cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Ici, ils sont gentils avec moi – Dürer et Venise

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Dürer, Vénitienne (détail)

   J’aimerais bien que vous soyez ici à Venise, il y a tellement de charmants compagnons, qui, au fil du temps, me font plus que jamais compagnie, que cela est bien doux au coeur : raisonnables, instruits, bons instrumentistes au luth et à la flûte, bons connaisseurs en peinture, et beaucoup de nobles coeurs, des gens pleins de vert, qui me témoignent beaucoup d’honneur et d’amitié. En revanche, on rencontre aussi des voyous les plus traîtres, les plus menteurs et les plus voleurs qui aient jamais vécu en ce bas monde ; et si on n’est pas prévenu, on pourrait croire que ce sont les gens les plus aimables. J’en ris malgré moi, quand ils me parlent ; ils savent bien que l’on connaît leur noirceur, mais ne posent jamais de questions sur ce point.

   J’ai beaucoup de bons amis parmi les Italiens, qui me conseillent de ne pas manger ni boire avec leurs peintres. Beaucoup d’entre eux me sont hostiles et copient mes oeuvres dans les églises et partout où ils peuvent en trouver. Après, ils les décrient, et disent que ce n’est pas dans la manière antique, et donc, que c’est mauvais. Mais Giovanni Bellini, lui, a fait grand éloge de moi, devant une nombreuse assistance de nobles. Il aurait bien aimé avoir quelque chose de moi, et il est venu lui-même chez moi, et m’a prié de lui faire quelque chose, il était prêt à le payer. Et tout le monde me dit que c’est un juste, de sorte qu’aussitôt j’ai de la sympathie pour lui. Il est très vieux, et toujours le meilleur en peinture. Ici, ils sont gentils avec moi, et ne se mettent pas tout de suite à crier.

   Bien, cher, j’aimerais savoir si vos amours ne sont pas mortes, à vau-l’eau ou quelque chose d’approchant, de sorte que vous ayez besoin d’une autre affaire en lieu et place.

     Fait à Venise à 9 heures de nuit, samedi après la chandeleur, l’an 1506.

Albrecht Dürer

À l’honorable et sage seigneur Willibald Pirkheimer de Nuremberg, mon bon maître et ami.

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  1. Un petit joyau épistolaire, je trouve. Tant pour l’amour qu’on y sent de l’écriture que pour des phrases comme « Et tout le monde me dit que c’est un juste, de sorte qu’aussitôt j’ai de la sympathie pour lui. » Merci Anna.

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