cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : avril 2016 (Page 2 sur 2)

Le Café ‘Ino – Patti Smith

   Quatre ventilateurs tournent au plafond.
Le Café ‘Ino est vide, à l’exception du cuisinier mexicain et d’un gamin prénommé Zak, qui m’apporte ma commande habituelle, un toast de pain complet, un ramequin d’huile d’olive et du café noir. Je me replie dans mon coin, sans enlever ni mon manteau ni mon bonnet. Il est neuf heure du matin. Bedford Street, la ville s’éveille. Ma table, flanquée de la machine à café et de la baie vitrée qui donne sur la rue, m’offre un sentiment d’intimité, je peux me retirer dans mon monde.
En cette fin novembre, le petit café paraît glacial. Alors pourquoi les ventilateurs tournent-ils ? Peut-être que si je les fixe suffisamment longtemps du regard, mon esprit se mettra lui aussi à tournoyer.
Ce n’est pas si facile d’écrire sur rien.
(…) Au bout d’un certain temps, Zak pose une nouvelle tasse de café chaud devant moi.
– C’est la dernière fois que je vous sers, annonce-t-il solennellement.
Il fait le meilleur café du quartier, aussi la nouvelle m’attriste-t-elle.
– Pourquoi ? Vous allez quelque part ?
– Je vais ouvrir un café de plage sur la promenade de Rockaway Beach.
– Un café de plage ! Ça alors, un café de plage !
Il ignorait bien sûr que j’avais moi-même rêvé, à une époque, d’avoir mon propre café. Je crois bien que tout à commencé avec la lecture des histoires de la vie dans les cafés chez les Beats, les surréalistes et les poètes symbolistes français. Là où j’ai grandi, il n’y avait pas de cafés, mais ils existaient dans mes livres et s’épanouissaient dans mes rêveries. En 1965, j’ai quitté le sud du New Jersey et je suis montée à New York, uniquement pour vagabonder ; rien ne paraissait plus romantique, alors, que de s’asseoir dans un café de Greenwich Village pour écrire des poèmes. J’ai fini par trouver le courage de pousser la porte du Caffè Dante, sur Macdougal Street. N’ayant pas les moyens de me payer à manger, je me contentais de boire du café, ce dont personne ne semblait se soucier (…) En 1973, j’ai emménagé dans une pièce claire et spacieuse, toute blanche, équipée d’une petite cuisine, précisément dans cette rue, à deux pâtés de maisons du Caffè Dante. Je pouvais sortir par la fenêtre de devant, m’asseoir sur l’escalier de secours, la nuit, et observer l’activité aux abords du Kettle of Fish, un des bars que fréquentait Jack Kerouac. Il y avait une petite échoppe, à l’angle de Bleecker Street, où un jeune marocain vendait des petits pains frais, des anchois conservés dans le sel et des bouquets de menthe fraîche. Je me levais tôt le matin et j’allais acheter mes provisions. Je faisais bouillir de l’eau que je versais dans une théière remplie de menthe, et je passais les après-midi à boire du thé, à fumer des bouts de haschich et à lire les histoires de Mohammed Mrabet et d’Isabelle Eberhardt.
Le café ‘Ino n’existait pas à l’époque. Je m’installais au Caffè Dante, près d’une fenêtre basse, en angle, qui donnait sur une ruelle (…) Je rêvais d’ouvrir un tel lieu. J’y pensais tellement que je pouvais presque y entrer : le Café Nerval, un petit havre où poètes et voyageurs auraient trouvé la simplicité d’un refuge.
J’imaginais des tapis persans élimés sur un plancher à larges lattes, deux longues tables en bois avec des bancs, quelques tables plus petites, et un four pour faire du pain. Chaque matin, j’aurais essuyé les tables à l’aide de chiffons imbibés de thé aromatique, comme cela se fait à Chinatown. Pas de musique, pas de menu. Juste du silence du café noir de l’huile d’olive de la menthe fraîche du pain complet. Des photographies aux murs : un portrait mélangé de celui qui aurait donné son nom au lieu, et une image plus petite de Verlaine, le poète triste et délaissé, en pardessus, voûté devant un verre d’absinthe.

