Un soir, Haut-Brion m’a sauvé la vie. Bon, la vie, c’est peut-être exagéré, mais ma dignité, certainement. J’étais arrivé en retard à un dîner à La Grenouille, ce temple compassé de la haute cuisine new-yorkaise. Onze autres convives étaient déjà assis. L’hôtesse, une princesse d’Asie, s’exclama :  » Ah ! voici Jay, il s’y connaît en vins. Il va nous dire ce que nous sommes en train de boire. » Avant que j’aie pu trouver un objet lourd pour lui fracasser la tête, le sommelier me tendit un verre et m’y versa le vin d’une carafe. Puis il fit un pas en arrière et me sourit d’un air suffisant tandis que les autres invités levaient vers moi des yeux interrogateurs, et non seulement eux, mais aussi les clients des tables voisines.
Toute cette scène me rappelait le rêve classique où l’on se tient nu devant les élèves d’une classe. Résigné jusqu’au désespoir, je mis le nez dans le verre. « Haut-Brion », déclarai-je, provoquant dans l’assistance un hoquet de surprise. J’examinai la robe et bus une gorgée. « 1982 », me prononçai-je.
Cela fait, je m’assis et goûtai silencieusement l’admiration générale dont j’étais l’objet, sans rien révéler de ma méthodologie. Mais le temps a passé et je peux bien dire mon petit secret. Je savais que mon hôtesse buvait principalement des bordeaux de premier et qu’elle connaissait ses millésimes. Mais le coup de chance, c’était qu’elle eût choisi du Haut-Brion, le premier cru classé à l’arôme le plus singulier, impossible à confondre avec un autre. Pour entrer davantage dans les détails, un Haut-Brion bien mûr sent la boîte à cigares contenant un Montecristo, une truffe noire et une brique chauffée à blanc et posée en équilibre sur une vieille selle. Il est profond et complexe comme un sonnet de Shakespeare. Une fois qu’on en a bu, on ne l’oublie plus jamais et le désir d’en reboire ne nous quitte plus. C’est le premier cru des poètes et des amoureux, et non celui des P-DG et des collectionneurs de trophées.

Bacchus et moi