cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : avril 2016 (Page 1 sur 2)

Aujourd’hui j’endurcis mon coeur – Katherine Mansfield

Décembre 1915

   Aujourd’hui, j’endurcis mon coeur. J’en fais le tour et je bâtis des murs de défense. Je n’ai pas l’intention d’y laisser même une lucarne où puisse croître une touffe de violettes. Donne-moi, ô Seigneur, un coeur dur ! Seigneur, endurcis mon coeur ! (…)
Je n’ai pas fait de promenade cette après-midi (…) Je me suis assise sur une pierre et j’ai regardé le soleil, qui ressemblait, chose horrible, à une rondelle d’abricot en conserve, descendre dans une mer pareille à une vaste crème. Je me suis mise à moduler harmonieusement d’une voix faible, mais certainement perceptible « Seule entre le ciel et la mer, etc. » Mais, tout à coup, j’ai vu sur le brise-lames un point minuscule se diriger vers moi. Il a grossi, s’est changé en un jeune officier vêtu de bleu sombre, svelte, le teint olivâtre, avec des sourcils fins, de longs yeux noirs, une moustache mince et soyeuse.
– Vous êtes seule, Madame
Seule, Monsieur.
– 
Vous êtes à l’hôtel, Madame ?
A l’hôtel, Monsieur.
Ah, je vous ai remarquée plusieurs fois qui vous promeniez seule, Madame.
– 
C’est possible, Monsieur.
Il rougit et porta la main à sa casquette.
– Je suis très indiscret, Madame.
– Très indiscret, Monsieur.

Journal

Est-ce ma dernière maison ? Colette

    Est-ce ma dernière maison ? Je la mesure, je l’écoute, pendant que s’écoule la brève nuit intérieure qui succède immédiatement, ici, à l’heure de midi. Les cigales et le clayonnage neuf qui abrite la terrasse crépitent, je ne sais quel insecte écrase de petites braises entre ses élytres, l’oiseau rougeâtre dans le pin crie toutes les dix secondes, et le vent de ponant qui cerne, attentif, mes murs, laisse en repos la mer plate, dense, dure, d’un bleu rigide qui s’attendrira vers la chute du jour.
Est-ce ma dernière maison, celle qui me verra fidèle, celle que je n’abandonnerai plus ? Elle est si ordinaire qu’elle ne peut pas connaître de rivales.
J’entends tinter les bouteilles qu’on reporte au puits, d’où elles remonteront, rafraîchies, pour le dîner de ce soir. L’une flanquera, rose de groseille, le melon vert; l’autre, un vin de sable trop chaleureux, couleur d’ambre, convient à la salade – tomates, piments, oignons, noyés d’huile – et aux fruits mûrs. Après le dîner, il ne faudra pas oublier d’irriguer les rigoles qui encadrent les melons, et d’arroser à la main les balsamines, les phlox, les dahlias, et les jeunes mandariniers (…) plantés par qui ? Je ne sais. Peut-être pour moi. Les chats attaqueront par bonds verticaux les phalènes, dans l’air de dix heures bleu de volubilis. Le couple de poules japonaises, assoupi, pépiera comme un nid, juché sur les bras d’un fauteuil rustique. Les chiens, déjà retirés du monde, penseront à l’aube prochaine, et j’aurai le choix entre le livre, le lit, le chemin de côte jalonné de crapauds flûteurs.
Demain, je surprendrai l’aube rouge sur les tamaris mouillés de rosée saline, sur les faux bambous qui retiennent, à la pointe de chaque lance bleue, une perle (…) Et puis, le bain, le travail, le repos… Comme tout pourrait être simple…

La naissance du jour

Faire place – Supervielle

Disparais un instant, fais place au paysage,
Le jardin sera beau comme avant le déluge,
Sans hommes, le cactus redevient végétal,
Et tu n’as rien à voir aux racines qui cherchent
Ce qui t’échappera, même les yeux fermés.
Laisse l’herbe pousser en dehors de ton songe
Et puis tu reviendras voir ce qui s’est passé.

