cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : mai 2016 (Page 2 sur 3)

les lunettes, le papier, le filigrane, le livre, l’Université, les boutons, et le chat dans la maison

Que devons-nous au Moyen Âge ?

Chiara Frugoni

   Que devons-nous au Moyen Âge ? J’énonce pêle-mêle quelques exemples : les lunettes, le papier, le filigrane, le livre, l’imprimerie à caractères mobiles, l’Université, les nombres arabes, le zéro, la date de naissance du Christ, la banque, le notaire et le mont-de-piété, l’arbre généalogique, les notes de musique, l’échelle musicale.
Le Moyen Âge nous a également donné les boutons, les caleçons, les culottes et les pantalons ; des jeux et des divertissements comme les cartes à jouer, le tarot, les échecs et le carnaval. Il a permis de surmonter la douleur grâce à l’anesthésie et d’accéder au pouvoir magique des amulettes. Ainsi en est-il depuis du corail qui protège les enfants et écarte la foudre, tout en invitant les catholiques à égrener le chapelet. Il a fait entrer le chat dans la maison et a contribué à équiper celle-ci de cheminées et de fenêtres vitrées. Il nous a fait asseoir à table et manger avec une fourchette. Le Moyen Âge a vu naître l’art de faire des macaronis et les vermicelles, ainsi qu’une large gamme de pâtes alimentaires à base de farine de blé, fournie en abondance par les moulins à eau et à vent, nouvellement apparus dans le paysage. En effet le monde médiéval maîtrise l’énergie hydraulique pour actionner pressoirs et scieries, foulons et moulins à papier et à grains. De plus, il découvre l’extraordinaire force motrice du cheval, exploitée au mieux grâce à plusieurs innovations : les fers aux sabots, les étriers et surtout le collier rigide pour que l’animal puisse tirer de lourdes charges sans s’étrangler sous l’effort. La fatigue des hommes au travail est aussi soulagée par de nouveaux outils de manutention comme la brouette, et les navigateurs peuvent voyager de manière plus sûre grâce à la boussole et au gouvernail. L’art de la guerre est également bouleversé au Moyen Âge. Dans les batailles on hisse désormais des bannières aux emblèmes colorés et surtout on fait tonner la poudre des fusils et des canons. À cette époque se profile une autre perception du temps, en ce bas monde, avec l’invention de l’horloge à échappement qui a permis un décompte invariable des heures, dont la longueur ne varie plus en fonction des saisons.

Le Moyen Âge
sur
le bout du nez

Paysage – Cesare Pavese

C’est le jour où les brumes s’élèvent du fleuve
vers la belle cité, au milieu de collines et de prés,
et la voilent comme un souvenir. Les vapeurs entremêlent
les verts, mais les femmes aux couleurs éclatantes
y marchent encore. Elles vont souriantes
dans la blanche pénombre : dans la rue, il peut tout arriver.
Il peut arriver que l’air saoule.

Le matin
se sera révélé dans un vaste silence,
étouffant chaque voix. Et même le mendiant,
sans ville ni maison, l’aura respiré
comme il aspire à jeun son verre d’eau-de-vie.
Ça vaut la peine d’avoir été trahi par la plus douce bouche
ou bien d’être affamé, si l’on sort sous ce ciel
et qu’on retrouve en respirant les plus frêles souvenirs.

Chaque rue, chaque arête tranchée de maison
conserve dans la brume un ancien tremblement :
celui qui le ressent ne peut s’abandonner. Ni même
abandonner
son ivresse tranquille qui se nourrit de choses
chargées d’une vie dense, découvertes au détour
d’une maison, d’un arbre, d’une pensée soudaine.
Les gros chevaux aussi qui passeront à l’aube
au milieu de la brume, parleront de jadis.
Ou peut-être un enfant échappé de chez lui
Reviendra justement aujourd’hui où la brume
s’élève sur le fleuve, et il oubliera la vie,
les misères, la faim, la parole trahie,
pour s’arrêter au coin d’une rue, en buvant le matin.
Ça vaut la peine de revenir, même si l’on a changé.

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(Paysage, Osvaldo Licini, 1924)

nul n’est seul au monde – Erri De Luca

             Cher Paolo,

   tu m’as dit un jour que l’efficacité d’un traitement sur un patient varie selon les heures (…) Un petit horoscope dans notre corps change de réaction selon le Soleil, la Lune, les étoiles (…) Ce que j’aime dans ta science, c’est de savoir que la machine humaine est le centre et non le terminal d’une procédure médicale. Chacun est un système météorologique qui se laisse orienter par les heures et les saisons.

   Un jour, un vieux gardien de chèvres en montagne m’a dit de lui : « Moi, je suis toujours allé avec le monde. » Et, de sa main, il a fait un demi-cercle en l’air et autour de lui. Sa vie, son corps avaient obéi aux galaxies et aux chutes de neige, aux tempêtes sur le Soleil et à la floraison de la nigritelle, avec sa houppette noire qui sent la vanille. En voici un parmi nous qui est le centre de tri des forces environnantes, plus intime avec les comètes qu’avec les maires. Ce que j’aime dans ta science, c’est la découverte de la compagnie : nul n’est seul au monde. Ma compagnie, c’est le vide, associé du vent, qui l’agite sans le remplir.
La nuit en montagne, quand il m’arrive d’être si haut que je vois les étoiles entre mes pieds, je m’aperçois que je fais partie d’un immense manège qu’on a laissé tourner. Dans ma tête, j’imagine la musique d’un carillon. Il doit donc exister une partition jouée par ta science. Avec des instruments à vent, à cordes, à percussion ? C’est un orchestre ou un solo ? Réponds-moi le soir, après un bon verre.

                                                                          Erri

Erri De Luca et Paolo Sassone-Corsi

« Le cas du Hasard »

Escarmouches entre un écrivain et un biologiste

par affection – Erri De Luca

 Bistrots

C’était un blanc des Castelli, c’était un barbera, c’était le vin des pauvres, avant que le prix augmente lui aussi à force d’embellissement d’étiquettes. Dans les bistrots d’autrefois, il ne coûtait pas cher, toute la richesse consistait à pouvoir se le permettre, à le jouer aux cartes avec la dernière lucidité restée au bout de sa journée et de son verre (…)
C’étaient les années soixante-dix du vingtième siècle : j’ajoute le siècle non pas pour la postérité, mais par affection et par effet d’inscription à un temps. Sans l’appartenance à aucun parti, qui aurait pu être un parent même lointain, pour tous ces appareils nous étions des extrémistes, des provocateurs (…)
Nous apportions notre contagion en dehors des lieux opportuns, nous ébranlions patiences et évidences. Quelle preuve donnions-nous d’être dans le vrai ? Aucune, à part le grand nombre des nôtres déjà entassés dans les prisons pour des délits d’ordre public, non pas contre le patrimoine (…)

Dans ces bistrots, entre les anciens et nous, se formait le meilleur des parlements. Le patron n’était pas le président, mais il donnait volontiers tort et raison, vin, saucisson et olives pour quelques lires, et il était content de ce mélange d »‘âges, de volontés, content aussi qu’à l’heure de la fermeture certains d’entre nous prennent par le bras un de ces vieux qui s’était endormi sur son coude et le conduisent chez lui, mettent sa clé dans la serrure et lui disent bonne nuit don, sor, monsù.
On fermait quand il n’y avait plus personne, quand les tracts étaient imprimés et que les affiches sortaient avec le seau de colle pour le tour du quartier. Quand les parties de cartes étaient finies. Et quand l’un des vieux mourait, tous derrière le corbillard parce que nous étions sa famille. Et le soir, nous parlions de lui comme s’il avait été élu président.

« Le plus et le moins »

