cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : mars 2016 (Page 1 sur 2)

une enfance en train de se perdre (Paris, Août 1902, Rilke)

   Où vont-ils, quand ils passent avec une telle hâte dans les rues ? Où dorment-ils, et s’ils ne peuvent dormir, que voient leurs yeux tristes ? A quoi pensent-ils, toutes ces journées qu’ils passent assis dans les jardins publics, la tête entre ces mains qu’on croirait venues de loin se rejoindre et se cacher l’une dans l’autre ? Et quelles paroles échangent-ils, quand leur bouche se ressaisit et se met au travail : tissent-ils encore de vrais mots ?… Est-ce encore des phrases qu’ils prononcent ; ou n’en sort-il plus que confusément tout ce qui fut en eux spectateurs et acteurs, auditeurs et héros ? Personne ne songe-t-il qu’il y a en eux une enfance en train de se perdre, une force qui s’altère, un amour qui se dégrade ?

Lettre à Lou Andreas-Salomé

L’éclaircie, Sollers

   Raisonnons froidement : le moment viendra où chacun et chacune aura besoin de réapprendre des choses très simples, l’histoire, la géographie, le chant, le dessin, l’algèbre, le géométrie; La bonne littérature, la pensée auront un prestige considérable. Un lecteur pénétrant sera considéré comme un saint. La Nature sera naturelle, son caractère divin apparaîtra dans toutes ses couleurs. Les fleuves étonneront de nouveau, les fleurs aussi, l’océan, les montagnes, les acacias, les cèdres. L’énorme chute des crânes humains dans le néant, sensible à chaque seconde, réveillera les plus endormis. Ce ne sera pas Dieu, mais tout comme, pas non plus l’Apocalypse, mais une fantastique éclaircie. Les spécialistes du noir seront à la fête, des milliers d’années d’horreurs et d’absurdités seront brusquement lavées. La mémoire restera d’une précision épouvantable, mais s’inclinera, en extase, devant la moindre lueur.

Etre seul, Peter Handke

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Etre seul produit la souffrance la plus glacée, la plus dégoûtante qui soit : on devient inconsistant. Alors on a besoin de gens qui nous apprennent qu’on n’est tout de même pas aussi détérioré que cela.

« Je veux dire le nu », Picasso

   « Je veux dire le nu. Je ne peux pas faire un nu comme un nu. Je veux seulement dire sein, dire pied, dire main, ventre. Trouver le moyen de dire, et ça suffit. Je ne veux pas peindre un nu de la tête aux pieds, mais arriver à dire. Voilà ce que je veux. Un seul mot suffit quand on en parle. Ici, un seul regard, et le nu te dit ce qu’il est, sans phrases. »

Picasso, 1966

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C’est de nouveau le grand calme… « Mouvement » Sollers, la dernière page lumineuse

Matin

   C’est de nouveau le grand calme, le parfum des lauriers flotte dans le jardin. Une ombre plane sur l’eau bleue, à peine un léger nuage. Je devais faire ce que j’ai fait, je n’ai pas besoin de savoir ce que je ferai plus tard. La nuit a été tranquille, et une fois de plus, j’ai embrassé l’aube d’été. C’est aussi simple qu’une phrase musicale.
Maintenant, la brise du nord-est, ma préférée, se lève, et, rapide, une mouette, très reconnaissable, traverse le ciel.

Mouvement, Philippe Sollers, 2016

j’ai soif de parfums et de rires, Federico Garcia Lorca

Chants nouveaux

Le soir a dit : Je suis altéré d’ombre !
La lune a dit : Moi, d’étoiles brillantes.
La source cristalline veut des lèvres
Et des soupirs le vent.

Mais moi, j’ai soif de parfums et de rires,
J’ai soif de chants nouveaux
Sans lunes et sans lys
Et sans amours défuntes,

Soif d’un chant matinal qui troublerait
Les eaux dormantes
De l’avenir, emplissant d’espérance
Leurs ondes et leurs fanges.

Il serait lumineux et pacifié,
Plein de riches pensées,
Virginal dans sa mélancolie,
Son angoisse et ses rêves.

Exempt de pesanteur, il peuplerait
De rires le silence.
(Tel un essaim de colombes aveugles
Lâché dans le mystère.)

Ce chant toucherait à l’âme des choses,
A l’âme des rafales,
Pour se résoudre enfin dans la joie
Du coeur immémorial.

Août 1920, Vega de Zujaira

Jean Genet, Dans l’atelier de Giacometti

Jean Genet

Dans l’atelier de Giacometti

   Il sourit. Et toute la peau plissée de son visage se met à rire. D’une drôle de façon. Les yeux rient bien sûr, mais le front aussi (toute sa personne a la couleur grise de son atelier). Par sympathie peut-être aussi il a pris la couleur de la poussière. Ses dents rient – écartées et grises aussi – le vent passe à travers.

 Il regarde une de ses statues :
LUI : C’est plutôt biscornu ?
Ce mot il le dit souvent. Lui aussi est biscornu. Il gratte sa tête grise, ébouriffée.

