cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : juin 2016 (Page 1 sur 2)

Ezra Pound et Venise – Sollers

   En 1908, Pound est souvent au Lido, se baigne, et projette même de devenir gondolier. Il s’est fait confectionner un papier à lettres où on lit : Ezra Pound, 861 Ponte S. Vio – Venise.
Pound est un des premiers à se préoccuper de l’histoire de la musique vénitienne, comme il est le premier à s’intéresser à Dante, aux troubadours et à l’écriture chinoise. En 1937, il se demande où sont passées les partitions de Vivaldi, alors complètement oublié. Il organise des petits concerts pour l’entendre. Son éblouissement italien va malheureusement lui faire croire à une restauration sociale possible contre le règne de la marchandise et son incarnation américaine. Or on ne « restaure » jamais rien, sauf des illusions rétroactives.

Le paradis, voilà ce que j’ai tenté d’écrire
Ne bouge pas
Laisse parler le vent
Le paradis est là
Que les dieux pardonnent ce que j’ai fait
Que ceux que j’aime pardonnent ce que j’ai fait.

Au poète Allen Ginsberg qui vient le voir à Venise pour lui dire son admiration, Pound déclare : « Ma pire erreur, qui a tout gâché depuis le début, a été mon stupide préjugé banlieusard d’antisémitisme. »
Magnifique formule : l’antisémitisme est en effet un préjugé banlieusard.

« Amo, ergo sum. »

J’aime, donc je suis.
L’apparition de Pound, au printemps, sur les Zattere, était un événement mythique.
Grand, droit, maigre, très beau, cheveux blancs et barbe blanche, chapeau ou pas, doge fendant lentement l’air au bord de l’eau, il paraissait venir d’une autre planète ou de l’autre côté du miroir, vieux lion indomptable. Quelquefois, assis sur le ponton, je l’observais à dix  mètres (…) Et puis, un matin de grande lumière, le voilà assis, seul, sur une chaise sous la fenêtre de la chambre où j’écris mon Paradis (nourri de Bible, de Dante, des Grecs, de Chine et de lui). Il est près du quai, contemple fixement ses mains, les triture, les pose alternativement l’une sur l’autre. Un regard, des mains. A ce moment-là, il est exactement en attente sur une corniche du Purgatoire. Les cloches sonnent à toute volée, il se lève, s’en va.
Cette scène dérobée est une des plus émouvantes de ma vie.

Dictionnaire amoureux de Venise

IMG_4891

à Venise, Ezra, 1963

La promenade – Verlaine

Le ciel si pâle et les arbres si grêles
Semblent sourire à nos costumes clairs
Qui vont flottant, légers, avec des airs
De nonchalance et des mouvements d’ailes.

Et le vent doux ride l’humble bassin,
Et la lueur du soleil qu’atténue
L’ombre des bas tilleuls de l’avenue
Nous parvient bleue et mourante à dessein.

Trompeurs exquis et coquettes charmantes
Cœurs tendres mais affranchis du serment
Nous devisons délicieusement,
Et les amants lutinent les amantes.

De qui la main imperceptible sait
Parfois donner un soufflet qu’on échange
Contre un baiser sur l’extrême phalange
Du petit doigt, et comme la chose est
Immensément excessive et farouche,
On est puni par un regard très sec,
Lequel contraste, au demeurant, avec
La moue assez clémente de la bouche.

Fêtes Galantes

Quelqu’un me dit… – Henry Bauchau

Rêve du 28 avril 2007
Quelqu’un me dit : « L’existence de la rose montre que nous avons besoin du beau car elle n’a aucune nécessité pour nous. » Je ne reconnais pas la voix qui me parle, je suis frappé par l’énonciation précise de cette pensée surgie au milieu d’une nuit embrouillée.

28 avril 2007
Hier, dans la soirée, j’ai été frappé par l’éclosion d’un bouton de rose sous ma fenêtre. En me promenant dans le jardin, vu aussi une superbe rose épanouie, seule au sommet du petit porche où les roses grimpantes sont encore en croissance. Par contre les pivoines de Chine défleurissent, la rose éparpille ses pétales à ses pieds, la rouge entoure encore vigoureusement ses étamines jaunes mais ses pétales commencent à noircir et à se faner.
J’assiste à un tournage de Patrick dans le jardin pour un petit film qui doit accompagner le prochain film de Houellebecq. Je suis frappé par le caractère fragmenté du travail d’un film. Les séquences sont courtes, souvent reprises. Quelle difficulté pour les acteurs ! Quelle patience, quel sang-froid sont nécessaires. Il m’a fait participer accessoirement à deux scènes sans que je m’y attende, je me sentais comme un objet sous le regard de la caméra, comme il était à côté de moi cela m’a été agréable et je n’ai pas eu le trac, n’ayant rien à dire, ni à faire. Seulement à être là.

