Il pleut. Une pluie immobile et presque invisible, une brume, pareille à la fumée qui obscurcit le restaurant où d’un instant à l’autre, « ils » peuvent surgir : un surréaliste, un homme politique, un poète, un directeur de journal et un romancier. Tous s’appellent Aragon (…)
Lorsqu’il est entré. Ses épais cheveux blancs sont maintenant coupés en brosse, mais je reconnais le bleu roux et glacé de ses yeux, sa distraite élégance, et sous le teint mat de son visage, une pâleur qui trahit quelque inquiétude secrète, l’attention à quelque douleur. D’Elsa Triolet, petite et menue, je remarque surtout, bien entendu, les ardents yeux clairs, où Aragon vit « se pencher à mourir tous les désespérés ».
Ils sont là, assis en face de moi, avec l’auréole de leurs oeuvres, de leur légende, de leur amour, et leur simplicité m’intimide. Chez les êtres célèbres, nous prenons toujours pour un mystère de plus leur air de n’en pas avoir. Leur naturel paraît suspect. C’est pour mieux nous abuser qu’ils font, comme Aragon, l’apologie du potage, ou feignent d’hésiter entre le cœur de charolais et le foie de veau sous la cendre, comme ces dieux qui prennent pour nous apparaître une forme plus humaine. Aragon n’a-t-il pas parlé, dans J’abats mon jeu,  d’un « merveilleux art du banal ».
– Mais oui : c’est l’art de Stendhal par opposition à Chateaubriand, c’est l’art d’Apollinaire dans sa prose (…)  c’est l’art de tous les écrivains dont le mystère n’est aucunement réductible à des effets de style (…) Quand nous nous promenons ensemble, Elsa et moi, je sens parfois que certain détail, certain spectacle de la rue m’a échappé, comme au théâtre, lorsqu’un acteur qui aura un rôle important dans la pièce, entre, et qu’on n’y prend pas garde. Je le sens parce que je devine qu’Elsa l’a remarqué, bien qu’elle n’en parle pas. Mon snobisme est de ne pas manquer cette « entrée ». Voilà, dans la vie courante, ce que j’appelle « l’art du banal ».
On ne peut pas dire qu’un homme qui a – entre autres – participé au banquet de la Closerie des Lilas, qui a signé avec les surréalistes la fameuse lettre à Claudel, qui a été élu membre du comité central du Parti Communiste, n’ait jamais recherché dans sa vie que le banal. La « jeune génération » doit lui sembler bien tiède, bien timide, bien méprisable.
– Et pourquoi ? dit Aragon en plissant les yeux.
– Il me semble que le surréalisme ou la guerre d’Espagne, le nazisme ou la révolution chinoise impliquaient des partis pris violents et passionnels. Aujourd’hui la plupart des problèmes, qu’ils soient littéraires ou politiques, se posent surtout sous leur aspect technique…
– Vraiment ? dit Aragon. Et, se tournant vers Elsa : Ces jeunes gens, dit-il d’une voix terriblement suave, regrettent qu’il n’y ait plus de guerre où l’on puisse aller passer ses week-ends. »
Car Aragon aime l’avenir. Le regret du passé l’irrite. Il avoue que ces propres livres l’endorment « comme ces miroirs dont se servent les hypnotiseurs. »

« Une autre jeunesse »
Jean-René Hughenin