là où la chambre devient essentielle. L’idéal : trois ou quatre fenêtres (dont au moins une sur le côté est) au bord de la Giudecca, Dorsoduro, en face du Redentore. Dans le tournant. Lever du soleil à gauche, coucher à droite. On suit le parcours du disque, son feu.

(…) 6 heures, réveil, petit déjeuner à 7 heures. Tout de suite, à la plume, sur le papier velouté. 7.30, messe aux Gesuati, un bout de messe seulement (…) Il est 8 h 30. Bain ou douche, et travail, ou plus exactement jeu, jusqu’à 13 heures (…) La ville à partir de 10 heures, monte en puissance. Bateaux, barges, canots, paquebots, à sens tout à travers les lettres que je trace. Venise m’aide, il fait beau, tout miroite en miroir. J’écoute la lumière du dehors, la prends, la détourne et la mets dans l’encre. (…) Descente un peu vers 13 heures (…) petit restaurant près de la gare maritime, risotto (excellent), eau, café. Retour par le quai ensoleillé, encore un café sur le ponton avec un livre (Le Gai Savoir de Nietzsche, par exemple). Puis remontée et sommeil. La chambre enregistre tout. Vers 17 heures, le maximum de rendement est atteint. La main court sur le papier, les mots glissent, je suis dans la partition, les thèmes et les scènes se pénètrent, s’exposent. C’est du stylo, mais aussi du pinceau, du clavier. De nouveau les cloches. A 19.30 whisky (toujours dans la chambre). Dîner léger, friture de poisson, chianti, observation de la foule au soleil couchant rouge, ouvriers, mères et enfants, renouvellement des vivants. L’eau devient mercurielle. Café, cigare. De nouveau, le tour par la Salute et la Douane, arrêt sur la place San Agnese, les volets des maisons se ferment, deux chiens, trois garçons énervés attardés avec leur ballon, deux ou trois appels, silence. Le clocher sonne dix coups. Les acacias deviennent noirs. Remontée dans la chambre (…) La journée se boucle d’elle-même… Allongé, avant de dormir, rayon lumineux au plafond, quelques conversations étouffées sur le quai, bruit de la barque rouge et bleue amarrée dans le rio et, tirant, sur sa corde, clapotis incessant de l’au. Plongée dans les rêves, insomnie vers 3 heures du matin, plongée à nouveau. Et puis 6 heures, dépôt de sommeil, soleil.

(…) chaque fois ma chambre est un palais discret.

« Dictionnaire amoureux de Venise »

Philippe 

Sollers