« Ces mots qui font que l’on vit… »

   C’est le 2 janvier 1915, après une brève permission, que Guillaume Apollinaire rencontre Madeleine Pagès qui, par hasard, partage son compartiment dans le train Nice-Marseille.
Le poète s’en retourne alors vers Nîmes, au 38e régiment d’artillerie où il fait ses classes ; la jeune fille doit prendre le bateau qui la ramènera en Algérie. Ils se parlent, se plaisent, se troublent, puis se séparent pudiquement. Une folle et sublime correspondance s’ensuit aussitôt : des centaines de lettres, un festin de vers, du sexe métaphorique ou explicite, des considérations littéraires et militaires – avec en épilogue, cet éclat d’obus qui fracasse la tempe si noble de celui qui composa Alcools et L’Enchanteur pourrissant.
Les deux amants ne se sont revus qu’une fois, un an plus tard. Mais c’est en amont de ces retrouvailles que l’imagination du cher Guillaume s’ébroue avec le plus de fougue. Après, – furent-ils amants ? -, le réel prend la place du fantasme, les mots glissent vers les choses, et tout s’épuise comme lors d’un crépuscule trop rapide (…)
Du coup, cette correspondance se charge d’une signification inattendue : ce n’est pas un reportage sur les feux de l’amour, mais sur leur soudaine extinction. Pas une célébration de la chair, mais des mots qui s’interposent entre la chair et l’idée qu’on s’en fait.
Les poètes seraient-ils les seuls individus, en ce monde, à être ainsi dupés par la foudre ? Les seuls à vouloir, simplement « augmenter le secret » sans lequel les coeurs s’éteignent ? Et les seuls à oublier que le désir est d’abord, comme dit l’italien, « una cosa mentale » ?
Peut-être…

Saisons de papier – I

Jean-Paul Enthoven