Dernier Journal 

(2006-2012)

L’art de la joie – Goliarda Sapienza

   Nina rit en levant la tête, elle rit d’un rire éclatant, appel qui fend des champs infinis de seigne et de coquelicots. Un appel aux oiseaux, à l’aube lente qui s’étend, blanche, en émail, comme lorsqu’on se lève tôt, pour pétrir le pain.

Un soir, Haut-Brion m’a sauvé la vie… – Jay McInerney

   Un soir, Haut-Brion m’a sauvé la vie. Bon, la vie, c’est peut-être exagéré, mais ma dignité, certainement. J’étais arrivé en retard à un dîner à La Grenouille, ce temple compassé de la haute cuisine new-yorkaise. Onze autres convives étaient déjà assis. L’hôtesse, une princesse d’Asie, s’exclama :  » Ah ! voici Jay, il s’y connaît en vins. Il va nous dire ce que nous sommes en train de boire. » Avant que j’aie pu trouver un objet lourd pour lui fracasser la tête, le sommelier me tendit un verre et m’y versa le vin d’une carafe. Puis il fit un pas en arrière et me sourit d’un air suffisant tandis que les autres invités levaient vers moi des yeux interrogateurs, et non seulement eux, mais aussi les clients des tables voisines.
Toute cette scène me rappelait le rêve classique où l’on se tient nu devant les élèves d’une classe. Résigné jusqu’au désespoir, je mis le nez dans le verre. « Haut-Brion », déclarai-je, provoquant dans l’assistance un hoquet de surprise. J’examinai la robe et bus une gorgée. « 1982 », me prononçai-je.
Cela fait, je m’assis et goûtai silencieusement l’admiration générale dont j’étais l’objet, sans rien révéler de ma méthodologie. Mais le temps a passé et je peux bien dire mon petit secret. Je savais que mon hôtesse buvait principalement des bordeaux de premier et qu’elle connaissait ses millésimes. Mais le coup de chance, c’était qu’elle eût choisi du Haut-Brion, le premier cru classé à l’arôme le plus singulier, impossible à confondre avec un autre. Pour entrer davantage dans les détails, un Haut-Brion bien mûr sent la boîte à cigares contenant un Montecristo, une truffe noire et une brique chauffée à blanc et posée en équilibre sur une vieille selle. Il est profond et complexe comme un sonnet de Shakespeare. Une fois qu’on en a bu, on ne l’oublie plus jamais et le désir d’en reboire ne nous quitte plus. C’est le premier cru des poètes et des amoureux, et non celui des P-DG et des collectionneurs de trophées.

Bacchus et moi

mensonge romantique et vérité romanesque – René Girard

   Nous portons en nous une hiérarchie du superficiel et du profond, de l’essentiel et de l’accessoire, que nous appliquons instinctivement à l’œuvre romanesque. Cette hiérarchie, d’inspiration « romantique », « individualiste » et « prométhéenne » nous cache certains aspects essentiels de la création artistique. Nous avons l’habitude, par exemple, de ne jamais prendre au sérieux le symbolisme chrétien, peut-être parce qu’il est commun à beaucoup d’œuvres médiocres et sublimes. Nous attribuons à ce symbolisme un rôle purement décoratif lorsque le romancier n’est pas chrétien, purement apologétique lorsque le romancier et chrétien. Une critique vraiment « scientifique » renoncerait à tous ces jugements a priori et elle noterait les convergences étonnantes entre les diverses conclusions romanesques. Si nos préjugés pro et contra n’érigeaient pas une cloison étanche entre l’expérience esthétique et l’expérience religieuse, les problèmes de la création nous apparaîtraient dans une lumière neuve. Nous n’amputerions pas l’œuvre dostoïevskienne de toutes ses méditations religieuses. Nous découvririons dans Les Frères Karamazov des textes aussi précieux, pour l’étude de la création romanesque, que ceux du Temps retrouvé de. Et nous comprendrions enfin que le symbolisme chrétien est universel car il est seul capable d’informer l’expérience romanesque.