(…) En face de ses statues, un autre sentiment encore : ce sont toutes de très belles personnes pourtant il me semble que leur tristesse et leur solitude sont comparables à la tristesse et à la solitude d’un homme difforme, qui soudain nu, verrait étalée sa difformité que dans le même temps il offrirait au monde afin de signaler sa solitude et sa gloire, inaltérables.

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René Burri

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Ernest Scheidegger

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Christer Strömholm

 

Le temps des assassins, Henry Miller

Essai sur Rimbaud

    Lorsque je repense à ma vie en Amérique, il me semble que j’ai couvert des milliers  et des milliers de kilomètres l’estomac vide. Toujours en quête de quelques sous, d’un croûton de pain, d’un travail, d’un coin où me laisser tomber. Toujours à chercher un visage amical ! Parfois, en dépit de ma faim, je prenais la route, faisais signe à une voiture et laissais au conducteur le soin de me déposer où il voulait, car je n’avais que le désir de changer de décor. Je connais une foule de restaurants à New York, non  pour en avoir été le client, mais pour être resté devant la porte, à dévisager avec convoitise les dîneurs attablés. Je peux encore me rappeler l’odeur de certaines devantures, au coin des rues, où l’on distribuait des hotdogs. Je revois encore aux fenêtres les chefs en tablier blanc qui faisaient sauter des gaufres et des crêpes dans des poêles. Quelquefois je pense que je suis né affamé.

(…) Quel choc pour un poète de découvrir que Rimbaud a renié sa vocation ! Comme si l’on disait qu’il avait renié l’Amour. De toutes les raisons, la principale est sans doute qu’il avait perdu la foi. La consternation du poète, le sentiment qu’il est trahi, sa déception, sont semblables à la réaction du savant lorsqu’il découvre ce qui est advenu de ses inventions. On est tenté de comparer le reniement de Rimbaud avec le lancement de la première bombe atomique. Dans ce dernier cas, les répercussions n’ont pas été plus profondes, quoique d’une plus grande étendue. Le coeur marque le coup avant le reste du corps. Il faut du temps pour que le mal se répande dans l’organisme de la civilisation. Mais quand Rimbaud sortit par la porte de derrière, le mal s’était déjà déclaré.

Photographier : c’est retenir son souffle, Cartier-Bresson

Photographier : c’est retenir son souffle quand toutes nos facultés convergent pour capter la réalité fuyante ; c’est alors que la saisie d’une image est une grande joie physique et intellectuelle.

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Henri Cartier-Bresson

Ecluse de Bougival, 1955

Premières amours, Tolstoï

   lorsque le pas de Boris se fit entendre, ni rapide ni lent, mais mesuré, Natacha se cacha vivement derrières les caisses de fleurs. Boris s’arrêta au milieu de la pièce, regarda autour de lui, chassa d’une chiquenaude un grain de poussière de la manche de son uniforme, s’approcha de la glace et se mit à examiner son joli visage. Retenant son souffle, Natacha l’épiait, attendant ce qu’il allait faire. Il resta un instant debout devant la glace, sourit et se dirigea vers la porte. Natacha voulut l’appeler, mais se ravisa. « Il n’a qu’à chercher », se dit-elle. A peine sorti, Sonia entra par l’autre porte ; toute rouge, elle murmurait rageusement quelque chose à travers ses larmes. Natacha réprima sa première impulsion qui avait été de courir vers sa cousine, et resta tapie dans sa cachette…elle pouvait épier ce qui se passait dans le vaste monde. Elle goûtait à cela un plaisir nouveau, tout particulier. Sonia continuait de murmurer on ne sait quoi en jetant des regards vers la porte du salon. Nicolas apparut.
– Sonia ! Qu’as-tu ? Voyons, est-ce permis ? s’écria Nicolas en courant vers elle.
– Je n’ai rien, rien, laissez-moi ! – Sonia éclata en sanglots…
– Sonia, un mot seulement ! Peut-on se tourmenter ainsi et me tourmenter pour de pures imaginations ? dit Nicolas en lui prenant la main.
Sonia ne retira pas sa main et cessa de pleurer. Immobile, retenant sa respiration, Natacha, les yeux brillants, les observait de son embuscade…
– Sonia ! je n’ai besoin de personne que de toi, tu es tout pour moi, dit Nicolas. Je te le prouverai…
Il l’attira à lui et l’embrassa.
« Ah, comme c’est bien ! » songea Natacha et quand Sonia et Nicolas eurent quitté le jardin d’hiver, elle sortit à son tour et appela Boris.
– Boris, venez ici, dit-elle d’un air significatif. J’ai à vous dire une chose. Par ici, par ici, ajouta-t-elle en le conduisant vers sa cachette au milieu des caisses…
Elle saisit l’officier par les parements de sa manche, et son visage empourpré prit une expression à la fois solennelle et craintive.
– Et moi, voulez-vous m’embrasser ?

La Guerre et la Paix

Livre I – Premières amours

Tolstoï

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