cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : mai 2016 (Page 1 sur 3)

plus – Lao Tseu

plus il y a d’interdits et de prohibitions,
plus le peuple s’appauvrit.
Plus le peuple possède d’armes efficaces,
plus le désordre sévit dans le pays.
Plus on acquiert de technique,
plus en découlent d’étranges produits.
Plus se multiplient les lois et les ordonnances,
plus foisonnent les voleurs et les bandits.

la clarté

–  Qu’est-ce que la clarté ?
–  Le caché
–  Comment le caché peut-il être clarté ?
–  Le caché devenu visible, n’est-ce pas le fait d’une imposante clarté ?

DongFang Shuo

Nicolas Grimaldi – Métamorphoses de l’amour

tenter de comprendre comment il est possible à un individu de découvrir son identité dans ce qui l’unit à l’autre (…)
La question n’en est pas moins paradoxale : comment peut-on avoir son identité hors de soi ? Comment ce qui me fait le plus profondément moi peut-il être hors de moi !

Sei Shônagon

Choses qui font naître un doux souvenir
du passé
Les roses trémières desséchées.
Un petit morceau d’étoffe violette ou couleur
de vigne, qui vous rappelle la confection
d’un costume, et que l’on découvre
dans un livre où il était resté, pressé.
Un jour de pluie où l’on s’ennuie, on retrouve
les lettres d’un homme jadis aimé (…)
Une nuit où la lune est claire.

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Saitô Kyoshi, Maiko, Kyoto, 1961

Là,

   Là, j’ai envie de te photographier. Première chose qui me vienne à l’esprit (c’est curieux). J’ai envie de te faire plaisir, de te plaire, de te séduire, de t’amuser. J’ai envie de te voir embrasser Laura, notre enfant. J’ai envie de te voir choisir avec un soin méticuleux les fleurs pour un bouquet que tu veux m’offrir. Nos fausses chamailleries, j’aime les petits bouquets toi les larges brassées. M’acheter des fleurs toute seule reste  un exercice difficile malgré le temps qui va. J’ai envie que tu me caresses la joue « Tu vas bien ? » J’ai envie de sentir ton émotion devant une statue de marbre, de plâtre, de bronze (touche mon amour, tu peux). J’ai envie de te fatiguer « Je t’aime, mais qu’est-ce que je t’aime, ça me fatigue ! ».  J’ai envie de lire près de toi dans notre lit. Tu me titillais. Je n’ai jamais pu aller au-delà de quatre pages. J’ai envie que tu m’embrasses dans le cou « Tu sens le soleil, la pastèque, l’été. Tu es ma vie. »  J’ai envie d’entendre ta voix éclatante quand tu pénètres dans le salon avec nos livres pêle-mêle : « Bonjour la pièce ! Bonjour tout le monde… Sollers ! Salut !  »  J’ai envie de ton regard. J’ai envie de regarder tes mains. J’ai envie de t’écouter rire et parler avec les amis. J’ai envie que se réalise ce rêve délicieux qui m’a réveillé l’autre matin. Nous sommes assis sur un muret. Les jambes dans le vide. Tout est lumineux. Le ciel bleu. Il fait chaud. Nous partageons des chocolats. Tu te penches vers moi « Qu’est-ce que tu as dans le tien ? Tu me le donnes ? » – C’est ça la vie avec toi, l’harmonie, même dans les rêves. Il y eut quelques disputes, de la vaisselle cassée, pour l’histoire, mais aucune porte claquée. Je t’ai fait très mal deux fois. Toi, jamais. Notre vie ensemble, presqu’un chiffre biblique. Pas de désert, des jardins, des odeurs de la saveur du goût. Quand vous aimez quelqu’un, aimez-le passionnément et à tout instant, c’est le temps en personne qui vous aime. La phrase de Sollers est vraie. J’en atteste.

Carnet de nuit – Sollers

Pour vivre cachés, vivons heureux.

Les moindres gestes. Emploi du temps. L’impression de n’arriver à rien (vraiment à rien) veut dire que beaucoup se prépare.

La main du réveil : voilà, elle passe.

Le jeune acacia remue. Comme s’il remerciait le temps, le regard, le temps du regard.

La plume qui court, sa pointe, le papier à peine effleuré, l’encre, les oiseaux très tôt (l’air). La marée se prépare, hémorragie bleue.

La phrase de Hölderlin, « à quoi bon des poètes dans un temps de détresse » est pour nous, aujourd’hui, optimiste, presque comique.

Rue Guynemer, minuit, fin de l’été, fenêtres ouvertes, sous-bois et lumières. Sérénade en ré majeur avec cor de postillon de Mozart.

Il est temps d’emporter avec soi :

Quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible.

Les bijoux perdus de l’antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer.