Les privilèges – Stendhal

God me donne le brevet suivant,

Article 1
Jamais de douleur sérieuse jusqu’à une vieillesse fort avancée : alors non douleur, mais mort, par apoplexie, au lit pendant le sommeil sans aucune douleur morale ou physique. Chaque année, pas plus de trois jours d’indisposition. Le corpus et ce qui en sort inodore.

Article 2
Les miracles suivants ne seront aperçus ni soupçonnés par personne.

Article 3 (= 4)
Miracle. Le privilégié ayant une bague au doigt et serrant cette bague en regardant une femme, elle devient amoureuse de lui à la passion comme nous croyons qu’Héloïse le fut d’Abélard. Si la bague est un peu mouillée de salive, la femme regardée devient seulement une amie tendre et dévouée. Regardant une femme et ôtant une bague du doigt les sentiments inspirés en vertu des privilèges précédents cessent. La haine se change en bienveillance en regardant l’être haineux et frottant une bague au doigt. Ces miracles ne pourront avoir lieu que 4 fois par an pour l’amour passion, 8 fois pour l’amitié, 20 fois pour la cessation de la haine, et 50 fois pour l’inspiration d’une simple bienveillance.

Article 4 (=5)
Beaux cheveux, excellentes dents, belle peau jamais écorchée. Odeur suave et légère. Le 1er février et le 1er juin de chaque année les habits du privilégié deviennent comme ils étaient la troisième fois qu’il les a portés.

(jusqu’à l’article 23)

Haydn, un jazz de durée, sans dépression – Sollers

   Haydn est le musicien qui ne cesse de revenir dans ma vie.
En quatuors, en sonates.
Après avoir réécouté tous les grands préférés – Gesualdo, Purcell, Monteverdi, Scarlatti, Vivaldi, Bach, Hændel, Mozart -, c’est lui, de nouveau, qui fait signe au moment du plus grand silence. Il reste dans son secret, non omnis moriar.
Je pense à un monde reconstruit selon lui, redressement harmonique : par-delà le bien et le mal, la mort et son faux dieu, selon la série trouvée des substances et des densités. On le touche à peine, il répond, il tourbillonne en cascade – saut, arrêt, saut, intermittence -, il s’éclipse, glisse, roule, troue, repart. Phrases où il n’y aurait que des verbes. Haydn est un jazz de longue durée, sans dépression, sans espoir. Armstrong l’a écouté ? Miles Davis ? Et Charlie Parker, Billie Holiday, Count Basie, Monk ? On décide de l’imaginer. La plus grande variété rythmique : museau, doigts, éclaircies, fourrés, pluie d’acier (…)
Mallarmé qui compare les lettres de Voltaire à Haydn : « Le concis ou le dégagé ». Voici donc la raison même, enfin réaccordée à la création, aux saisons.

La guerre du goût

l’été – Rimbaud

À quatre heures du matin, l’été,
Le sommeil d’amour dure encore.
Sous les bocages s’évapore
L’odeur du soir fêté.

Là-bas, dans leur vaste chantier
Au soleil des Hespérides,
Déjà s’agitent – en bras de chemise –
Les Charpentiers.

Dans leurs Déserts de mousse, tranquilles,
Ils préparent les lambris précieux
Où la ville
Peindra de faux cieux.

Ô, pour ces Ouvriers charmants
Sujets d’un roi de Babylone,
Vénus ! quitte un instant les Amants
Dont l’âme est une couronne.

Ô Reine des Bergers,
Porte aux travailleurs l’eau-de-vie,
Que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer à midi.

Une saison en enfer

 

Et je fais halte et suis heureux – Milan Kundera

   Je vois un chemin dans les champs. Je vois la terre de ce chemin, rayée par les roues des charrois paysans. Et, le long du chemin, l’herbe si verte que je ne peux m’empêcher de la caresser.
Tout autour, de petits champs, pas les vastes surfaces remembrées des coopératives. Comment ? Ce n’est pas un paysage de notre temps que je parcours ? Quel paysage est-ce donc ?
Je vais plus loin et voici devant moi, à la lisière d’un champ, un églantier. Plein de menues roses sauvages. Et je fais halte et suis heureux. Je m’assieds dans l’herbe au pied du buisson et bientôt je m’allonge. Je sens mon dos toucher la terre velue. Je la palpe avec mon dos. Je la retiens avec mon dos et la prie de ne pas craindre de m’être lourde et de reposer sur moi de tout son poids.

La plaisanterie

Page 1 sur 2

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén