Décembre 1915

   Aujourd’hui, j’endurcis mon coeur. J’en fais le tour et je bâtis des murs de défense. Je n’ai pas l’intention d’y laisser même une lucarne où puisse croître une touffe de violettes. Donne-moi, ô Seigneur, un coeur dur ! Seigneur, endurcis mon coeur ! (…)
Je n’ai pas fait de promenade cette après-midi (…) Je me suis assise sur une pierre et j’ai regardé le soleil, qui ressemblait, chose horrible, à une rondelle d’abricot en conserve, descendre dans une mer pareille à une vaste crème. Je me suis mise à moduler harmonieusement d’une voix faible, mais certainement perceptible « Seule entre le ciel et la mer, etc. » Mais, tout à coup, j’ai vu sur le brise-lames un point minuscule se diriger vers moi. Il a grossi, s’est changé en un jeune officier vêtu de bleu sombre, svelte, le teint olivâtre, avec des sourcils fins, de longs yeux noirs, une moustache mince et soyeuse.
– Vous êtes seule, Madame
Seule, Monsieur.
– 
Vous êtes à l’hôtel, Madame ?
A l’hôtel, Monsieur.
Ah, je vous ai remarquée plusieurs fois qui vous promeniez seule, Madame.
– 
C’est possible, Monsieur.
Il rougit et porta la main à sa casquette.
– Je suis très indiscret, Madame.
– Très indiscret, Monsieur.

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