Patti Smith « M Train »

images

le moment de partage le plus juste et le plus fragile… Camille Laurens

   Eh bien moi, la sexualité me fascine. Dans la vie. Donc dans les livres. Je ne sais rien de quelqu’un tant que je n’ai pas couché avec lui. Rien d’important. Rien de vrai. Au mieux, ce que sa conversation, sa fréquentation m’ont laissé deviner, le sexe le confirmera. Mais souvent, il l’infirmera. Toute la construction sociale se dissout dans le rapprochement des corps ou, si elle se maintient, c’est qu’il n’y avait qu’elle : l’obsession de la maîtrise, la peur ou la négation de l’autre, la volonté de pouvoir. Le sexe, sinon, c’est le moment du partage le plus juste et le plus fragile, où le désir et la tendresse nous rendent généreux, où le présent ressemble à s’y méprendre à l’amour, et souvent on s’y méprend, on s’abandonne au feu, on s’y jette sans savoir qu’il brûle, comme un innocent, mais cette méprise est belle, cette méprise est le contraire du mépris, dans le désir on est innocent et c’est ce qu’on cherche, littéralement, être in-nocent, rien de nocif en nous,ne pas nuire, enfin de pas nuire, ne vouloir que le bien, ne recevoir que le bien, échanger le souffle et la langue, le réel et la parole. Raconter le sexe, c’est montrer l’humanité, sa possible bonté, sa puissance transfiguratrice tout comme sa faiblesse partagée, l’acception du sort commun qui sert de toile de fond à la vie. Ou bien la haine, la domination, la honte. Dans tous les cas, le sexe est connaissance, savoir instantané, volatil sans doute, chair à oubli, mais n’est-ce-pas à la littérature, alors, de l’attraper au vol ?

Camille Laurens

Celle que vous croyez

« Bonjour, c’est Patrick Modiano… » – Anna Cabana

   L’attachée de presse est sans pitié : « Patrick Modiano ne fera pas la promotion d’Un pédigrée, il considère que tout est dans le livre (…) Il ne verra aucun journaliste ! » Clac.
C’était trop beau. J’écrirais sur lui sans lui. Ce que je fis. Quelques jours avant de « rendre ma copie » je la glissais, accompagnée d’un petit mot, dans la boîte aux lettres de son domicile, dont je m’étais procuré l’adresse en soudoyant gentiment un ami de sa fille Marie – Patrick Modiano n’a pas d’amis, il ne saurait que leur dire, à part que « c’est bizaaaaaarre »…
« Bonjour, c’est Patrick Modiano… » (…) « Excusez-moi… Je ne veux pas vous déranger… J’ai lu votre article… Merci… Ce n’est pas faux… Mais… il faudrait en parler… C’est bizarre… » Non, ce n’était pas une plaisanterie ! Personne n’aurait pu imiter ce trouble, ce bégaiement indécidable, cet effroi de l’enfance qui ne passe pas, cette timidité, cette apesanteur. On voudrait l’aider, on a peur qu’il se perde, dans un méandre, dans un repli ; il aura réussi, en quelques secondes, à faire naître chez moi un instinct maternel dont je croyais avoir été privée. D’emblée, Modiano donne envie de le protéger – on ne sait pas encore qu’il a la force d’un roseau qui ne romprait jamais, il plie et il ploie, mais c’est pour mieux survivre, mon enfant.
Pour l’heure, le roseau-Modiano ne savait pas à quel vent se vouer : « Vous écrivez ce que bon vous semble, bien sûr… Un portrait c’est subjectif… J’aimerais seulement corriger une ou deux choses… Enfin corriger… Préciser… J’espère que vous ne le prenez pas mal…
– Au contraire ! Je suis ravie ! C’était mon secret espoir, figurez-vous (…) Vous préférez discuter par téléphone ? Sinon je peux venir vous voir. Ce qui vous arrange. Dites-moi.
– Le téléphone, non… Je n’aime pas beaucoup ça… C’est difficile… Ça ne vous ennuie pas de venir chez moi ?… Je suis désolé de vous demander ça… » De l’autre côté du combiné, je me pinçais. Et en plus il s’excusait ! Il était comme je l’avais imaginé… en pire. En mieux. En plus hésitant. « C’est compliqué… », répétait-il. (…)
Ça n’a l’air de rien, mais la détresse de Modiano se niche d’abord là, dans ces petits riens du quotidien, dans cette logistique qui le terrifie, dans ce surgissement de l’autre qui perturbe son déséquilibre intérieur, et tout de suite c’est trop, il ne sait pas, il cherche de l’oxygène et des mots, des mots et de l’oxygène, ça va de pair chez lui mais pas dans le sens que l’on croit : Modiano est le seul écrivain que les mots empêchent de respirer. Mais ils sont ses seuls amis. Impossible écartèlement. Axphyxie inévitable.

   Le jour dit, le 15 janvier 2005, je sonnais à une belle porte en chêne. Il se plia en deux pour m’ouvrir. Le corps se courbe vers vous, on dirait qu’il va se tordre. Car il est grand, très très. Surtout, il ne sait pas quoi faire de cette hauteur, de cette longueur. Il voudrait vous mettre à l’aise mais il l’est si peu que c’est pire que tout. Voilà. C’est lui. D’un bras qui ne tient pas en place, il désigne la longue banquette rouge adossée à ce vertigineux mur de livres que j’avais aperçu sur tant de photos.
« Vous voulez vous asseoir ? » Lui reste debout.
« Vous savez ce qu’il y avait au 47 rue du Chemin Vert, avant les magasins de vêtements de gros tenus par les Chinois ? C’est bien là que vous habitez ? »
Ça, c’est une entrée en matière peu commune ! Oui, c’est bien mon adresse – j’imagine que j’ai dû l’inscrire sur l’enveloppe contenant l’article (…)
« Vous connaissez même le XIe arrondissement… ! »
Il sourit, bafouille. Et passe aux choses sérieuses : il me décrit mon immeuble, la porte cochère vert pâle, il me demande confirmation, j’acquiesce, un peu ahurie.
Je n’ignorais pas son goût maniaque pour la topographie parisienne mais je ne m’attendais pas à ça. Seule certitude : cet homme qui n’a jamais touché un clavier d’ordinateur n’est pas allé voir les photos sur Google Earth. Alors… Alors, il est fou !
Bonheur.
Il me raconte par le détail l’histoire de mon immeuble – je suis tellement abasourdie que j’en oublie de prendre des notes…
Puis il m’interroge sur les hommes et les femmes politiques. (…) Pour éviter d’avoir à endurer mes questions, c’est lui qui en pose. Beaucoup. En bredouillant bien sûr. Mais pas trop. Quand c’est lui qui vous met sur le gril, il y a (un peu) plus de fermeté dans sa voix.
« Raffarin, il est comment ? »
« Et Dominique de Villepin, il est vraiment fou ? »
Au bout d’une heure, nous n’avons toujours pas parlé de son livre, et pas davantage de mon article. Je me lance. Ses parents ? « C’est bizaaaaaarre… » réplique-t-il. Cet adjectif est son refuge (…) une façon gentille, polie et incertaine de vous dire « Laissez-moi tranquille ! »
Au moment où de guerre lasse, je me décide à obéir à sa prière muette et où je me lève de la banquette pour prendre congé, il est soudain comme saisi par une réminiscence impérieuse.
« Votre article… A la fin, vous parlez de l’Académie Française.. Vous finissez là-dessus… Sur le quai de Conti… Parce que je fus conçu au numéro 15… Ce fut ma première adresse, c’est vrai… Mais l’Académie Française, ça ne m’intéresse pas… »
Je le regarde. « Vous voulez dire que vous n’avez pas envie de devenir académicien ?
– Non, je n’irai pas à l’Académie Française… Ce n’est pas un endroit pour les écrivains… Les écrivains ne vont pas là-bas… C’est pour ça que je vous ai appelée… »
Morale de cette histoire « bizaaaaaarre » : Modiano perd souvent ses moyens, parfois ses mots, mais pas le nord.

Anna Cabana

Quelques minutes de vérité

Grasset 

1964609e-4fdf-11e4-a701-a0e5a8a72efd

— : —

un peu d’hygiène mentale, que diable ! Etty

   il y a une chose dont tu dois te persuader une bonne fois, ma petite : ce n’est pas la concrétisation de grandes idées vagues qui t’apportera quoi que ce soit. L’essai le plus mince, le plus insignifiant que tu parviens à écrire vaut mieux que tout le flot d’idées grandioses dont tu te grises. Garde tes pressentiments et ton intuition, c’est une source où tu puises, mais tâche de ne pas t’y noyer ! Organise un peu tout ce fatras,un peu d’hygiène mentale, que diable ! Ton imagination, tes émotions intérieures, etc., sont le grand océan sur lequel tu dois conquérir de petits lambeaux de terre, toujours menacés de submersion. L’océan est un élément grandiose mais, l’important, ce sont ces petits lambeaux de terre que tu sais lui arracher… N’oublie jamais cela. Ne surestime pas ces orgies de vie intérieure, ne va pas te croire pour autant au nombre des « élus » et supérieure aux gens « ordinaires » dont la vie intérieure t’est, après tout, parfaitement inconnue ; mais si tu continues à te griser et à te délecter de tous tes remous intérieurs, tu n’es qu’une chiffe molle et une bonne à rien.
Ne perds pas de vue la terre ferme et cesse de gigoter impuissante au milieu de l’océan.

