cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

La main d’Erri 3/5

Pâques.
Je rentre d’un voyage.
Erri sourit près de moi.
La photo fut prise par Anne.
En soirée, agaçante, revient cette litanie que j’avais écartée crânement le matin : Ecris à Erri ! Ecris-lui.
Le ton se fait lamento, à l’italienne, vous voyez le genre…
La voix se tait. Opportuniste, la Vanité place aussitôt la sienne.

J’ai laissé faire.

Oui, après tout pourquoi pas, lui dire que toi la parisienne tu étais à Gap pour Quichotte et les Invincibles (exceptionnel !). Oui bien sûr lui rappeler la photo. Oui lui parler de toi inévitablement. Oui, – quelle imbécile !

La réponse d’Erri à ce courrier calamiteux.
Elle intervint le lendemain.
8 h 02
Bonjour Anna, de mon retour dans une Pâques mouillée, bonjour à la photo qui nous isole parmi la foule sortant d’une salle. Ça  sert à me souvenir que c’est toujours pour une seule personne que nous buvons, chantons, bavardons au nom de Quichotte. Merci Anna, Erri.

L’écrivant maintenant sur la machine, je la trouve magnifique en fait cette réponse.
Mais à la réception, décontenancée la lumineuse Anna de la photo. J’y vis une réponse aimable, un rien administrative. J’osai me relire, je compris tout.
Pardon Erri fut ma première pensée.
L’ennui s’évacue. L’insistance demeure imparable, calamiteuse. Moi la légère, je me suis révélée encombrante. Je veux rayer les mots de l’écran. Je lis : Quelle était belle cette table Erri, avec ces trois garçons assis autour d’elle. Le vin qu’ils partageaient semblaient bon… Là, nous abordons le début de la dérive, le bavardage insipide, prétentieux, qu’il vaut mieux ne pas réitérer. La glissade se poursuit, inexorable, jusqu’à l’inévitable, l’ennui – profond – à bailler ! N’importe quoi ! J’ai honte,  j’ai honte. Je veux disparaître. Je ressens le sentiment de faire offense au monde. J’ai fait offense au monde.
Qu’est-ce qu’il m’a pris ?

Voilà les amis où mène l’outrecuidance, à la déconfiture !
Dieu veillait… Il n’aime pas les orgueilleux qui se la jouent.

Toi la bêtise, prépare ta sépulture –
Toi l’orgueil, je vais te baffer !

Seule Rosine connût mon ridicule.
– Ecris.
– Après ce naufrage…
– Laisse-toi aller au fil de l’eau…

Mozart !
Soutenez-moi avec des gâteaux !
Jésus, Aidez-moi !
Il l’a fait.

Il m’a rendu têtue en quelque sorte.

J’ai résisté à la solution dictée par l’orgueil : le découragement, le repli sur soi, l’absurde morosité. Que désormais je puisse lutter, ne plus lui permettre de me capturer, de s’installer. Plus jamais ce danger. J’avais bien dit que j’allais t’baffer ! L’espérance, qui n’était pas bien loin, a répondu à l’appel.

C’est ainsi que le 30 mars au matin, me réveille la voix : Ecris !
c’est reparti,  pensai-je.
et bien figurez-vous je n’ai pas hésité. Cet appel puissant, je l’ai respecté. Comme en janvier les mots vinrent tels quels, sincères.
L’orgueil la vanité n’en dictèrent aucun.
Le texte n’appelait pas de réponse.
Il n’y en a pas eu.
Du temps passera avant que la main d’Erri retrouve sur le clavier la joie de m’écrire Hinnèni. Qu’importe. Je suis têtue. D’ailleurs, à quoi puis-je prétendre ?
Un plat de pâtes. – vrai, partager sa table doit être jubilatoire.
Il m’a tellement gâtée.
L’élan. La beauté. L’envie. Des carrures.

Qu’est-ce que je cherche  en fait ? J’ai envie de dire comme ça, la pureté du regard. Je veux croire, être drôle, vivante, gentille, et ce n’est pas un vain mot. Je connais la gravité, l’état du monde, je m’informe. La tristesse n’est pas dans ma nature.
D’une dame, je n’ai rien. Je me coiffe à la diable, les cheveux blancs jouent le jeu et s’amusent à être lumineux. Je ne saurai jamais me maquiller. Je chasse mollement certaines futilités, tel ce luxe des belles matières. Jean, pull et boots, la base de mon quotidien. Je sais que je ne résiste pas à certaines crèmes pour le corps, au parfum. Le nouveau, Double Vanille, un enchantement, je garderai Mitsouko jusqu’à la fin. Miller l’a aimé sur la peau d’Anaïs Nin. Miller, un autre ami très cher. Je reste paralysée, confondue devant les petites misères techniques du quotidien ; je suis admirative des filles qui savent tout faire, des femmes solides. Les courriers de l’administration me pétrifient sans raison à la seule vue de l’enveloppe. J’aime la douceur, la belle lenteur, la gaieté. Je fuis le mépris permanent de toute chose, la hargne, le nihilisme, le no future des temps. Je comprends la colère. L’insouciance demeure malgré les chocs de la vie, la maturité ne vient pas. Le plaisir de faire de la cuisine est arrivé tardivement, là je m’en veux vraiment. Je n’ai pas le sens de l’orientation, je me perds sans raison. Je suis dissipée. Distraite. Rêveuse. Sûrement pas très courageuse. Petite fille, j’aimais la géographie. Les cartes. Là où vivent les gens. Je voyage peu maintenant que je suis seule. Une amie ne rêve que de découvertes, elle part tout le temps. Elle vient de reprendre la voiture d’Urli. Je suis tout juste en train d’apprendre à conduire. Les fous rires avec l’instructeur sont certes nombreux mais je n’avance guère, ça ne me passionne pas du tout en fait. Il me semble n’avoir envie que de Venise…
Et cette rengaine, soudain, en retour,
Erri.
Erri de Luca n’est évidemment pas arrivé comme ça dans ma vie.
Alors, pourquoi lui plutôt que mon merveilleux Sollers dont je soûle tout le monde ?
Sollers, l’évidence. Ecrire son nom et déjà je souris. C’est très simple, je m’en donne à coeur joie. Ses mots : Restez carrosse ! Magie ! Embellissez !… Lorsqu’il écrit sur Venise, j’aime qu’il cite à répétition les noms des bateaux qui passent ou qu’il raconte la ville. Cet homme m’a appris à savoir lire, à m’interroger. Mes études furent bâclées ; je suis incapable de saisir Heidegger, qu’importe, il m’a donné le vrai goût de la lecture. Pas de liste. Quand même merci pour Dante.
Il m’a fait relire les poètes. Je continue chaque jour.
Un ami tient un restaurant près de sa maison d’édition. Il m’offrit, dédicacé à l’encre bleue, « Le dictionnaire amoureux de Venise ». Jamais je n’ai songé à une dédicace. Jamais ne me vient l’idée de lui adresser le moindre mot. Le lire suffit à ma joie. Rien à ajouter. Que du bonheur.
Dans certains livres, il cite un nom : Erri de Luca.
Parlons-en enfin vraiment. Nous sommes bien au-delà de l’admiration. « ça durera ce que ça durera, en attendant j’aime : un peu abruti par des compagnies de livres, des ongles jamais nets, des cheveux courts et gris presque tous là encore, des pieds larges, de bonnes dents, un dos épaissi comme du bois creux, j’aime droit devant, à un demi-mètre, une femme survenue dans ma vie. »
Il est vrai, sans artifices. C’est cet homme-là qui m’a répondu.
Je ne voulais pas lui écrire.
J’ai lutté.
Le mystère de la Grâce, nous le touchons. Saurais-je trouver les mots justes ?

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  1. Merci Anna.
    « J’ai résisté à la solution dictée par l’orgueil : le découragement, le repli sur soi, l’absurde morosité.  » Justesse.
    Et puis cette description de « vous ». Transparence, pour ne pas dire candeur. Et où je me suis vue dans tellement de mots.
    Enfin, si vous savez lire, Anna, vous savez aussi écrire. L’émotion passe.

    • admin

      C’est vrai ? Je parle de vous là. Caroline, le mieux que l’on peut faire avec ce que l’on a et la force que l’on a. S’il faut rester à l’écart quelque temps, il faut le faire.

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