Les femmes dont l’oeil par sa franchise étonne

Epicure : « Quand on est jeune, il ne faut pas hésiter ; quand on est vieux il ne faut pas se lasser. »

Céline : « Dans la fatigue et la solitude, le divin ça sort des hommes. »

Photo. Je pose ma joue droite contre la cuisse gauche de la femme du Baiser de Rodin. Pendant dix secondes, au milieu des visiteurs du musée, il n’y a que la sculpture de vivante. Dans cent ans, même instant possible. Cette possibilité, rien d’autre, détermine tous les possibles.

Quand deux individus se désirent vraiment, le démon souffre.

Ecrire en regardant un western. Entendre : « Il y a deux choses qui vont au coeur de l’homme, les balles et l’or. »

Si quelqu’un est fait pour le bien, pousse-le au bien. S’il est fait pour le mal, va pour le mal, puisque c’est sa seule chance de découvrir le bien, à force.

Les choses se font toutes seules, à travers les aveuglements, els singularités, on peut discerner comment, ça dépasse l’expression globale, comme si « Dieu », après tout, « veillait ». Reste sur le détail senti et concert, rien d’autre.

Règle fondamentale aux échecs, dans la vie, en littérature : renforcer les points forts,  jamais les points faibles.

Dimanche, Zattere, Venise : les femmes ont des fleurs dans les cheveux, les canaux accostent, elles sautent légèrement pour courir acheter des glaces, ils repartent tous vers le large en léchant leurs cornets, vanille, pistache, fraise, café, chocolat.

Je suis arrivé pour la première fois à Venise, après un long voyage en car venant de Florence, en octobre 1963. Je me revois laissant tomber mon sac, la nuit, devant Saint-Marc. J’y suis toujours.

éloigne-toi – Jaccottet

(…)

Compagnon qui n’as pas cédé dans le souci,
ne laisse pas la peur te désarmer en ce hasard :
il doit y avoir un moyen de vaincre même ici.
Non plus sans doute avec des chèques ou des étendards,
non plus avec armes brillantes ou mains nues,
non plus même avec des lamentations ou des aveux,
ni avec des paroles, fussent-elles retenues…
Résume tout ton être dans tes faibles yeux :

Les peupliers sont encore debout dans la lumière
de l’arrière-saison, ils tremblent près de la rivière,
une feuille après l’autre avec docilité descend,
éclairant la menace des rochers rangés derrière.
Forte lumière incompréhensible du temps,
ô larmes, larmes de bonheur sur cette terre !

Ame soumise aux mystères du mouvement,
passe emportée par ton dernier regard ouvert,
passe, âme passagère dont aucune nuit n’arrête
ni la passion, ni l’ascension, ni le sourire.

Passe : il y a la place entre les terres et les bois,
certains feux sont de ceux que nulle ombre ne peut réduire.
Où le regard s’enfonce et vibre comme un fer de lance,
l’âme pénètre et trouve obscurément sa récompense.

Prends le chemin que t’indiqua le suspens de ton coeur,
tourne avec la lumière, persévère avec les eaux,
passe avec le passage irrésistible des oiseaux,
éloigne-toi : il n’est de fin qu’en l’immobile peur.

depuis lors jamais une vague ne m’a deçu – Pablo Neruda

Nous vivons ici

Je suis de ceux qui vivent
au milieu de la mer et près du crépuscule,
au-delà de ces pierres.

Lorsque je vins
et que je vis ce qui arrivait
je me suis décidé tout à coup.

Le jour s’était déjà partagé,
il était déjà toute lumière
et la mer se battait
tel un lion de sel
à plusieurs mains.

Le solitude ouverte chantait là-bas
et moi, pur et perdu,
regardant vers le silence
j’ouvris la bouche et dis :
« Ô mère de l’écume,
vaste solitude,
je fonderai ici ma propre réjouissance,
ma singulière lamentation. »

Depuis lors jamais
une vague ne m’a déçu,
j’ai toujours trouvé un goût de ciel profond
dans l’eau, dans la terre,
et le bois et la mer flambèrent ensemble
au cours des hivers solitaires.

Je rends grâce à la terre
de m’avoir
attendu
à l’heure où le ciel et l’océan
s’unissent comme deux lèvres,
car ce n’est pas peu, n’est-ce pas ? d’avoir vécu
dans une solitude et d’en avoir atteint une autre,
se sentir multitude et se ressusciter seul.

J’aime toutes les choses,
et parmi tous les feux
l’amour seul n’use pas,
voilà pourquoi je vais de vie en vie,
de guitare en guitare,
et je ne crains pas
la lumière ni l’ombre,
et parce que je suis presque en terre pure
j’ai des cuillères pour l’infini.

Ainsi, donc, personne ne peut se tromper,
ne pas trouver ma maison sans portes ni numéro,
là-bas entre les pierres obscures
face au scintillement
du sel violent,
nous vivons là-bas ma femme et moi,
nous resterons là-bas.
Au secours, au secours ! A l’aide !
Aidez-nous à être davantage terre chaque jour !
Aidez-nous à être
davantage écume sacrée, davantage air de la vague !