Journal, Etty Hillesum

1941

je dois être éblouie, Anaïs Nin

  Henry aussi, pour une bonne part, est « ma » création. L’amour, la passion, la création jaillissent simultanément en moi. Je dois parfumer la bouche que j’embrasse ; je dois être éblouie par l’homme que je vénère ; je suis toujours Pygmalion attendant des miracles ! … J’avance tel un allumeur de réverbères ; je lance les vaisseaux sur la haute mer, je déterre les objets précieux ; je gomme la patine sur les peintures trop sombres ; j’accorde, je mets au point, je fais avancer, je moule, je mets en valeur, j’allume, je soutiens, j’inspire ; je plante des graines ; je cherche les cavernes ; je déchiffre les hiéroglyphes ; je lis dans les yeux des autres – seule – seule à demeurer active. Mars en robe rouge sang avec bracelet et collier d’acier.

13 février 1933

Anaïs Nin, Journal

je n’avais plus peur, Houellebecq

Ton regard, bien-aimée, me portait dans l’espace
Tes yeux étaient si tendres et je n’avais plus peur
Au milieu des courants et des cristaux de glace,
Le doux flot de la joie faisait battre mon coeur.

Au milieu du danger mon âme était sereine
L’homme déchirait l’homme, plein de hargne et de haine,
Nous vivions un moment redoutable et cruel
Et le monde attendait une parole nouvelle.

Ton regard, mon amour, me portait dans la foule
Et je n’avais plus peur d’affronter les cyniques
Quelquefois cependant j’avais la chair de poule,
Le mal se propageait comme un choc électrique.

Alors je t’appelais, je te disais : « Je t’aime »
Et tu me promettais qu’il y aurait d’autres jours
Au milieu de la mort, de l’orgueil, du blasphème
Si nous pouvions le faire, nous sauverions l’amour.

Michel Houellebecq

« Poésie »

le cours inconnu des choses

Mémoire de fille

1ère page

   Il y a des êtres qui sont submergés par la réalité des autres, leur façon de parler, de croiser les jambes, d’allumer une cigarette. Englués dans la présence des autres. Un jour, plutôt une nuit, ils sont emportés dans le désir et la volonté d’un seul Autre. Ce qu’ils pensaient être s’évanouit. Ils se dissolvent et regardent leur reflet agir, obéir, emporté dans le cours inconnu des choses. Ils sont toujours en retard sur la volonté de l’Autre. Elle a toujours un temps d’avance. Ils ne la rattraperont jamais.
Ni soumission ni consentement, seulement l’effarement du réel qui fait tout juste se dire « qu’est-ce qui m’arrive » ou « c’est à moi que ça arrive » sauf qu’il n’y a plus de moi en cette circonstance, où ce n’est plus le même déjà. Il n’y plus que l’Autre, maître de la situation, des gestes, du moment qui suit, qu’il est seul à connaitre.
Puis l’Autre s’en va, vous avez cessé de lui plaire, il ne vous trouve plus d’intérêt. Il vous abandonne avec le réel (…). Il ne s’occupe plus que de son temps à lui. Vous êtes seul avec votre habitude, déjà d’obéir. Seul dans un temps sans maître.
D’autres ont beau jeu alors de vous circonvenir, de se précipiter dans votre vide, vous ne leur refusez rien, vous les sentez à peine. Vous attendez le Maître, qu’il vous fasse la grâce de vous toucher au moins une fois. Il le fait, une nuit, avec les pleins pouvoirs sur vous que tout votre être a suppliés. Le lendemain il n’est plus là. Peu importe, l’espérance de le retrouver est devenue votre raison de vivre, de vous habiller, de vous cultiver, de réussir vos examens. Il reviendra et vous serez digne de lui, plus même, vous l’éblouirez de votre différence en beauté, savoir, assurance, avec l’être indistinct que vous étiez auparavant.
Tout ce que vous faites est pour le Maître que vous vous êtes donné en secret. Mais, sans vous en rendre compte, en travaillant à votre propre valeur vous vous éloignez inexorablement de lui.

Annie Ernaux

Page 2 sur 2

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén