cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : juillet 2016 (Page 1 sur 2)

La pluie d’été – Yves Bonnefoy

I

Mais le plus cher mais non
Le moins cruel
De tous nos souvenirs, la pluie d’été
Soudaine, brève.

Nous allions, et c’était
Dans un autre monde,
Nos bouches s’enivraient
De l’odeur de l’herbe.

Terre,
L’étoffe de la pluie se plaquait sur toi.
C’était comme le sein
Qu’eût rêvé un peintre.

II

Et tôt après le ciel
Nous consentait
Cet or que l’alchimie
Aura tant cherché.

Nous le touchions, brillant,
Sur les branches basses,
Nous en aimions le goût
D’eau, sur nos lèvres.

Et quand nous ramassions
Branches et feuilles chues,
Cette fumée le soir puis, brusque, ce feu,
C’était l’or encore.

*

Quotidien – Sollers

Vous traversez rapidement la place de la Concorde, vous jetez un oeil distrait sur l’obélisque ramené d’Egypte en 1836, et toutes ces histoires de guillotinades, ici ou ailleurs, vous paraissent invraisemblables. Les pendus de l’ancien temps vous dépriment, la chaise électrique vous a donné la nausée, l’injection létale vous choque,la balle dans la nuque chinoise vous glace, la Shoah vous épouvante de plus en plus, les égorgements islamiques viennent clapoter sur votre ordinateur.

Où en sommes-nous ? Il est claire que toute transcendance est dissoute, et que le mouvement général, en France, est un repli sur soi, de type naturaliste, comme un grand retour au 19e siècle. Les 20e siècle n’aurait pas dû exister, la tendance est au décadent Huysmans, surtout pas à Freud. Le roman familial est réinstallé chez lui, en province. La crédulité est extrême, la spiritualité une marchandise comme une autre, chaque secte vante ses produits, la drogue sévit.

Combien ? – Houellebecq

Le ciel s’assombrit entre les tours ; j’effleure le clavier de mon micro-ordinateur. Du haut de son trône dans les cieux, le Seigneur Dieu me fait un discret signe de tête d’approbation. Le processeur RISC atteint son régime de croisière ; toutes les 10 nanosecondes, le bus d’entrée-sortie balaie les bornes de ma carte de communication LCE124 ; celle-ci ne démarrera que si j’active le LCECOM.BIN et le 386SPART.PAR. Après avoir effectué ces opérations, j’accède au menu de paramétrage réseau. Les anges du Seigneur Dieu volent doucement dans la pièce ; ils observent mes initiatives sans rien dire ; contrairement à eux, je dispose de la liberté morale…
Après quelques secondes de réflexion, je clique sur le service pré-enregistré 3615 ALINE. Dans le quart d’heure qui précède, 23 personnes en France ont procédé à la même connexion (généralement au travers d’une procédure beaucoup plus simple) ; ce sont essentiellement, je le sais par expérience, des prostituées télématiques et des hommes. Je choisis le pseudonyme SUPERSALOPE, qui me paraît un peu forcé ; cependant, bien vite, j’ai des appels ; la plupart des connectés – sans doute des habitués – me demandent directement : « COMBIEN ? »

(…)

Méditant sur la numérisation progressive du monde, j’élabore le projet d’un numéro sexuel normalisé calqué sur le principe du numéro de sécurité sociale à 13 chiffres. Le sexe serait codé sur un caractère, l’année de naissance sur deux ; ensuite viendraient la taille et le poids (cinq caractères). Pour les femmes, le système de mensurations usuel (tour de hanches – tour de taille – tour de poitrine) semble bien entré dans les mœurs ; en ce qui concerne les hommes, la vulgarisation de la pornographie nous a familiarisés avec le système de numérisation simple (longueur en centimètres du sexe en érection, chiffre pour désigner le diamètre).
Sur ces bases, une femme pourrait être codée sur 14 caractères, un homme sur 12 (ce qui confirme l’opinion courante sur la plus grande complexité de la femme).
À titre d’exemple, voici les numéros sexuels normalisés de quelques amis : 159173651704, 26116144875585, 25516452925788, 158180701504 (…) l’humanité entière tiendrait sur un disque laser !

(…)

Deux heures du matin ; je me déconnecte. La lune flotte au-dessus des tours. Tout est calme. Une paix exquise envahit le ciel nocturne  ; les transmissions par satellite, cependant, se poursuivent. Je fais le serment, autant qu’il sera en mon pouvoir, de retarder l’avènement de l’Ère du Verseau, en attendant les prochaines mutations divines.

cet endroit immense appelé plateau – Anne Wiazemsky

Pénétrer dans cet endroit immense appelé plateau, c’était se retrouver à la frontière de deux mondes très distincts. Il y avait celui, obscur, où je me tenais, et un autre, au fond, si intensément lumineux qu’il paraissait irréel. Un groupe de personnes s’y mouvait silencieusement autour de Robert Bresson, reconnaissable de loin à sa belle chevelure blanche. On m’avait annoncée, quelqu’un vint me chercher et m’introduisait auprès de lui, dans la lumière. Il posa ses mains sur mes épaules. Se yeux, sa bouche, tout son être me souriait. Autour de nous, les conversations qui s’étaient d’abord interrompues reprenaient peu à peu, mais chuchotées. Lui me maintenait immobile par le seul pouvoir de son regard, le contact léger de ses mains. Il faisait très chaud et une voix ordonna :
– Soulagez les projecteurs !
– N’ayez pas peur, me dit Robert Bresson.
– Je n’ai pas peur.
Si incroyable que cela puisse paraître, c’était vrai. À partir du moment où j’avais quitté l’obscurité pour la lumière et qu’il était venu à ma rencontre, j’avais cessé d’avoir peur.
– Vous savez votre texte ?
– Oui.
Il me désigna une chaise isolée sur un fond blanc, face à une quinzaine de personnes disséminées autour de la caméra que j’avais repérée en arrivant et qui me faisait penser à une volumineuse, très belle sculpture.
– Vous allez vous asseoir. Je crierai « moteur ! » , il y aura un clap, je vous dirai « Partez ! » et seulement alors vous direz votre texte. Exactement comme chez moi.
Il fit un signe, quelqu’un sortit de l’ombre.
– Aidez-la à s’installer. Lumière ! On ne bouge plus !
Je n’étais même pas éblouie par l’intensité des projecteurs, même pas effrayée par tous ces regards qui se fixaient sur moi. J’avais conscience de vivre un moment exceptionnel et j’en savourais chaque minute car chaque minute était différente de la précédente. Seul l’instant présent comptait.
– Silence !
– Moteur !
– Annonce !
– Essais, Marie, première !
– Ça tourne !
– Partez !
Je ne sais pas la devinette, mais je sais une énigme. Vaut-il mieux avoir de la poussière sur ses meubles ou sur son âme ?
– D’où vient la question ? (…)

Je distinguais dans l’ombre la haute silhouette de Robert Bresson, debout contre la caméra (…) Mon isolement dans la lumière, la concentration et l’immobilité de tous étaient autant d’éléments inconnus auparavant mais qui, loin de m’effrayer, m’aidaient. Il me suffisait de l’écouter de faire ce qu’il me demandait, sans chercher à comprendre. Je devais m’en remettre à lui ; accepter de m’abandonner. Pour des raisons que je m’expliquerai jamais, cela me convenait parfaitement. Mieux, j’éprouvais beaucoup de plaisir à lu obéir. J’entendrai, souvent, par la suite, que c’était un exercice éprouvant, voire révoltant, et que beaucoup en avaient souffert. Ce ne fut pas mon cas.

 » Jeune fille « 

Comme un plant de maïs… – Michel Houellebecq

Comme un plant de maïs déplanté de sa terre,
Une vieille coquille oubliée par la mer,
A côté de la vie,

Je me tourne vers toi qui as osé m’aimer
Viens avec moi, partons, je voudrais retrouver
Les traces de la nuit.

Etre ici est une splendeur – Marie Darrieussecq

Vie de Paula M. Becker

Elle prend des cours d’anatomie à l’Ecole des Beaux-Arts, qui vient, en 1900, d’entrouvrir ses portes aux filles. Beaucoup d’étrangères y sont inscrites, Américaines, Espagnoles, Anglaises, Allemandes, Russes : elles ne trouvent rien d’équivalent dans leur pays. Malgré les maux de tête que lui causent les cadavres (fournis par l’École de Médecine), Paula juge ces cours très précieux. Elle comprend enfin ce qu’est un genou (…) On attend d’elle de jolis tableaux séduisants, quand les hommes ont le droit de faire voyou. Et ce Paris si beau qui si dépravé ! Affreux relents d’absinthe, crasse partout, et des visages comme des oignons. Son père la conjure de ne pas se promener le soir sur les Grands Boulevards, « car ce qu’on y voit n’est pas beau. »

Sa chambre est boulevard Raspail. Dimensions : un lit de long sur un et demi de large. Papier à fleurs aux murs. Une cheminée, une lampe à paraffine. Clara Westhoff est sa voisine, elle est venue étudier chez Rodin. Premier achat : un matelas. Deuxième achat : un balai. Tout briquer, tout nettoyer. Pour trente centimes une femme de ménage viendra tous les dimanches. Paula se bricole des meubles avec des chutes de bois qu’elle couvre de cretonne. Les fleurs ici sont incroyablement peu chères, bouquets de narcisses et de mimosa, huit roses pour cinquante centimes ! Elle trouve une crèmerie où on mange pour un franc, mais ce n’est pas copieux. Elle maigrit. Une bouteille de vin rouge pour soixante centimes, c’est bon pour le fer. Ses parents lui envoient aussi des pastilles.

Le Louvre. Holbein. Le Titien, Botticelli, sa grande fresque, les cinq jeunes femmes en robes fluides, qui lui ôtent un « énorme poids sur le coeur ». Et Fra Angelico. Etre avec lui dans la compagnie des saints. Et dehors, voir la Seine, dans la brume bleue et dorée. Les acrobates sur les quais. Les bouquinistes aux étals grands ouverts. Corot et Millet chez les galeristes. Sur la rive droite, chez le marchand Vollard, elle a quelque chose à montrer à Clara : des toiles sont empilées contre les murs, elle les tourne avec assurance. Il y a ici, dit-elle, une simplicité nouvelle : Cézanne.

La main d’Erri – 5/5

   Installée dans le petit jardin, l’ami que j’avais délaissé, je le regarde avec gratitude. Généreux, il a retrouvé sa verdure, dans les vastes pots florentins, plus d’arbustes que de fleurs. Buis, lauriers, jasmins, oliviers reprennent de la vigueur. Les romarins, la sauge en terre me préoccupent toujours. Dans diverses vasques, les jeunes pousses qu’Urli avait ramassées ça et là. Où vais-je installer le jeune pin ? Pour l’instant il m’émeut dans son pot tout étroit. Je suis fière d’avoir replanté le petit chêne. Il mesure aujourd’hui vingt centimètres — riez, rieurs, il vit !

Rosine, tu m’as déniché un bien beau cadeau…
Tu vois, je vis, j’écris. Devant cet écran, assise bien droite, je me sens pareille à ces gens humbles, tout endimanchés, tout intimidés pour quelque visite au notable du coin. Tu comprends ça ? Mais je suis excitée. Présomptueuse sûrement aussi, disons-le. Comment ne pas penser à Anne Wiazemsky que j’aime tant, Sagan, sa fantaisie, sa joie, son élégance. Cette belle idée de Jean-Paul Enthoven sur « les petits matins Sagan, un air de rien, dont on comprend longtemps après qu’il remplissait la vie – et la justifiait. »

Cet air de rien, tout ce que j’aime.
Je voudrais que ce récit ait « cet air de rien ».

Inaltérabilité de l’amour pour Urli. Inaltérabilité du lien avec Erri. Comment pourrait-il en être autrement ? La grâce est source de fidélité. Je sais que la lumière ne me fut pas donnée pour faire joli. Je suis déterminée, il n’y a qu’à marcher à partir d’où nous sommes. L’esprit est généreux, à chacun sa partition. Et me voici, vivante, à l’écoute, j’ai envie de dire bonjour au monde entier…

Peut-être… mais là,
Je traîne… je traîne… pas envie de quitter Erri.

Alors, une dernière confidence, jolie.
Moi qui ne supporte pas de surprendre mon reflet près d’un camarade, d’un inconnu, j’y vois encore une anormalité, une agression, savez-vous ce que j’ai fait avant qu’Anne ne prenne la photo ? Je me suis calfeutrée contre Erri. Oui calfeutrée. Les bras autour de son corps, sous la veste. Quelques instants. Longs. Surtout sans un mot. Gentil, bienveillant, patient, il a laissé faire. Au regard de tout ce monde dont je voulais m’isoler. Chaleur d’Erri. Pas celle de ses livres, ressentie. Chaleur réelle, sentie. N’était-ce là vraiment qu’un geste de pure dilection ?

Je veux que ce texte soit comme un souffle qu’il puisse recevoir en éclatant de rire, me saluant de la main.. simplement, léger, léger !

écrivant cela, jubilation !

la grâce, la grâce malicieuse, pourrait bien s’être faufilée dans mon message du trente mars. La lectrice attentive d’Erri que je suis, d’un coup, fait  le lien entre Erri, le rire et quelque présage heureux.

« SANS ECLATS DE RIRE AVANT, LES BAISERS SONT FADES »

ERRI,

UN BAISER  !

_______________________________________________________

PS – le plumbago est reparti.
Quant au petit chêne le voici,

IMG_2148

20 cm

………………..

à Rosine

La main d’Erri – 4/5

J’étais dans cette librairie, L’écume des Pages, boulevard Saint-Germain. Montedidio. Je lui  tournais autour. Je tournais. Je revenais. Et je renonçai. Inconsciemment j’obéissais à une sommation « Non, attends, plus tard. » Bon. Je me trouvai étonnamment raisonnable. Voyons. Quelques semaines plus tard aucune voix n’intervint lorsque je saisis des romans écrits par d’autres.

J’oubliais. Je l’oubliais.

L’impulsion de le lire me fut donnée après la mort d’Urli « Lis Erri ». Je ne savais pas que j’obéissais. Montedidio, d’autres textes. Imparable, la confusion s’installa, le trouble se propagea. Je croyais entendre Urli. La douleur. Ça y est ma fille, transfert, fantasmes. J’espaçai les lectures. Le temps passa. Je crus me renforcer, je m’endurcissais. Je souriais, pitoyable. Avoir l’air. Je me sentais, je me voyais devenir inexistante, comme si l’humanité me désertait, aucune force, aucun désir me permettant de réagir. Je m’abîmai. Plus d’espérance. L’indifférence planait, stagnant sur place.

Un matin d’hiver, le coup de tonnerre. Choc brutal, frontal, retour de la voix, intransigeante cette fois. « Tu dois écrire à Erri ». « Maintenant ! »  Inlassablement répétés. Martelés. Jours. Nuits. Raisonnement inutile, sorties, vaines. Paniques. Suées. Je ne comprenais rien. Toujours cette injonction  « maintenant ». Seule, je ne savais comment l’expliquer à d’autres. Comment trouver de l’aide. Je pleurais. J’implorais. Rien. Plus fort était l’étau. J’ai pris peur. Prostrée, acculée, j’ai subi pendant 10 jours cette violence. Alors, un matin, épuisée, vidée, vaincue… j’ai abdiqué. Docile, si docile, je m’assis en somnambule devant l’ordinateur. Je ne sais même pas si j’avais mes lunettes, sûrement je les avais. Sentiment de non-sensation, de flottement. Automaticité du geste. On appuie sur le bouton, là. Le site. Ecrire un message.
Aussitôt… magnifique, inoubliable… Un flot… un flot de mots qui se libèrent… légers, comme ça : … Il fait tout doux à Paris, le ciel ce matin fut rose, bleu, gris. C’est beau..

Envoi… Réponse sublime… Eveil.

Peut-être connaissez-vous cette phrase de René Char : Vous tendez une allumette à votre lampe et ce qui s’allume n’éclaire pas. C’est loin, très loin de vous, que le cercle s’illumine.

J’ignorai que la Grâce avait besoin de ce vide en moi pour se couler, agir. J’ai remercié en silence, émerveillée d’être tant aimée.
Le secours vient toujours quand il faut, dit Sollers.

Parce que me fut accordé ce don magnifique,
en résonance aux mots d’Urli,
ne devoir lire les mots d’Erri qu’au moment juste,
Parce que me fut intimé l’envie irrépressible de lui écrire,
Parce que je sus obéir malgré moi à cette force,
Parce qu’il sut y répondre en employant les mots justes,
Je pus retrouver mon unité.

C’est ça le mystère de la Grâce.
C’est ça que je pense avoir abimé.

Je veux réparer sans m’imposer. Je me connais, je rêve qu’un peu de cette grâce reçue lui soit rendue, même s’il en abonde. Comment faire ?

à suivre

La main d’Erri 3/5

Pâques.
Je rentre d’un voyage.
Erri sourit près de moi.
La photo fut prise par Anne.
En soirée, agaçante, revient cette litanie que j’avais écartée crânement le matin : Ecris à Erri ! Ecris-lui.
Le ton se fait lamento, à l’italienne, vous voyez le genre…
La voix se tait. Opportuniste, la Vanité place aussitôt la sienne.

J’ai laissé faire.

Oui, après tout pourquoi pas, lui dire que toi la parisienne tu étais à Gap pour Quichotte et les Invincibles (exceptionnel !). Oui bien sûr lui rappeler la photo. Oui lui parler de toi inévitablement. Oui, – quelle imbécile !

La réponse d’Erri à ce courrier calamiteux.
Elle intervint le lendemain.
8 h 02
Bonjour Anna, de mon retour dans une Pâques mouillée, bonjour à la photo qui nous isole parmi la foule sortant d’une salle. Ça  sert à me souvenir que c’est toujours pour une seule personne que nous buvons, chantons, bavardons au nom de Quichotte. Merci Anna, Erri.

L’écrivant maintenant sur la machine, je la trouve magnifique en fait cette réponse.
Mais à la réception, décontenancée la lumineuse Anna de la photo. J’y vis une réponse aimable, un rien administrative. J’osai me relire, je compris tout.
Pardon Erri fut ma première pensée.
L’ennui s’évacue. L’insistance demeure imparable, calamiteuse. Moi la légère, je me suis révélée encombrante. Je veux rayer les mots de l’écran. Je lis : Quelle était belle cette table Erri, avec ces trois garçons assis autour d’elle. Le vin qu’ils partageaient semblaient bon… Là, nous abordons le début de la dérive, le bavardage insipide, prétentieux, qu’il vaut mieux ne pas réitérer. La glissade se poursuit, inexorable, jusqu’à l’inévitable, l’ennui – profond – à bailler ! N’importe quoi ! J’ai honte,  j’ai honte. Je veux disparaître. Je ressens le sentiment de faire offense au monde. J’ai fait offense au monde.
Qu’est-ce qu’il m’a pris ?

Voilà les amis où mène l’outrecuidance, à la déconfiture !
Dieu veillait… Il n’aime pas les orgueilleux qui se la jouent.

Toi la bêtise, prépare ta sépulture –
Toi l’orgueil, je vais te baffer !

Seule Rosine connût mon ridicule.
– Ecris.
– Après ce naufrage…
– Laisse-toi aller au fil de l’eau…

Mozart !
Soutenez-moi avec des gâteaux !
Jésus, Aidez-moi !
Il l’a fait.

Il m’a rendu têtue en quelque sorte.

J’ai résisté à la solution dictée par l’orgueil : le découragement, le repli sur soi, l’absurde morosité. Que désormais je puisse lutter, ne plus lui permettre de me capturer, de s’installer. Plus jamais ce danger. J’avais bien dit que j’allais t’baffer ! L’espérance, qui n’était pas bien loin, a répondu à l’appel.

C’est ainsi que le 30 mars au matin, me réveille la voix : Ecris !
c’est reparti,  pensai-je.
et bien figurez-vous je n’ai pas hésité. Cet appel puissant, je l’ai respecté. Comme en janvier les mots vinrent tels quels, sincères.
L’orgueil la vanité n’en dictèrent aucun.
Le texte n’appelait pas de réponse.
Il n’y en a pas eu.
Du temps passera avant que la main d’Erri retrouve sur le clavier la joie de m’écrire Hinnèni. Qu’importe. Je suis têtue. D’ailleurs, à quoi puis-je prétendre ?
Un plat de pâtes. – vrai, partager sa table doit être jubilatoire.
Il m’a tellement gâtée.
L’élan. La beauté. L’envie. Des carrures.

Qu’est-ce que je cherche  en fait ? J’ai envie de dire comme ça, la pureté du regard. Je veux croire, être drôle, vivante, gentille, et ce n’est pas un vain mot. Je connais la gravité, l’état du monde, je m’informe. La tristesse n’est pas dans ma nature.
D’une dame, je n’ai rien. Je me coiffe à la diable, les cheveux blancs jouent le jeu et s’amusent à être lumineux. Je ne saurai jamais me maquiller. Je chasse mollement certaines futilités, tel ce luxe des belles matières. Jean, pull et boots, la base de mon quotidien. Je sais que je ne résiste pas à certaines crèmes pour le corps, au parfum. Le nouveau, Double Vanille, un enchantement, je garderai Mitsouko jusqu’à la fin. Miller l’a aimé sur la peau d’Anaïs Nin. Miller, un autre ami très cher. Je reste paralysée, confondue devant les petites misères techniques du quotidien ; je suis admirative des filles qui savent tout faire, des femmes solides. Les courriers de l’administration me pétrifient sans raison à la seule vue de l’enveloppe. J’aime la douceur, la belle lenteur, la gaieté. Je fuis le mépris permanent de toute chose, la hargne, le nihilisme, le no future des temps. Je comprends la colère. L’insouciance demeure malgré les chocs de la vie, la maturité ne vient pas. Le plaisir de faire de la cuisine est arrivé tardivement, là je m’en veux vraiment. Je n’ai pas le sens de l’orientation, je me perds sans raison. Je suis dissipée. Distraite. Rêveuse. Sûrement pas très courageuse. Petite fille, j’aimais la géographie. Les cartes. Là où vivent les gens. Je voyage peu maintenant que je suis seule. Une amie ne rêve que de découvertes, elle part tout le temps. Elle vient de reprendre la voiture d’Urli. Je suis tout juste en train d’apprendre à conduire. Les fous rires avec l’instructeur sont certes nombreux mais je n’avance guère, ça ne me passionne pas du tout en fait. Il me semble n’avoir envie que de Venise…
Et cette rengaine, soudain, en retour,
Erri.
Erri de Luca n’est évidemment pas arrivé comme ça dans ma vie.
Alors, pourquoi lui plutôt que mon merveilleux Sollers dont je soûle tout le monde ?
Sollers, l’évidence. Ecrire son nom et déjà je souris. C’est très simple, je m’en donne à coeur joie. Ses mots : Restez carrosse ! Magie ! Embellissez !… Lorsqu’il écrit sur Venise, j’aime qu’il cite à répétition les noms des bateaux qui passent ou qu’il raconte la ville. Cet homme m’a appris à savoir lire, à m’interroger. Mes études furent bâclées ; je suis incapable de saisir Heidegger, qu’importe, il m’a donné le vrai goût de la lecture. Pas de liste. Quand même merci pour Dante.
Il m’a fait relire les poètes. Je continue chaque jour.
Un ami tient un restaurant près de sa maison d’édition. Il m’offrit, dédicacé à l’encre bleue, « Le dictionnaire amoureux de Venise ». Jamais je n’ai songé à une dédicace. Jamais ne me vient l’idée de lui adresser le moindre mot. Le lire suffit à ma joie. Rien à ajouter. Que du bonheur.
Dans certains livres, il cite un nom : Erri de Luca.
Parlons-en enfin vraiment. Nous sommes bien au-delà de l’admiration. « ça durera ce que ça durera, en attendant j’aime : un peu abruti par des compagnies de livres, des ongles jamais nets, des cheveux courts et gris presque tous là encore, des pieds larges, de bonnes dents, un dos épaissi comme du bois creux, j’aime droit devant, à un demi-mètre, une femme survenue dans ma vie. »
Il est vrai, sans artifices. C’est cet homme-là qui m’a répondu.
Je ne voulais pas lui écrire.
J’ai lutté.
Le mystère de la Grâce, nous le touchons. Saurais-je trouver les mots justes ?

à suivre

La main d’Erri – 2/5

   Puis, peu à peu, autre merveille, je me sens devenir lumineuse, j’avoue. Les crèmes n’y jouant aucun rôle. C’est en dedans. L’envie, cette grande absente, revient enfin me chercher. Par ricochet, s’impose, jolie, l’image de l’homme que j’aime. Je n’écrirai pas sur notre amour, moi je ne divulgue rien, disait-il. Urli, d’abord une allure, un seigneur. Puis un regard, un bon regard, tout de suite curieux de vous. Je n’éprouve pas de nostalgie. Jamais. De la peine, oui souvent. D’autorité, j’inscris ces quelques lignes. Je me tairai, mais après.
Là, j’ai envie.
J’ai envie de te photographier, première chose qui me vienne à l’esprit ; peut-être à cause de la photo où je souris contre Erri… J’ai envie de te faire plaisir, de te plaire, de te séduire, de t’amuser. J’ai envie de te voir embrasser Laura, notre enfant. J’ai envie de te voir choisir avec un soin méticuleux les fleurs pour un bouquet que tu veux m’offrir. Nos chamailleries, moi j’aime les petits bouquets, toi les larges brassées. M’acheter des fleurs toute seule reste encore un exercice difficile. J’ai envie que tu me caresses la joue Tu vas bien ? J’ai envie de ton émotion quand tu contemples une statue de marbre, de plâtre, de bronze (touche mon amour, tu peux quand même). J’ai envie de te fatiguer Je t’aime, mais qu’est-ce que je t’aime, ça me fatigue. J’ai envie de lire près de toi dans notre lit. Tu me titillais. Je n’ai jamais pu aller au-delà de quatre pages. J’ai envie que tu m’embrasses dans le cou Tu sens le soleil, la pastèque, l’été. Tu es ma vie. J’ai envie d’entendre ta voix éclatante quand tu pénètres dans le salon où se trouvent nos livres pêle-mêle Bonjour la pièce ! Bonjour tout le monde ! Sollers, salut ! J’ai envie de ton regard. J’ai envie de regarder tes mains. J’ai envie de t’écouter rire et parler avec les amis. J’ai envie que ce réalise ce rêve délicieux qui m’a réveillé l’autre matin. Nous étions sur un muret. Les jambes dans le vide. Tout était lumineux. Le ciel bleu. Il faisait chaud. Nous partagions des chocolats. Tu te penches vers moi Qu’est-ce que tu as dans le tien ? Tu me le donnes ? C’est ça la vie avec toi, l’harmonie même dans les rêves. Il y eut quelques disputes, de la vaisselle cassée, pour l’histoire. Aucune porte claquée.
Je t’ai fait très mal deux fois. Toi jamais.
Notre vie ensemble presqu’un chiffre biblique. Pas de désert, des jardins, des odeurs, de la saveur, du goût. Quand vous aimez quelqu’un, aimez-le passionnément et à tout instant, c’est le temps en personne qui vous aime. La phrase de Sollers est vraie. J’en atteste.

Poursuivons.
Filles et garçons, méditez bien cette pensée d’Erri : « Considero valore… tacere in tempo ». J’attache de la valeur à se taire à temps. J’aurais dû la copier cent fois.
Toute à ma joie retrouvée, je me suis laissée bercer par ce désir de relancer un appel qui ne vient pas d’une voix…
Qui dit Eveil dit Ecoute. Je fus présomptueuse, me fiant à une vigilance bien trop innocente encore. Quelques restes de bêtise somnolaient près de l’orgueil…
Les cloches de Pâques les réveillèrent.
et pour tinter… elles tintèrent.

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