Nous portons en nous une hiérarchie du superficiel et du profond, de l’essentiel et de l’accessoire, que nous appliquons instinctivement à l’œuvre romanesque. Cette hiérarchie, d’inspiration « romantique », « individualiste » et « prométhéenne » nous cache certains aspects essentiels de la création artistique. Nous avons l’habitude, par exemple, de ne jamais prendre au sérieux le symbolisme chrétien, peut-être parce qu’il est commun à beaucoup d’œuvres médiocres et sublimes. Nous attribuons à ce symbolisme un rôle purement décoratif lorsque le romancier n’est pas chrétien, purement apologétique lorsque le romancier et chrétien. Une critique vraiment « scientifique » renoncerait à tous ces jugements a priori et elle noterait les convergences étonnantes entre les diverses conclusions romanesques. Si nos préjugés pro et contra n’érigeaient pas une cloison étanche entre l’expérience esthétique et l’expérience religieuse, les problèmes de la création nous apparaîtraient dans une lumière neuve. Nous n’amputerions pas l’œuvre dostoïevskienne de toutes ses méditations religieuses. Nous découvririons dans Les Frères Karamazov des textes aussi précieux, pour l’étude de la création romanesque, que ceux du Temps retrouvé de. Et nous comprendrions enfin que le symbolisme chrétien est universel car il est seul capable d’informer l’expérience romanesque.