Avec les premières neiges, vinrent les grands froids. Janek et Zosia ne sortaient presque plus de la cachette. Leur vie, désormais était réduite à peu de choses : le bois, le feu, l’eau chaude, quelques patates, le sommeil (…)
Leur seul souci était le feu. Les mains enveloppées dans des chiffons, ils allaient ramasser le bois mort, le portaient dans la cachette, recommençaient. Sur la neige immaculée, les deux fourmis noires allaient et venaient, traînant leurs brindilles ridicules. Ils rentraient ensuite dans leur trou, allumaient le feu, se chauffaient. Ils parlaient peu. Serrés l’un contre l’autre, sous les couvertures entassées, leurs corps exprimaient bien mieux que les mots tout ce qu’ils avaient à se dire. Zosia lui demandait parfois :
– Croix-tu que tout cela finisse un jour ?
– Je ne sais pas. Mon père disait que cela dépend de la bataille.
– Quelle bataille ?
– La bataille de Stalingrad.
– Est-ce qu’elle dure toujours ?
– Jour et nuit.
– Et que feront-ils nos amis quand ils auront gagné la bataille ?
– Ils feront un monde nouveau.
– Comment sera-t-il, ce monde nouveau ?
– Il sera sans haine.
– Il faudra tuer beaucoup de gens, alors…
– Il faudra tuer beaucoup de gens.
– Et la haine sera toujours là… Il y en aura encore plus qu’avant…
– On ne les tuera pas, alors. On les guérira. On leur donnera à manger. On leur construira des maisons. On leur donnera de la musique et des livres. On leur apprendra la bonté. Ils ont appris la haine, ils peuvent bien apprendre la bonté.
– La haine ne se désapprend pas. Elle est comme l’amour (…)
– Quand nous aurons des enfants nous leur apprendrons à aimer et non à haïr.
– Nous leur apprendrons à haïr aussi. Nous leur apprendrons à haïr la laideur, l’envie, la force, le fascisme…
– Qu’est-ce que c’est, le fascisme ?
– Je ne sais pas exactement. C’est une façon de haïr.
– Nos enfants n’auront jamais faim. Ils n’auront jamais froid.
– Ni faim, ni froid.
– Promets-le moi.
– Je te le promets, je ferai de mon mieux.