Le désir d’être Vivant – Jean-Paul Enthoven

   Mais qui était donc, au juste, ce très charmant Vivant ?
Disons, en première esquisse, qu’il fut sans conteste l’homme le plus aimable, le plus vif, de son temps.
À son crédit officiel : un grand nombre de dessins et de croquis, des récits de voyage, la mode « retour d’Egypte », un conte libertin, Point de lendemain, une fâcherie avec Voltaire, l’arche du Carrousel et, pour finir, l’invention du musée du Louvre. Diplomate, espion, célibataire, archéologue, graveur à l’eau-forte, collectionneur sans pareil, il fut, sa vie durant, un être tout de légèreté et de mouvement. Les femmes l’adoraient, comme les princes. Il ne demandait rien, on lui offrait tout, son joli visage aurait pu naître d’un Watteau ou d’un Fragonard. Louis XV, Marie-Antoinette, Robespierre et Napoléon, successivement, en firent leur protégé. Et quand il mourut, en 1825, tout le monde – sauf le triste Ingres, son seul ennemi – sut que l’époque venait de perdre un homme d’honneur et d’esprit.
Mais là n’est pas l’essentiel, car ce qui oblige, avec Denon, c’est d’abord un don prodigieux pour s’emparer de la circonstance.
En effet, dès qu’il y a un peu de fracas en Europe – des alcôves aux salons ou aux champs de bataille -, il est là, s’insinue, s’informe, agit. Lors d’un bal chez Talleyrand, il observe un général dont la mine l’inspire, il lui tend un verre d’orangeade, le charme gratuitement, puis accepte – sans savoir qu’il s’agit de Bonaparte – de s’embarquer avec lui, dès le lendemain, pour l’Égypte. Compromis avec les aristocrates de l’ancien monde, il sauve sa tête, un soir, en proposant à Robespierre de faire broder quelques motifs gracieux sur ses gilets. Il rencontre Stendhal dans une église, Louis XV dans une écurie, Lady Hamilton au bord du Vésuve, Bernis dans un casino.
Un jour, près du Carrousel, il remarque l’enseigne d’un oiseleur, elle lui plaît, il l’achète – c’est le Gilles de Watteau.
Il lui suffit, au fond, d’arriver quelque part pour que l’histoire universelle le suive, le serve.

« Saisons de papier »

et pourtant tu es un vrai marin – Henry Bauchau

  Depuis la mort d’Œdipe, mes yeux et ma pensée sont orientés vers la mer et c’est près d’elle que je me réfugie toujours. A l’ombre d’un rocher, j’écoute la rumeur du port et des hommes et les cris des oiseaux de mer. Je me souviens du jour où Jocaste m’a dit : « N’oublie jamais, Antigone, que ton père est d’abord un marin. » C’est ce marin qui m’a emmenée dans son vertigineux voyage jusqu’au lieu qui me faisait si peur. Ce lieu qui, après dix ans sur la route, est devenu Athènes, où je suis seule maintenant, en deuil, sur le bord de la mer. Je contemple dans le ciel un oiseau qui a de grandes ailes, les grandes ailes d’Œdipe, de Jocaste et de Clios quand il peint. Je ne suis pas ainsi, je ne suis pas faite pour le grand ciel et les grandes pensées.
Œdipe, un jour, s’est brusquement tourné vers moi et il a dit : « Tu n’as jamais été sur la mer, Antigone, et pourtant tu es un vrai marin. Sans voiles, sans gouvernail, voici des années que tu navigues, sans chavirer, dans mon aveuglement, mes vertiges, la folie de Clios et la mienne. » Je retrouve en moi cet instant de bonheur sur la route invisible où nous ne cessions de nous perdre.

Antigone – Henry Bauchau

1ère page

La chanson des ingénues – Verlaine

Nous sommes les Ingénues
Aux bandeaux plats, à l’oeil bleu,
Qui vivons, presque inconnues,
Dans les romans qu’on lit peu.

Nous allons entrelacées,
Et le jour n’est pas plus pur
Que le fond de nos pensées,
Et nos rêves sont d’azur ;

Et nous courons par les prés
Et rions et babillons
Des aubes jusqu’aux vesprées,
Et chassons aux papillons ;

Et des chapeaux de bergères
Défendent notre fraîcheur,
Et nos robes – si légères –
Sont d’une extrême blancheur ;

Les Richelieux, les Caussades
Et les chevaliers Faublas
Nous prodiguent les oeillades,
Les saluts et les « hélas ! »
Mais en vain, et leur mimiques
Se viennent casser le nez
Devant les plis ironiques de nos jupons détournées ;

Et notre candeur se raille
Des imaginations
De ces raseurs de muraille,
Bien que parfois nous sentions

Battre nos coeurs sous nos mantes
A des pensers clandestins,
En nous sachant les amantes
Futures des libertins.

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Alice M. Boughton, 1910

Mouvement – Sollers

   Je décide, pour voir, de passer un jour dans l’Eternel Retour. Mes yeux s’ouvrent sur la précipitation des minutes, véritable Niagara qui emporte l’espace avec soi. J’ai vu ces rideaux des milliers de fois, toutes les saisons se confondent. Ce stylo noir revient, cette lampe rouge éclaire de nouveau la nuit. Elle gronde sourdement, la nuit, elle m’appelle. Tous mes morts sont là, ils me sourient faiblement à travers le temps. Je voudrais les embrasser pour m’excuser de leur avoir survécu, mais trop tard, ils s’effacent. Cette cigarette n’en finira jamais de partir en fumée, je l’allume, elle disparaît, j’en allume une autre, mais c’est la même. Un bref instant ma pensée me rappelle que je suis en train de penser  (…)
Comme c’est curieux : tous les éléments sociaux ont disparu, ils n’ont pas été retenus, le néant les rongeait déjà de leur temps, au diable. En revanche, des tas de poèmes et de musiques persistent, et aussi les gestes, comme si ma vie avait été une chanson de geste. En effet, la grande insignifiance des moindres mouvements, voire leur misère, retentit à l’infini comme autant d’exploits (…)
Mon corps ne sait plus où il est est, il est là comme s’il n’était plus là (…) Je savais voler, mais je l’avais oublié. Je plane un peu au-dessus d’une forêt, je choisis une clairière. Je me pose doucement sur l’herbe, on doit être en mars, j’entends les merles moqueurs. Tiens, des vignes, tiens, un petit château. Je n’ai pas le temps de frapper à la porte, puisque je suis basculé dans des embouteillages monstres, à Londres ou ailleurs.
Je parle avec facilité une langue que je ne connais pas. C’est drôle. Je ne comprends rien à ce que je dis, mais les arbres, les rochers, les rivières m’écoutent. La nature est un temple abandonné, et j’ai longtemps habité sous ses vastes portiques. C’est aussi un grand port, fréquenté par des paquebots du monde entier. J’ai mon voilier dans un coin, Paradis. Une de mes femmes, nue, se fait bronzer sur le pont, au soleil.

Philippe Sollers  « Mouvement »

de regards en regards – Rimbaud

   … Il est l’affection et l’avenir, la force et l’amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d’extase.
Il est l’amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l’éternité : machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l’épouvante de sa concession et de la nôtre : ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, lui qui nous aime pour sa vie infinie…
Il ne s’en ira pas, il ne redescendra pas d’un ciel, il n’accomplira pas la rédemption des colères de femmes et des gaîtés des hommes et de tout ce péché : car c’est fait, lui étant, et étant aimé.
Ô ses souffles, ses têtes, ses courses : la terrible célérité de la perfection des formes et de l’action.
Ô fécondité de l’esprit et immensité de l’univers !
Son corps ! Le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle !
Sa vue, sa vue ! tous les agenouillages anciens et les peines relevés à sa suite.
Son jour ! l’abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.
Son pas ! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.
Ô Lui et nous ! l’orgueil plus bienveillant que les charités perdues.
Ô monde ! et le chant clair des malheurs nouveaux !
Il nous a connus tous et nous a tous aimés. Sachons, cette nuit d’hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour.

Illuminations    

(dernière page)

le point à partir duquel naissent les lucioles – Yannick Haenel

   La solitude est-elle politique ? Son expérience, en tout cas, vous accorde à la possibilité de lancer, d’une manière nouvelle, les trois dés : Dieu, poésie, politique. De rejouer leurs combinaisons. D’écouter ce qui s’écrit à travers eux.
Pas besoin d’être croyant pour dire : « Dieu ». Nul besoin de composer des poèmes pour vivre la poésie. Ni de s’affilier à un parti pour être politique.
Précisément, la solitude dont je parle défait les adhésions, elle déjoue l’idée même d’identité : en elle, le spirituel, le poétique et le politique se rencontrent à travers l’éclair d’une chance qui repousse les démons du conditionnement continuel.
Personne n’est épargné par ce conditionnement, personne n’est indemne : le dégagement rêvé implique qu’on traverse sa propre solitude. C’est-à-dire qu’on vive le rapport avec la servitude contemporaine comme une endurance extatique.
Voilà : la solitude est le nom d’une expérience extatique qui n’a pas besoin des extériorités classiques de l’extase. Un silence dira mieux la nature du soulèvement qui l’habite.
Parvenir à être seul – vraiment seul -, c’est rejoindre ce point du monde que je poursuis depuis mon arrivée en Italie. C’est le « point le plus vivant » de Dante – le point à partir duquel naissent les lucioles. Dans les ténèbres absolues, il n’y a qu’elles qui brillent. On croit toujours que les lucioles ont disparu, que leur lumière est morte, et puis le point le plus vivant renaît.
Lancer les trois dés est une manière de faire briller les lucioles.

Yannick Haenel  : « Je cherche l’Italie »

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