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Masao Yamamoto

Sérénité – Jaccottet

L’ombre qui est dans la lumière
pareille à une fumée bleue

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Philippe Jaccottet
Poésie 1946-1967

photo : Gertrude Käsebier

Elle est… poème de Zao Wou Ki

Elle est la terre et le voyage
Le sel et la douceur
Elle est l’horizon où se perdre
La roche où s’adosser
Elle est l’univers où je vis
La route qui y mène
Mes yeux suivent la carte de son visage
du contour de ses lèvres
à l’horizon de son regard
Je sillonne ses rêves
en écartant chaque ombre
tentation de ténèbres
Dans le fouillis de ses cheveux
traîne le désordre des âmes mêlées
et si je m’incline sur son cou
c’est pour y déposer mon errance
Mes mains l’habillent
et dans le cercle de nos bras
bruisse la soie du coeur

(dédié à Andrea)

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photo Antonio Palmerini

Le paradis de Cézanne – Sollers

    Mieux qu’un Français de l’époque, Rilke, revenant de Venise, ressent intensément la beauté de Paris (« il était merveilleux, aujourd’hui, d’arriver sur les quais vastes, frais, battus par les vents ») ; il sait qu’avec Rodin et Cézanne il touche à une nouvelle présentation du monde. Pourquoi ce peintre plus que les autres ? Il nous répond précisément en octobre 1907. « Même quand on ne regarde aucun de ses tableaux en particulier, rien qu’en restant debout entre les deux salles, on sent leur présence se reformer avec une colossale réalité. » Cézanne opère pendant le sommeil et même sans qu’on le regarde : présence.
(…) Dans le tableau, « tout se passe comme si chaque point était au courant de chacun des  autres », ce qui fait que le tableau « tout entier, finalement,  fait équilibre au réel » (je souligne).

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Education européenne – Romain Gary

   Avec les premières neiges, vinrent les grands froids. Janek et Zosia ne sortaient presque plus de la cachette. Leur vie, désormais était réduite à peu de choses : le bois, le feu, l’eau chaude, quelques patates, le sommeil (…)
Leur seul souci était le feu. Les mains enveloppées dans des chiffons, ils allaient ramasser le bois mort, le portaient dans la cachette, recommençaient. Sur la neige immaculée, les deux fourmis noires allaient et venaient, traînant leurs brindilles ridicules. Ils rentraient ensuite dans leur trou, allumaient le feu, se chauffaient. Ils parlaient peu. Serrés l’un contre l’autre, sous les couvertures entassées, leurs corps exprimaient bien mieux que les mots tout ce qu’ils avaient à se dire. Zosia lui demandait parfois :
– Croix-tu que tout cela finisse un jour ?
– Je ne sais pas. Mon père disait que cela dépend de la bataille.
– Quelle bataille ?
– La bataille de Stalingrad.
– Est-ce qu’elle dure toujours ?
– Jour et nuit.
– Et que feront-ils nos amis quand ils auront gagné la bataille ?
– Ils feront un monde nouveau.
– Comment sera-t-il, ce monde nouveau ?
– Il sera sans haine.
– Il faudra tuer beaucoup de gens, alors…
– Il faudra tuer beaucoup de gens.
– Et la haine sera toujours là… Il y en aura encore plus qu’avant…
– On ne les tuera pas, alors. On les guérira. On leur donnera à manger. On leur construira des maisons. On leur donnera de la musique et des livres. On leur apprendra la bonté. Ils ont appris la haine, ils peuvent bien apprendre la bonté.
– La haine ne se désapprend pas. Elle est comme l’amour (…)
– Quand nous aurons des enfants nous leur apprendrons à aimer et non à haïr.
– Nous leur apprendrons à haïr aussi. Nous leur apprendrons à haïr la laideur, l’envie, la force, le fascisme…
– Qu’est-ce que c’est, le fascisme ?
– Je ne sais pas exactement. C’est une façon de haïr.
– Nos enfants n’auront jamais faim. Ils n’auront jamais froid.
– Ni faim, ni froid.
– Promets-le moi.
– Je te le promets, je ferai de mon mieux.

l’attente, la rencontre – Julia Kristeva

   L’attente me rend douloureusement sensible à mon incomplétude que j’ignorais avant. Car maintenant, dans l’attente, « avant » et « après se télescopent en un redoutable jamais. L’amour, l’aimé effacent le compte du temps… L’appel, son appel, me déborde d’un flux où se mêlent des bouleversements du corps. et une pensée en tourbillon, aussi vague, souple, prête à percer ou à épouser celle de l’autre, que vigilante, éveillée, lucide dans son élan… vers quoi ? Vers un destin, implacable et aveugle comme une programmation biologique, comme la voie de l’espèce… Corps soufflé, présent dans tous ses membres par une absence délicieuse – voix tremblante, gorge sèche, oeil flou de lueur, peau rosée ou moite, coeur palpitant… Les symptômes de l’amour seraient les symptômes de la peur ? Peur-envie de ne plus être limitée, retenue, mais de passer outre. Crainte de traverser non seulement des convenances, des interdits : mais aussi, mais surtout peur et désir de passer à travers les frontières du soi…
La rencontre alors, mêlant plaisir et promesse ou espoirs, demeure dans une sorte de futur antérieur. Elle est le non-temps de l’amour qui, instant et éternité, passé et avenir, présent abréagi, me comble, m’abolit et cependant me laisse inassouvie… A demain, à toujours, comme toujours, fidèles, éternellement comme avant, comme quand ça a été, comme quand ça aura été, à toi…

(…) Nous inventons l’amour à chaque fois avec chaque aimé forcément unique, à chaque moment, lieu, âge… Ou une fois pour toutes.

Julia Kristeva

« Histoires d’amour »

une floraison de « oui », Albert Camus

   A Florence, je montais tout en haut du jardin Boboli, jusqu’à une terrasse où l’on découvrait le Monte Oliveto et les hauteurs de la ville jusqu’à l’horizon. Sur chacune de ces collines, les oliviers étaient pâles comme de petites fumées et dans le brouillard léger qu’ils faisaient se détachaient les jets plus durs des cyprès, les plus proches verts et ceux du lointain noirs. Dans le ciel dont on voyait le bleu profond, de gros nuages mettaient des taches. Avec la fin de l’après-midi, tombait une lumière argentée où tout devenait silence. Le sommet des collines était d’abord dans les nuages. Mais une brise s’était levée dont je sentais le souffle sur mon visage. Avec elle, et derrière les collines, les nuages se séparèrent comme un rideau qui s’ouvre. Du même coup, les cyprès du sommet semblèrent grandir d’un seul jet dans le bleu soudain découvert. Avec eux, toute la colline et le paysage d’oliviers et de pierres remontèrent avec lenteur (…) Dans cette grande respiration du monde, le même souffle s’accomplissait à quelques secondes de distance et reprenait de loin en loin le thème de pierre et d’air d’une fugue à l’échelle du monde (…)
Des millions d’yeux, je le savais ont contemplé ce paysage et, pour moi, il était comme le premier sourire du ciel. Il me mettait hors de moi au sens profond du terme. Il m’assurait que sans mon amour et ce beau cri de pierre, tout était inutile. Le monde est beau, et hors de lui, point de salut. La grande vérité que patiemment il m’enseignait, c’est que l’esprit n’est rien, ni le coeur même. Et que la pierre chauffée par le soleil ou le cyprès que le ciel découvert agrandit limitent le seul univers où « avoir raison » prend un sens : la nature sans hommes. Et ce monde m’annihile. Il me porte jusqu’au bout. Il me nie sans colère. Dans ce soir qui tombait sur la campagne florentine, je m’acheminais vers une sagesse où tout était déjà conquis, si des larmes ne m’étaient venues aux yeux et si le gros sanglot de poésie qui m’emplissait ne m’avait fait oublier la vérité du monde.

   C’est sur ce balancement qu’il faudrait s’arrêter : singulier instant où la spiritualité répudie la morale, où le bonheur naît de l’absence d’espoir, où l’esprit trouve sa raison dans le corps. S’il est vrai que toute vérité porte en elle son amertume, il est aussi vrai que toute négation contient une floraison de « oui » (…)

   Florence ! Un des seuls lieux d’Europe où j’ai compris qu’au coeur de ma révolte dormait un consentement (…) J’éprouvais… mais quel mot ? quelle démesure ? comment consacrer l’accord de l’amour et de la révolte ? La terre !

Le désert

que vive la narration, Peter Handke

   je contemple le soleil du printemps sur ma feuille blanche, je repense à l’automne et à l’hiver, et j’écris : Narration, mon Saint des Saints, rien n’est plus que toi de ce monde, rien n’est plus juste que toi. Narration, patronne du Guerrier Lointain, ma maîtresse. Narration, le plus spacieux de tous les véhicules, char céleste. Oeil de la narration reflète-moi, car toi seul sais me reconnaître et me rendre justice. Bleu du ciel, descends jusqu’à l’abîme par la narration. Narration, musique de la sympathie, fais-nous grâce, donne-nous la grâce et sanctifie-nous. Narration, mélange fraîchement les caractères, parcours de ton souffle les successions de mots, assemble-toi en écriture et trace dans le tien notre dessin à tous. Narration, recommence, c’est-à-dire renouvelle ; repousse encore et à nouveau une décision qui ne doit pas être (…) Successeur, quand je ne serai plus, tu me trouveras au pays de la narration, dans le Neuvième Pays. Narrateur dans ta cabane en plein champ envahie par les herbes, toi l’homme doué du sens de l’orientation, tu peux tranquillement te taire, garder peut-être le silence dans les siècles des siècles, écoutant l’extérieur, descendant à l’intérieur de toi-même, mais ensuite, roi, enfant, rassemble tes forces, redresse-toi, appuie-toi sur tes coudes, souris à la ronde, reprends une profonde respiration, et fais à nouveau entendre celui qui apaise tous les conflits, ton : « Et… »

dernière page du roman de Peter Handke 

Le Recommencement

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