Vie de Paula M. Becker

Elle prend des cours d’anatomie à l’Ecole des Beaux-Arts, qui vient, en 1900, d’entrouvrir ses portes aux filles. Beaucoup d’étrangères y sont inscrites, Américaines, Espagnoles, Anglaises, Allemandes, Russes : elles ne trouvent rien d’équivalent dans leur pays. Malgré les maux de tête que lui causent les cadavres (fournis par l’École de Médecine), Paula juge ces cours très précieux. Elle comprend enfin ce qu’est un genou (…) On attend d’elle de jolis tableaux séduisants, quand les hommes ont le droit de faire voyou. Et ce Paris si beau qui si dépravé ! Affreux relents d’absinthe, crasse partout, et des visages comme des oignons. Son père la conjure de ne pas se promener le soir sur les Grands Boulevards, « car ce qu’on y voit n’est pas beau. »

Sa chambre est boulevard Raspail. Dimensions : un lit de long sur un et demi de large. Papier à fleurs aux murs. Une cheminée, une lampe à paraffine. Clara Westhoff est sa voisine, elle est venue étudier chez Rodin. Premier achat : un matelas. Deuxième achat : un balai. Tout briquer, tout nettoyer. Pour trente centimes une femme de ménage viendra tous les dimanches. Paula se bricole des meubles avec des chutes de bois qu’elle couvre de cretonne. Les fleurs ici sont incroyablement peu chères, bouquets de narcisses et de mimosa, huit roses pour cinquante centimes ! Elle trouve une crèmerie où on mange pour un franc, mais ce n’est pas copieux. Elle maigrit. Une bouteille de vin rouge pour soixante centimes, c’est bon pour le fer. Ses parents lui envoient aussi des pastilles.

Le Louvre. Holbein. Le Titien, Botticelli, sa grande fresque, les cinq jeunes femmes en robes fluides, qui lui ôtent un « énorme poids sur le coeur ». Et Fra Angelico. Etre avec lui dans la compagnie des saints. Et dehors, voir la Seine, dans la brume bleue et dorée. Les acrobates sur les quais. Les bouquinistes aux étals grands ouverts. Corot et Millet chez les galeristes. Sur la rive droite, chez le marchand Vollard, elle a quelque chose à montrer à Clara : des toiles sont empilées contre les murs, elle les tourne avec assurance. Il y a ici, dit-elle, une simplicité nouvelle : Cézanne.