Essai sur Rimbaud

    Lorsque je repense à ma vie en Amérique, il me semble que j’ai couvert des milliers  et des milliers de kilomètres l’estomac vide. Toujours en quête de quelques sous, d’un croûton de pain, d’un travail, d’un coin où me laisser tomber. Toujours à chercher un visage amical ! Parfois, en dépit de ma faim, je prenais la route, faisais signe à une voiture et laissais au conducteur le soin de me déposer où il voulait, car je n’avais que le désir de changer de décor. Je connais une foule de restaurants à New York, non  pour en avoir été le client, mais pour être resté devant la porte, à dévisager avec convoitise les dîneurs attablés. Je peux encore me rappeler l’odeur de certaines devantures, au coin des rues, où l’on distribuait des hotdogs. Je revois encore aux fenêtres les chefs en tablier blanc qui faisaient sauter des gaufres et des crêpes dans des poêles. Quelquefois je pense que je suis né affamé.

(…) Quel choc pour un poète de découvrir que Rimbaud a renié sa vocation ! Comme si l’on disait qu’il avait renié l’Amour. De toutes les raisons, la principale est sans doute qu’il avait perdu la foi. La consternation du poète, le sentiment qu’il est trahi, sa déception, sont semblables à la réaction du savant lorsqu’il découvre ce qui est advenu de ses inventions. On est tenté de comparer le reniement de Rimbaud avec le lancement de la première bombe atomique. Dans ce dernier cas, les répercussions n’ont pas été plus profondes, quoique d’une plus grande étendue. Le coeur marque le coup avant le reste du corps. Il faut du temps pour que le mal se répande dans l’organisme de la civilisation. Mais quand Rimbaud sortit par la porte de derrière, le mal s’était déjà déclaré.