cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : juin 2016 (Page 2 sur 2)

Moi je suis niaise – Marina Tsvétaïéva

Moi je suis niaise, tu es l’esprit,
Je suis inerte, toi es la vie.
Ô le cri des femmes de tous les temps :
 » Mon bien-aimé, qu’est-ce que je t’ai fait ? « 

chanson de geisha

Tu guides mes pas dans la danse
et ma chevelure se dénoue
Dans ton étreinte j’entrevois les peines
d’un fugitif amour
Je suis à la fois troublée et heureuse

geisha4

(Gong Li  –  Paolo Roversi)

Fruits – Philippe Jaccottet

Dans les chambres des vergers
ce sont des globes suspendus
que la course du temps colore
des lampes que le temps allume
et dont la lumière est parfum

On respire sous chaque branche
le fouet odorant de la hâte

Ce sont des perles parmi l’herbe
de nacre à mesure plus rose
que les brumes sont moins lointaines

des pendeloques plus pesantes
que moins de linge elles ornent

Comme ils dorment longtemps
sous les mille paupières vertes !

Et comme la chaleur

par la hâte avivée
leur fait le regard avide !

0147-0112_apfelbaum

(Klimt, Le Pommier)

je me demande si les grenouilles se surveillent – Neruda

Combien il est difficile sur cette planète
de nous aimer tranquillement :
tout le monde regarde les draps,
ils troublent tous ton amour (…)

Je me demande si les grenouilles
se surveillent et éternuent,
si elles murmurent dans les mares
contre les grenouilles illégales,
contre le plaisir des batraciens.
Je me demande si les oiseaux
ont des oiseaux ennemis
et si le taureau écoute les boeufs
avant de se retrouver avec la vache.

Joan Didion – L’année de la pensée magique

Nous étions ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce qui inspira toujours un mélange de joie et d’inquiétude à ma mère et à mes tantes. « Présent pour le meilleur ou pour le pire, mais jamais pour le déjeuner », me disait souvent l’une ou l’autre, les premières années. Impossible de compter toutes les fois, au cours d’une journée ordinaire, où il se passait soudain quelque chose qu’il fallait que je lui raconte. Ce réflexe n’a pas disparu avec sa mort. Ce qui a disparu, c’est la possibilité d’une réponse. Je lis quelque chose dans le journal qu’en temps normal je lui aurais lu. Je remarque un changement dans le quartier qui l’aurait intéressé : Ralph Lauren a agrandi sa boutique entre la Soixante et onzième et la Soixante-douzième Rue, par exemple ; quelqu’un a fini par louer le local vide, là où il y avait cette librairie, le Madison Avenue Bookshop. Je me souviens d’un matin vers la mi-août ; je revenais de Central Park, et j’avais une nouvelle à lui annoncer de toute urgence : le vert intense des feuillages d’été s’est estompé hier, on change déjà de saison. Je me rappelle avoir pensé : Il faut qu’on prévoie quelque chose pour l’automne. Il faut qu’on décide où on veut aller pour Thanksgiving, pour Noël, pour la fin de l’année. Ce n’est qu’après avoir déposé mes clés sur la table dans l’entrée que je me souviens vraiment. Il n’y a personne pour entendre cette nouvelle ; ce projet inabouti, cette pensée inachevée ne mène nulle part. Personne pour être d’accord, pas d’accord, répliquer (…)
On peut aimer plus d’une personne. Evidemment qu’on peut, mais le mariage c’est autre chose. Le mariage, c’est la mémoire ; le mariage, c’est le temps (…)
La démence se dissipe, mais aucune clarté ne vient prendre sa place.
Je cherche une résolution et n’en trouve aucune (…)
Je sais pourquoi nous essayons de garder les morts en vie : nous essayons de les garder en vie afin de les garder près de nous.
Je sais aussi que, si nous voulons vivre nous-mêmes, vient un moment où nous devons nous défaire de nos morts, les laisser partir, les laisser morts.
Les laisser devenir la photo sur la table de chevet.
Les laisser partir au fil de l’eau.
Savoir tout cela ne rend pas plus facile de le laisser partir au fil de l’eau.

ce n’est pas vrai… Giono

– Allons, ne fais par le fier. Crois-moi quand je te le dis. Rien de peut s’ajouter à toi. Tu es seul depuis que tu es né. Tu es né pour ça. Si la joie existait, mon pauvre vieux, si elle pouvait entrer dan ton corps pour faire l’addition, tu serais tellement grand, que le monde éclaterait  en poussière. Désirer. Voilà tout ce que tu es capable de faire. C’est une façon qu’on t’a donnée de te brûler toi-même. Rien ne demeure. Si peu qu’une chose soit arrêtée, elle meurt et elle s’enfonce d’un seul coup dans la neige. Il n’y a pas de joie.
– Ce n’est pas vrai.
– Qui te le prouve ?
– Rien.
– Il n’y a pas de joie.
– Il ne faut pas que ce soit vrai.
– Il n’y a pas de joie.
– Tais-toi.
– Il n’y a pas de joie.
– Si. Je la vois

Que ma joie demeure

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