cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : juillet 2016

La pluie d’été – Yves Bonnefoy

I

Mais le plus cher mais non
Le moins cruel
De tous nos souvenirs, la pluie d’été
Soudaine, brève.

Nous allions, et c’était
Dans un autre monde,
Nos bouches s’enivraient
De l’odeur de l’herbe.

Terre,
L’étoffe de la pluie se plaquait sur toi.
C’était comme le sein
Qu’eût rêvé un peintre.

II

Et tôt après le ciel
Nous consentait
Cet or que l’alchimie
Aura tant cherché.

Nous le touchions, brillant,
Sur les branches basses,
Nous en aimions le goût
D’eau, sur nos lèvres.

Et quand nous ramassions
Branches et feuilles chues,
Cette fumée le soir puis, brusque, ce feu,
C’était l’or encore.

*

Quotidien – Sollers

Vous traversez rapidement la place de la Concorde, vous jetez un oeil distrait sur l’obélisque ramené d’Egypte en 1836, et toutes ces histoires de guillotinades, ici ou ailleurs, vous paraissent invraisemblables. Les pendus de l’ancien temps vous dépriment, la chaise électrique vous a donné la nausée, l’injection létale vous choque,la balle dans la nuque chinoise vous glace, la Shoah vous épouvante de plus en plus, les égorgements islamiques viennent clapoter sur votre ordinateur.

Où en sommes-nous ? Il est claire que toute transcendance est dissoute, et que le mouvement général, en France, est un repli sur soi, de type naturaliste, comme un grand retour au 19e siècle. Les 20e siècle n’aurait pas dû exister, la tendance est au décadent Huysmans, surtout pas à Freud. Le roman familial est réinstallé chez lui, en province. La crédulité est extrême, la spiritualité une marchandise comme une autre, chaque secte vante ses produits, la drogue sévit.

Combien ? – Houellebecq

Le ciel s’assombrit entre les tours ; j’effleure le clavier de mon micro-ordinateur. Du haut de son trône dans les cieux, le Seigneur Dieu me fait un discret signe de tête d’approbation. Le processeur RISC atteint son régime de croisière ; toutes les 10 nanosecondes, le bus d’entrée-sortie balaie les bornes de ma carte de communication LCE124 ; celle-ci ne démarrera que si j’active le LCECOM.BIN et le 386SPART.PAR. Après avoir effectué ces opérations, j’accède au menu de paramétrage réseau. Les anges du Seigneur Dieu volent doucement dans la pièce ; ils observent mes initiatives sans rien dire ; contrairement à eux, je dispose de la liberté morale…
Après quelques secondes de réflexion, je clique sur le service pré-enregistré 3615 ALINE. Dans le quart d’heure qui précède, 23 personnes en France ont procédé à la même connexion (généralement au travers d’une procédure beaucoup plus simple) ; ce sont essentiellement, je le sais par expérience, des prostituées télématiques et des hommes. Je choisis le pseudonyme SUPERSALOPE, qui me paraît un peu forcé ; cependant, bien vite, j’ai des appels ; la plupart des connectés – sans doute des habitués – me demandent directement : « COMBIEN ? »

(…)

Méditant sur la numérisation progressive du monde, j’élabore le projet d’un numéro sexuel normalisé calqué sur le principe du numéro de sécurité sociale à 13 chiffres. Le sexe serait codé sur un caractère, l’année de naissance sur deux ; ensuite viendraient la taille et le poids (cinq caractères). Pour les femmes, le système de mensurations usuel (tour de hanches – tour de taille – tour de poitrine) semble bien entré dans les mœurs ; en ce qui concerne les hommes, la vulgarisation de la pornographie nous a familiarisés avec le système de numérisation simple (longueur en centimètres du sexe en érection, chiffre pour désigner le diamètre).
Sur ces bases, une femme pourrait être codée sur 14 caractères, un homme sur 12 (ce qui confirme l’opinion courante sur la plus grande complexité de la femme).
À titre d’exemple, voici les numéros sexuels normalisés de quelques amis : 159173651704, 26116144875585, 25516452925788, 158180701504 (…) l’humanité entière tiendrait sur un disque laser !

(…)

Deux heures du matin ; je me déconnecte. La lune flotte au-dessus des tours. Tout est calme. Une paix exquise envahit le ciel nocturne  ; les transmissions par satellite, cependant, se poursuivent. Je fais le serment, autant qu’il sera en mon pouvoir, de retarder l’avènement de l’Ère du Verseau, en attendant les prochaines mutations divines.

cet endroit immense appelé plateau – Anne Wiazemsky

Pénétrer dans cet endroit immense appelé plateau, c’était se retrouver à la frontière de deux mondes très distincts. Il y avait celui, obscur, où je me tenais, et un autre, au fond, si intensément lumineux qu’il paraissait irréel. Un groupe de personnes s’y mouvait silencieusement autour de Robert Bresson, reconnaissable de loin à sa belle chevelure blanche. On m’avait annoncée, quelqu’un vint me chercher et m’introduisait auprès de lui, dans la lumière. Il posa ses mains sur mes épaules. Se yeux, sa bouche, tout son être me souriait. Autour de nous, les conversations qui s’étaient d’abord interrompues reprenaient peu à peu, mais chuchotées. Lui me maintenait immobile par le seul pouvoir de son regard, le contact léger de ses mains. Il faisait très chaud et une voix ordonna :
– Soulagez les projecteurs !
– N’ayez pas peur, me dit Robert Bresson.
– Je n’ai pas peur.
Si incroyable que cela puisse paraître, c’était vrai. À partir du moment où j’avais quitté l’obscurité pour la lumière et qu’il était venu à ma rencontre, j’avais cessé d’avoir peur.
– Vous savez votre texte ?
– Oui.
Il me désigna une chaise isolée sur un fond blanc, face à une quinzaine de personnes disséminées autour de la caméra que j’avais repérée en arrivant et qui me faisait penser à une volumineuse, très belle sculpture.
– Vous allez vous asseoir. Je crierai « moteur ! » , il y aura un clap, je vous dirai « Partez ! » et seulement alors vous direz votre texte. Exactement comme chez moi.
Il fit un signe, quelqu’un sortit de l’ombre.
– Aidez-la à s’installer. Lumière ! On ne bouge plus !
Je n’étais même pas éblouie par l’intensité des projecteurs, même pas effrayée par tous ces regards qui se fixaient sur moi. J’avais conscience de vivre un moment exceptionnel et j’en savourais chaque minute car chaque minute était différente de la précédente. Seul l’instant présent comptait.
– Silence !
– Moteur !
– Annonce !
– Essais, Marie, première !
– Ça tourne !
– Partez !
Je ne sais pas la devinette, mais je sais une énigme. Vaut-il mieux avoir de la poussière sur ses meubles ou sur son âme ?
– D’où vient la question ? (…)

Je distinguais dans l’ombre la haute silhouette de Robert Bresson, debout contre la caméra (…) Mon isolement dans la lumière, la concentration et l’immobilité de tous étaient autant d’éléments inconnus auparavant mais qui, loin de m’effrayer, m’aidaient. Il me suffisait de l’écouter de faire ce qu’il me demandait, sans chercher à comprendre. Je devais m’en remettre à lui ; accepter de m’abandonner. Pour des raisons que je m’expliquerai jamais, cela me convenait parfaitement. Mieux, j’éprouvais beaucoup de plaisir à lu obéir. J’entendrai, souvent, par la suite, que c’était un exercice éprouvant, voire révoltant, et que beaucoup en avaient souffert. Ce ne fut pas mon cas.

 » Jeune fille « 

Comme un plant de maïs… – Michel Houellebecq

Comme un plant de maïs déplanté de sa terre,
Une vieille coquille oubliée par la mer,
A côté de la vie,

Je me tourne vers toi qui as osé m’aimer
Viens avec moi, partons, je voudrais retrouver
Les traces de la nuit.

Etre ici est une splendeur – Marie Darrieussecq

Vie de Paula M. Becker

Elle prend des cours d’anatomie à l’Ecole des Beaux-Arts, qui vient, en 1900, d’entrouvrir ses portes aux filles. Beaucoup d’étrangères y sont inscrites, Américaines, Espagnoles, Anglaises, Allemandes, Russes : elles ne trouvent rien d’équivalent dans leur pays. Malgré les maux de tête que lui causent les cadavres (fournis par l’École de Médecine), Paula juge ces cours très précieux. Elle comprend enfin ce qu’est un genou (…) On attend d’elle de jolis tableaux séduisants, quand les hommes ont le droit de faire voyou. Et ce Paris si beau qui si dépravé ! Affreux relents d’absinthe, crasse partout, et des visages comme des oignons. Son père la conjure de ne pas se promener le soir sur les Grands Boulevards, « car ce qu’on y voit n’est pas beau. »

Sa chambre est boulevard Raspail. Dimensions : un lit de long sur un et demi de large. Papier à fleurs aux murs. Une cheminée, une lampe à paraffine. Clara Westhoff est sa voisine, elle est venue étudier chez Rodin. Premier achat : un matelas. Deuxième achat : un balai. Tout briquer, tout nettoyer. Pour trente centimes une femme de ménage viendra tous les dimanches. Paula se bricole des meubles avec des chutes de bois qu’elle couvre de cretonne. Les fleurs ici sont incroyablement peu chères, bouquets de narcisses et de mimosa, huit roses pour cinquante centimes ! Elle trouve une crèmerie où on mange pour un franc, mais ce n’est pas copieux. Elle maigrit. Une bouteille de vin rouge pour soixante centimes, c’est bon pour le fer. Ses parents lui envoient aussi des pastilles.

Le Louvre. Holbein. Le Titien, Botticelli, sa grande fresque, les cinq jeunes femmes en robes fluides, qui lui ôtent un « énorme poids sur le coeur ». Et Fra Angelico. Etre avec lui dans la compagnie des saints. Et dehors, voir la Seine, dans la brume bleue et dorée. Les acrobates sur les quais. Les bouquinistes aux étals grands ouverts. Corot et Millet chez les galeristes. Sur la rive droite, chez le marchand Vollard, elle a quelque chose à montrer à Clara : des toiles sont empilées contre les murs, elle les tourne avec assurance. Il y a ici, dit-elle, une simplicité nouvelle : Cézanne.

Disparité – Erri de Luca

   Je montais sur le mont Epomée de l’île d’Ischia la nuit pour assister à la naissance du jour. Sur le sommet, se trouve une petite terrasse de tuf creusé, un endroit pour se tenir accroupi et attendre. La première clarté fendait la nuit derrière le Vésuve, puis le soleil dépassait la bosse du volcan et éclairait la mer.
Depuis lors, j’ai l’impression qu’une énergie naissante se dégage avec plus de force qu’au couchant. Je m’explique cet effet par l’effort d’ascension du soleil au milieu du ciel. En descente, en revanche, l’effet est celui d’une énergie épuisée, en chute libre (…)
Le nom « Orient » a aussi plus de charme, celui d’une chose qui se lève, selon la langue latine, tandis qu' »Occident » est le nom d’une chose qui tombe.
Après ces aubes joyeuses, j’en ai connu d’autres, obligatoires. A l’usine, pendant mon temps de travail qui commençait à six heures, on était sous la lumière blanche des néons. De la plateforme de fabrication, je levais les yeux vers les grandes fenêtres pour saluer le jour. L’aube sur les vitres étaient une teinte pâle, brouillée, un néon au milieu des autres. Ce n’était pas la lumière du jour, c’était la lumière du temps de travail.

Le plus et le moins

A la haine je laisserai – Neruda

A la haine je laisserai
mes fers à cheval,
ma chemisette de navire,
mes chaussures de voyageur,
mon coeur de menuisier,
tout ce que j’ai su faire
et ce qui m’a aidé à souffrir,
ce que j’eus de dur et de pur,
d’indissoluble et d’émigrant,
pour qu’on apprenne dans le monde
que ceux qui ont bois et eau
peuvent couper et naviguer,
peuvent aller et peuvent revenir,
peuvent souffrir et aimer
peuvent craindre et travailler,
peuvent être et peuvent continuer,
peuvent fleurir et mourir,
peuvent être simples et obscurs,
peuvent ne pas avoir d’oreilles,
peuvent endurer le malheur,
peuvent attendre une fleur,
enfin, nous pouvons exister,
bien qu’un certain nombre de fils de pute
n’acceptent pas nos vies.

Je me suis approché de la haine – Neruda

Je me suis approché de la haine,
ses frissons sont graves,
ses notions vertigineuses.
La haine est un poisson-épée,
elle se meut dans l’eau invisible
et on la voit venir alors,
et elle a du sang sur le couteau :
la transparence la désarme.

Alors pourquoi haïr
ceux qui nous ont tant haïs ?
Ils sont là sous l’eau
guetteurs et étendus
préparant l’épée et le cruchon,
les toiles d’araignées et les dépouilles des chines.
Il ne s’agit pas de christianismes,
il ne s’agit pas de prière ni de métier,
la haine a perdu en effet :
les écailles lui sont tombées
sur le marché du venin,
et pendant ce temps le soleil se lève
et on se met à travailler
et à acheter son pain et son vin

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