cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : mars 2016 (Page 2 sur 2)

« una cosa mentale »

« Ces mots qui font que l’on vit… »

   C’est le 2 janvier 1915, après une brève permission, que Guillaume Apollinaire rencontre Madeleine Pagès qui, par hasard, partage son compartiment dans le train Nice-Marseille.
Le poète s’en retourne alors vers Nîmes, au 38e régiment d’artillerie où il fait ses classes ; la jeune fille doit prendre le bateau qui la ramènera en Algérie. Ils se parlent, se plaisent, se troublent, puis se séparent pudiquement. Une folle et sublime correspondance s’ensuit aussitôt : des centaines de lettres, un festin de vers, du sexe métaphorique ou explicite, des considérations littéraires et militaires – avec en épilogue, cet éclat d’obus qui fracasse la tempe si noble de celui qui composa Alcools et L’Enchanteur pourrissant.
Les deux amants ne se sont revus qu’une fois, un an plus tard. Mais c’est en amont de ces retrouvailles que l’imagination du cher Guillaume s’ébroue avec le plus de fougue. Après, – furent-ils amants ? -, le réel prend la place du fantasme, les mots glissent vers les choses, et tout s’épuise comme lors d’un crépuscule trop rapide (…)
Du coup, cette correspondance se charge d’une signification inattendue : ce n’est pas un reportage sur les feux de l’amour, mais sur leur soudaine extinction. Pas une célébration de la chair, mais des mots qui s’interposent entre la chair et l’idée qu’on s’en fait.
Les poètes seraient-ils les seuls individus, en ce monde, à être ainsi dupés par la foudre ? Les seuls à vouloir, simplement « augmenter le secret » sans lequel les coeurs s’éteignent ? Et les seuls à oublier que le désir est d’abord, comme dit l’italien, « una cosa mentale » ?
Peut-être…

Saisons de papier – I

Jean-Paul Enthoven

A sa place

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  Selon moi, un esprit bienveillant, fort malin, le suit à la trace du fin fond de son 18e siècle vénitien,  veille sur lui pour le placer au mieux chez les personnes bonnes pour lui,  selon le temps et l’histoire. Sinon comment expliquer à quel point il s’intègre là, à l’aise, dans le décor si contemporain du petit appartement ancien ? Hauteur largeur couleurs, tout, telle une évidence.
Fait pour une femme. Pas une pimbêche. Une amoureuse, une gentille, j’en suis à peu près certaine. Un charme qui me va. Pas de bois précieux, des bois simples qui se fendent. Pas de dorures, de la peinture. Pas de fleurettes, pas de surcharges, des scènes de la vie de ce temps-là dans des cartouches malhabiles. Qu’y voit-on par exemple dans celui-ci ? Enjambant une rivière un petit pont sur pilotis nous mène vers deux personnages en discussion, l’un porte un habit rouge, le maître des lieux peut-être, à leur gauche deux silhouettes d’arbres tarabiscotés  (mon bonheur), des bâtiments de part et d’autre, au centre la maison rose, son vaste porche. Au loin une barrière et l’horizon léger d’une journée d’été.
Je ne le dépoussière pas aussi souvent qu’il faudrait, mais j’ai la main baladeuse passant près de lui. Toujours. Ce besoin de le caresser. Je lui dis qu’il est beau, comme je dis qu’il est beau à l’homme que j’aime.

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Le carcan de la raison évidente

« Attention, précisait mon maître…  Il faut savoir maîtriser la faculté que nous possédons de nous débarrasser du carcan de la raison évidente…

« Méfie-toi des connaissances. Trop de connaissances tuent la création ; on ne sait plus où donner de la tête ; on est assommé par leur diversité. Quand tu prépares un plat, tu n’utilises que les ingrédients nécessaires ; tu n’iras pas acheter des oignons si tu n’en as que faire. Même chose en art : ne t’intéresse qu’aux connaissances dont tu as besoin pour faire ton omelette. Laisse aux universitaires cette course éperdue vers les connaissances qu’ils ne savent même plus digérer, encore moins régurgiter. Apprends les techniques mais dépasse-les. Il faut que tes traits sur le papier soient empreints de vie, naissent d’eux-mêmes, surtout sans labeur ni relents livresques. »

Fabienne Verdier

« Passagère du silence »

La peau fleurit – Sollers

   La beauté d’une femme désirée augmente, celle d’une femme non seulement désirée mais aimée rejaillit partout comme une apparition d’au-delà. Les petits signes de tendresse accompagnent le phénomène, une lumière nouvelle passe dans les yeux, les lèvres, les doigts. Ada pose des baisers légers sur mon front, mes mains, mes oreilles. Elle s’attarde sur mes pieds, mes épaules, mon cou. Je viens de mourir, elle m’aime encore. Malheureux celui qui ne s’est pas fait aimer comme un mort.

     Il y a un mot pour cela : délicatesse. C’est profond, intime, et à fleur de peau. La peau fleurit,

« Médium » Philippe Sollers 2014

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