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Note de dégustation

Whisky/Single Malt
Bunnahabhain
Ecosse/Islay
Signatory Vintage

Couleur : vieil or à reflets cuivrés.

Nez : fin, racé. Il émane du premier nez une sensation de bien-être et d’équilibre qui est un pur moment de bonheur. De fruits exotiques (ananas) en chêne merrain, d’abricots confits en épices douces (cannelle, gingembre), d’écorces d’oranges en miel de bruyère, toutes ces notes créent une atmosphère extrêmement chaleureuse. A l’aération, il devient de plus en plus salin pour ne pas dire iodé (algue).

Bouche : vive, élancée. Elle commence exactement où le nez s’est arrêté, c’est-à-dire sur des notes iodées et salées. Le milieu de bouche opère une tentative de rapprochement avec la tourbe. Les pâturages et les prés qu’elle nous fait arpenter sont recouverts d’un tapis de mousse et de fleurs sauvages. D’une très grande finesse, elle se prolonge sur des notes de café grillé, de coriandre frais et de fruits exotiques (mangue).

Finale : longue, soyeuse. Gourmande à souhait, elle invite à déguster divers coulis (groseille, fraise, abricot). Capiteuse, elle évolue sur les fruits secs (amande, datte, figue). Balsamique (pin, cèdre), elle est en même temps rafraîchie par des notes de sous-bois (lichen). La rétro olfaction est lumineuse et fruitée (noix de pécan, cerise Napoléon) et le verre vide est gourmand (éclair au chocolat), épicé (safran) et réglissé.

l’art du banal selon Aragon, Jean-René Huguenin

   Il pleut. Une pluie immobile et presque invisible, une brume, pareille à la fumée qui obscurcit le restaurant où d’un instant à l’autre, « ils » peuvent surgir : un surréaliste, un homme politique, un poète, un directeur de journal et un romancier. Tous s’appellent Aragon (…)
Lorsqu’il est entré. Ses épais cheveux blancs sont maintenant coupés en brosse, mais je reconnais le bleu roux et glacé de ses yeux, sa distraite élégance, et sous le teint mat de son visage, une pâleur qui trahit quelque inquiétude secrète, l’attention à quelque douleur. D’Elsa Triolet, petite et menue, je remarque surtout, bien entendu, les ardents yeux clairs, où Aragon vit « se pencher à mourir tous les désespérés ».
Ils sont là, assis en face de moi, avec l’auréole de leurs oeuvres, de leur légende, de leur amour, et leur simplicité m’intimide. Chez les êtres célèbres, nous prenons toujours pour un mystère de plus leur air de n’en pas avoir. Leur naturel paraît suspect. C’est pour mieux nous abuser qu’ils font, comme Aragon, l’apologie du potage, ou feignent d’hésiter entre le cœur de charolais et le foie de veau sous la cendre, comme ces dieux qui prennent pour nous apparaître une forme plus humaine. Aragon n’a-t-il pas parlé, dans J’abats mon jeu,  d’un « merveilleux art du banal ».
– Mais oui : c’est l’art de Stendhal par opposition à Chateaubriand, c’est l’art d’Apollinaire dans sa prose (…)  c’est l’art de tous les écrivains dont le mystère n’est aucunement réductible à des effets de style (…) Quand nous nous promenons ensemble, Elsa et moi, je sens parfois que certain détail, certain spectacle de la rue m’a échappé, comme au théâtre, lorsqu’un acteur qui aura un rôle important dans la pièce, entre, et qu’on n’y prend pas garde. Je le sens parce que je devine qu’Elsa l’a remarqué, bien qu’elle n’en parle pas. Mon snobisme est de ne pas manquer cette « entrée ». Voilà, dans la vie courante, ce que j’appelle « l’art du banal ».
On ne peut pas dire qu’un homme qui a – entre autres – participé au banquet de la Closerie des Lilas, qui a signé avec les surréalistes la fameuse lettre à Claudel, qui a été élu membre du comité central du Parti Communiste, n’ait jamais recherché dans sa vie que le banal. La « jeune génération » doit lui sembler bien tiède, bien timide, bien méprisable.
– Et pourquoi ? dit Aragon en plissant les yeux.
– Il me semble que le surréalisme ou la guerre d’Espagne, le nazisme ou la révolution chinoise impliquaient des partis pris violents et passionnels. Aujourd’hui la plupart des problèmes, qu’ils soient littéraires ou politiques, se posent surtout sous leur aspect technique…
– Vraiment ? dit Aragon. Et, se tournant vers Elsa : Ces jeunes gens, dit-il d’une voix terriblement suave, regrettent qu’il n’y ait plus de guerre où l’on puisse aller passer ses week-ends. »
Car Aragon aime l’avenir. Le regret du passé l’irrite. Il avoue que ces propres livres l’endorment « comme ces miroirs dont se servent les hypnotiseurs. »

« Une autre jeunesse »
Jean-René Hughenin

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