cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

cet endroit immense appelé plateau – Anne Wiazemsky

Pénétrer dans cet endroit immense appelé plateau, c’était se retrouver à la frontière de deux mondes très distincts. Il y avait celui, obscur, où je me tenais, et un autre, au fond, si intensément lumineux qu’il paraissait irréel. Un groupe de personnes s’y mouvait silencieusement autour de Robert Bresson, reconnaissable de loin à sa belle chevelure blanche. On m’avait annoncée, quelqu’un vint me chercher et m’introduisait auprès de lui, dans la lumière. Il posa ses mains sur mes épaules. Se yeux, sa bouche, tout son être me souriait. Autour de nous, les conversations qui s’étaient d’abord interrompues reprenaient peu à peu, mais chuchotées. Lui me maintenait immobile par le seul pouvoir de son regard, le contact léger de ses mains. Il faisait très chaud et une voix ordonna :
– Soulagez les projecteurs !
– N’ayez pas peur, me dit Robert Bresson.
– Je n’ai pas peur.
Si incroyable que cela puisse paraître, c’était vrai. À partir du moment où j’avais quitté l’obscurité pour la lumière et qu’il était venu à ma rencontre, j’avais cessé d’avoir peur.
– Vous savez votre texte ?
– Oui.
Il me désigna une chaise isolée sur un fond blanc, face à une quinzaine de personnes disséminées autour de la caméra que j’avais repérée en arrivant et qui me faisait penser à une volumineuse, très belle sculpture.
– Vous allez vous asseoir. Je crierai « moteur ! » , il y aura un clap, je vous dirai « Partez ! » et seulement alors vous direz votre texte. Exactement comme chez moi.
Il fit un signe, quelqu’un sortit de l’ombre.
– Aidez-la à s’installer. Lumière ! On ne bouge plus !
Je n’étais même pas éblouie par l’intensité des projecteurs, même pas effrayée par tous ces regards qui se fixaient sur moi. J’avais conscience de vivre un moment exceptionnel et j’en savourais chaque minute car chaque minute était différente de la précédente. Seul l’instant présent comptait.
– Silence !
– Moteur !
– Annonce !
– Essais, Marie, première !
– Ça tourne !
– Partez !
Je ne sais pas la devinette, mais je sais une énigme. Vaut-il mieux avoir de la poussière sur ses meubles ou sur son âme ?
– D’où vient la question ? (…)

Je distinguais dans l’ombre la haute silhouette de Robert Bresson, debout contre la caméra (…) Mon isolement dans la lumière, la concentration et l’immobilité de tous étaient autant d’éléments inconnus auparavant mais qui, loin de m’effrayer, m’aidaient. Il me suffisait de l’écouter de faire ce qu’il me demandait, sans chercher à comprendre. Je devais m’en remettre à lui ; accepter de m’abandonner. Pour des raisons que je m’expliquerai jamais, cela me convenait parfaitement. Mieux, j’éprouvais beaucoup de plaisir à lu obéir. J’entendrai, souvent, par la suite, que c’était un exercice éprouvant, voire révoltant, et que beaucoup en avaient souffert. Ce ne fut pas mon cas.

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  1. D’abord pour ces mots, qui m’avaient tant parlé déjà dans « les mots pour le dire », merci Anna.
    Et enfin, pour ce que ça vaut, moi, de la poussière, y en a toujours plein sur mes meubles. Sur mon âme, je sais pas trop. Je peux seulement espérer, toujours, que je balaie aux bons endroits.

    • admin

      vous parlez en philosophe. Bon sens du terme : vous balayez… D’autres entassent sous le tapis.

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