cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : juillet 2016 (Page 2 sur 2)

La main d’Erri – 1/4

Pour entrer dans cette histoire,
commencer peut-être par ma dernière réponse à Erri.
Après, j’explique pourquoi Rosine m’a dit simplement un jour d’été  « Ecris… »
et cela me mena là où il fallait que je fusse.

Date : 30 mars 08:29:20 HAEC
À : erridl
J’arrive. Je trouve votre message, mais quelle gentillesse d’avoir répondu à une lettre aussi désordonnée ! J’en ris encore.
J’y pense d’un coup : Erri = Rire. Bel anagramme. Beau présage !
Au revoir Erri. Prenez soin de vous.
Anna
PS – le jardin reprend tournure. Seul le plumbago me semble abdiquer ;
le froid, le vent. Je garde espoir.

Erri. Erri de Luca bien sûr, l’écrivain.
Un homme fatigué, toujours en éveil. Ses mots forment des phrases qui trottent dans votre tête et l’embellissent. Son humanité éclaire chaque page de ses livres. Son érudition, discrète. Un charme. Un charme… J’arrête, vous saisissez, surtout si vous le connaissez. Dire quand même que j’aime que ses gestes soient simples. Comme l’étaient ceux d’Urli, mon amour, mon mari. Les mêmes valeurs partagées Erri et lui, un même tempérament, gentils et généreux tous deux – Ne vous égarez pas, jetez aux oubliettes fantasmes et transfert, Erri n’est pas un consolateur.
Sa main me ramena la lumière par les mots qu’il m’écrivit.
Je ne la cherchais pas.

Seigneur ! tous ces mots me semblent d’un poncif…

Mais quoi dire d’autre ? C’est une histoire de grâce.
Tout simplement.
Pourquoi Erri ? Sûrement parce qu’il est magnifique, fidèle, et sa main, solide.

Je vais devoir ramer…

J’ai égaré la légèreté, ça ne pardonne pas !

Je raconte.
La légèreté, ce fut notre premier contact, Erri et moi.
Le début de ma lettre du 24 janvier. Lisez, écoutez :
Il fait tout doux à Paris. Le ciel ce matin fut rose, bleu, gris. C’est beau. Le jardin autour de la maison me semble un foutoir insurmontable. Je referme le livre et j’ai une irrépressible envie de vous dire bonjour. Le truc, quand je le prends, j’entends à chaque fois Hinnèni. Je vous assure, c’est ainsi… Même ton léger pour la suite, une admiration piquée d’une timidité maladroite, assez sympathique je crois.

Merveille de trouver sa réponse, joyeuse, le lendemain.
« Chère Anna, Me voici, Eccomi, Hinnèni, on répond tous les jours à un appel qui ne vient pas d’une voix. C’est une joie pour moi que vous répondiez comme ça à un passage d’une histoire écrite par moi. »

J’adore cette envolée Me voici, eccomi, hinnèni. Le don de soi, la main tendue.
Immédiatement je deviens réactive.
Par les mots d’Erri je ressens que la beauté bienfaisante m’envahit de nouveau, doucement, délicatement. Elle était partie, accompagnant Urli. Qui me la restitue, en choisissant en écho la voix d’Erri. Je la découvre depuis peu cette voix.
Elle exprime avec un même phrasé certaines pensées sur le même ton qu’employait Urli, des convergences d’images tout à fait déroutantes.
Mieux que troublée… bouleversée.
Reconnaissante ?
A vie.

Reprenons,
La beauté ne fut qu’un prélude, il y avait une suite au message d’Erri.
En forme d’injonction : J’espère que vous vous donnez aussi le plaisir de répondre à quelqu’un dans votre journée… Fulgurant ! Ne vivez pas par procuration !
Croyez-le, tel un souffle, toutes les peurs récurrentes implosent. J’assiste en direct live au retour magistral des sensations, de l’élan. J’en fus éblouie. Un rien épatée, il y a de quoi. Cette foutue chrysalide grise qui m’enveloppait depuis tant de mois m’anesthésiant inexorablement se déchire se détache de moi telle une pelure.
C’est ainsi que tout commença. Je sortis de ma veille.
Le Quatuor Talich jouait l’allegro des « Dissonances » – la musique de Mozart reste liée à cet instant. Dieu est là, vous dis-je. Et je chantais et je chantais… A la maison.
Dans ma solitude heureuse. Dans la cuisine bleue des scènes de pastorales désuètes forment un rappel de nos origines paysannes, la campagne de Vénétie pour Urli, l’Emilie pour moi. Je note. Je note tout le temps, des citations, des mots d’Urli, d’amis, des versets (Soutenez-moi avec des gâteaux Réconfortez-moi avec des pommes Je suis malade d’amour… vous savez, le Cantique des Cantiques, je n’arrive pas à l’apprendre par cœur). Dans le salon voisin dont j’aime tant les couleurs à la chaux grenat et rose, les livres s’entassent. Ils s’y adaptent très bien. Une cheminée. Des fauteuils, un grand canapé à changer. Quelques photos, amitié à l’ancienne profession. Presque toujours la musique, les magnifiques, Billie, Dylan, Gould, Bach, cette Partita n° 4, mon délice. Beethoven. Et lui, Mozart, mon frère. Les murs doivent en être imprégné, imbibé : sûrement pour ça, même silencieuse la maison reste joyeuse. Les sorties, brèves, se limitent à l’essentiel. J’essaie. Je m’intéresse. Mais je veux rentrer, retrouver la maison. L’envolée est dans la tête, l’inertie dans les actes. Je m’impose on ne sait pourquoi des frontières que j’assimile à du discernement. Erri devint pour moi la main qui apporte la Grâce, ce don divin. Je savoure l’ironie de la chanson que pourrait en faire son ami Gianmaria Testa, Erri et la main de la Grâce, pourtant, qui sait ?

à suivre

 

 

Disparité – Erri de Luca

   Je montais sur le mont Epomée de l’île d’Ischia la nuit pour assister à la naissance du jour. Sur le sommet, se trouve une petite terrasse de tuf creusé, un endroit pour se tenir accroupi et attendre. La première clarté fendait la nuit derrière le Vésuve, puis le soleil dépassait la bosse du volcan et éclairait la mer.
Depuis lors, j’ai l’impression qu’une énergie naissante se dégage avec plus de force qu’au couchant. Je m’explique cet effet par l’effort d’ascension du soleil au milieu du ciel. En descente, en revanche, l’effet est celui d’une énergie épuisée, en chute libre (…)
Le nom « Orient » a aussi plus de charme, celui d’une chose qui se lève, selon la langue latine, tandis qu' »Occident » est le nom d’une chose qui tombe.
Après ces aubes joyeuses, j’en ai connu d’autres, obligatoires. A l’usine, pendant mon temps de travail qui commençait à six heures, on était sous la lumière blanche des néons. De la plateforme de fabrication, je levais les yeux vers les grandes fenêtres pour saluer le jour. L’aube sur les vitres étaient une teinte pâle, brouillée, un néon au milieu des autres. Ce n’était pas la lumière du jour, c’était la lumière du temps de travail.

Le plus et le moins

A la haine je laisserai – Neruda

A la haine je laisserai
mes fers à cheval,
ma chemisette de navire,
mes chaussures de voyageur,
mon coeur de menuisier,
tout ce que j’ai su faire
et ce qui m’a aidé à souffrir,
ce que j’eus de dur et de pur,
d’indissoluble et d’émigrant,
pour qu’on apprenne dans le monde
que ceux qui ont bois et eau
peuvent couper et naviguer,
peuvent aller et peuvent revenir,
peuvent souffrir et aimer
peuvent craindre et travailler,
peuvent être et peuvent continuer,
peuvent fleurir et mourir,
peuvent être simples et obscurs,
peuvent ne pas avoir d’oreilles,
peuvent endurer le malheur,
peuvent attendre une fleur,
enfin, nous pouvons exister,
bien qu’un certain nombre de fils de pute
n’acceptent pas nos vies.

Je me suis approché de la haine – Neruda

Je me suis approché de la haine,
ses frissons sont graves,
ses notions vertigineuses.
La haine est un poisson-épée,
elle se meut dans l’eau invisible
et on la voit venir alors,
et elle a du sang sur le couteau :
la transparence la désarme.

Alors pourquoi haïr
ceux qui nous ont tant haïs ?
Ils sont là sous l’eau
guetteurs et étendus
préparant l’épée et le cruchon,
les toiles d’araignées et les dépouilles des chines.
Il ne s’agit pas de christianismes,
il ne s’agit pas de prière ni de métier,
la haine a perdu en effet :
les écailles lui sont tombées
sur le marché du venin,
et pendant ce temps le soleil se lève
et on se met à travailler
et à acheter son pain et son vin

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