cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : août 2016 (Page 1 sur 2)

Crue – Philippe Forest

On vit souvent, sans le savoir, en voisin de l’enfer. Comme on peut et malgré le démenti qui crève les yeux, on se convainc qu’il n’existe pas. J’habitais au lieu le plus bas de la ville. Et il n’y avait rien d’étonnant à ce que, selon les lois de la gravité universelle, à la manière d’une sorte d’entonnoir comparable à celui qu’un poète ancien a décrit, ce lieu reçoive, dégoulinant vers lui, toute la détresse physique et morale du monde. C’est vers lui aussi qu’avaient fui, quittant leur patrie, les hommes, les femmes, les enfants qui composaient la part la plus populeuse des citoyens du quartier : venus de pays exotiques et lointains d’où les avaient chassés la famine, la misère, la répression et, dans certains cas, pour dire vrai, le méticuleux massacre dont ils pouvaient légitimement passer pour les miraculeux rescapés. L’aventure sinistre à laquelle ils avaient survécu n’était pas inscrite sur leurs visages. Mais elle n’était pas compliqué à imaginer. Le caractère coloré de sa population n’entrait certainement pas pour rien dans la piètre réputation dont pâtissait le voisinage. Dans ma rue se trouvait un grand foyer destiné aux travailleurs immigrés. Le dimanche ou bien les jours d’été, quand ses pensionnaires soudainement désoeuvrés se reposaient des tâches ingrates et mal payées qui faisaient leur quotidien, une grande et plaisante rumeur de palabres passait par les fenêtres ouvertes du bâtiment dans le cadre desquelles on apercevait des visages noirs par dizaines. Elle résonnait et remplissait la rue. Autour d’un brasero sur lequel l’un d’entre eux faisait cuire des épis de maïs, des hommes en costume traditionnel de leur pays s’assemblaient comme ils l’auraient fait sur la place d’un village d’Afrique.

L’immeuble voisin appartenait à l’Armée du Salut. Ou bien : à quelque autre organisation semblable, destinée à faire la charité dans une société qui avait renoncé depuis longtemps à garantir la justice (…) Le bâtiment en question était l’oeuvre d’un architecte fameux qui – était-ce par un trait d’humour noir ? – avait voulu lui donner l’apparence gaie d’une fastueuse villégiature méditerranéenne avec des façades rutilantes, des terrasses disposées en quinconce et plantées de petits jardins. Le passage du temps sur une construction qui n’avait guère été conçue pour le supporter, le manque des moyens qui auraient été indispensables pour la conserver en l’été donnaient un air de dérision à la chose. Parce qu’il passait pour un monument prestigieux et figurait à ce titre sur le circuit de la plupart des tour operators, des groupes de touristes étrangers venaient régulièrement photographier le bâtiment sans aucun souci de ce à quoi il servait vraiment. Ils ne s’aventuraient guère plus loin car la grande artère enserrant la métropole, qui passait à quelques pas de là, avait une fort mauvaise réputation de laquelle on les avait légitimement avertis : à la nuit tombée y traînait tout la faune prévisible des voyous, des vendeurs de drogue, des prostituées et des proxénètes.

La zone ! : comme l’on disait il y a un siècle pour désigner cette partie de la ville où, en lieu et place des vieilles fortifications destinées à la défendre, s’étaient multipliées les habitations de fortune et où se réfugiait, aux marges du monde prétendument civilisé, tout un petit peuple de parias et de réprouvés. Les choses finalement n’avaient pas beaucoup changé. Car telle était encore plus ou moins la physionomie du secteur quand je m’y suis installé. Ou plus exactement : elles étaient en train de changer.

j’ai failli me mettre à pleurer – Peter Handke

La corrida à Valence : le taureau mortellement atteint ne s’effondra pas devant le torero, mais fit d’abord, lentement, quelques pas de côté, se détourna de celui qui l’avait tué et tomba à la renverse sur le sol ; j’ai failli me mettre à pleurer

Le poids du monde

Essai sur Rimbaud – Henry Miller

Un écrivain est obsédé par certains mots qu’il ne cesse de se répéter ; ils nous en apprennent beaucoup plus sur lui que tous les détails collectionnés par de patients biographes. En voici quelques-uns que nous rencontrons chez Rimbaud :  éternité, infini, charité, solitude, angoisse, lumière, aube, soleil, amour, beauté, inouï, pitié, démon, ange, ivresse, paradis, enfer, ennui… Ils sont la trame et le fil conducteur de son paysage intime ; ils nous parlent de son innocence, de sa fringale, de sa turbulence, de son fanatisme, de son intolérance, de sa soif d’absolu (…)

Je n’appelle pas poètes les gens qui font des vers, avec ou sans rimes, mais l’homme qui est capable de changer profondément le monde. Si un tel poète vit au milieu de nous, qu’il se nomme ! Qu’il fasse connaître sa voix ! Mais que cette voix puisse couvrir le rugissement de la bombe. Son langage devra faire fondre le coeur des hommes, bouillonner leur sang.

Si la poésie a pour mission de nous éveiller, nous aurions dû l’être depuis longtemps. Quelques-uns l’ont été, il ne faut pas le nier. Mais il s’agit maintenant que tous les hommes le soient – sans délai – au risque de périr. Bien entendu, l’homme ne disparaîtra jamais, mais la culture, la civilisation, une façon de vivre. Quand ces morts s’éveilleront, ainsi que cela doit arriver, la poésie sera la matière même de la vie.

Le temps des assassins

Fini, fini, les jérémiades – Neruda

LE TEMPS QUI NE S’EST PAS PERDU

Les illusions ne se dénombrent
ni les compréhensions amères,
il n’est mesure pour compter
ce qui ne pouvait survenir,
ce qui tourna comme un bourdon
sans attirer notre attention
sur ce que nous perdions alors.

Perdre au point de perdre la vie
c’est vivre la vie et la mort
et il n’y a rien d’éphémère
mais des constantes manifestes
dans la continuité du vide,
dans le silence où tout s’abat,
où enfin nous tombons nous-mêmes.

Ah! ce qui fut si près de nous
sans gagner notre connaissance.
Ah! ce qui ne pouvait pas être
et qui peut-être aurait pu naître.

Tant d’ailes ont plané survolant
les montagnes de la tristesse
et tant de roues ont trépidé
secouant la route du destin
qu’il ne reste plus rien à perdre.

Fini, fini, les jérémiades.

Un certain état de grâce – André Breton

Si la vie, comme à tout autre, m’a infligé quelques déboires, pour moi l’essentiel est que je n’ai pas transigé avec les trois causes que j’avais embrassées au départ et qui sont la poésie, l’amour et la liberté. Cela supposait le maintien d’un certain état de grâce. Ces trois causes ne m’ont apporté aucune déconvenue. Mon seul orgueil serait de n’en avoir pas démérité.

Quoi d’autre en attendant ? – Tennessee, Mémoires

Il n’y a pas longtemps, nous dînions avec un jeune Noir très doué, qui est en train d’écrire une histoire du jazz et de la musique populaire de Harlem. Au cours du repas il a fait une remarque si fine et d’un humour si coloré, que je l’ai tout de suite notée sur une serviette en papier : « Dieu n’arrive pas quand vous voulez qu’Il vienne, mais Il est toujours à l’heure ! »
Bref, que vais-je faire en attendant ? Bien sûr, je vais continuer de travailler, mais je ne veux pas me leurrer ; ce que j’écris maintenant, je le sais, n’a plus la vigueur de mes oeuvres de la grande époque, quand elles jaillissaient comme des torrents au printemps (…)

Quoi d’autre en attendant ?

Je suis une créature sensuelle – pourquoi est-ce que je m’obstine à dire « créature » au lieu d’ « homme » – et je continuerai à faire ce que je fais. Je prendrai plaisir à boire du bon vin et à bien manger, mais en essayant de ne pas tomber dans la saoulerie ni même la satiété ni le boursouflement de la chair. J’essayerai de conserver ces amis qui sont restés mes amis à travers mes années difficiles qui sont maintenant, je crois, derrière moi. Et j’aurai, j’espère avoir encore, des rapports spirituels et charnels avec quelque jeune aimable compagnon, plus aussi souvent qu’autrefois, mais à des intervalles prudemment espacés (…)

La vie est composée d’éléments qui influent à chaque instant sur vos nerfs et votre perception et, quoi que vous fassiez, vous ne pouvez les relier à l’actualité de votre propre histoire. Un grand peintre, dont l’oeuvre est liée uniquement à la vision, dans un style abstrait ou allusif, peu importe, est mieux apte à créer ces instants de perception intense. Jackson Pollock, par exemple, a pu peindre l’extase d’une façon qui n’aurait pu être écrite ; Van Gogh a su capter des instants de beauté indescriptibles tant ils s’enfoncent dans la folie.

Tous ceux qui ont peint ou sculpté les sens et la sensualité de la vie toute nue, dans ses moments de gloire, les ont rendus palpables d’une manière que nous pourrions même pas ressentir du bout de nos doigts, ni avec les zones érogènes de nos corps.
Un poète comme le jeune Rimbaud était, je pense, le seul écrivain capable d’échapper aux mots pour éprouver la sensation d’être, à travers une jeunesse tumultueuse, révoltée, illuminée par des nuits où il s’exprimait dans l’absinthe.

Vous êtes seule ? 1

Ça se voit, Rosine est inquiète, sur un coup de tête partir seule, à Venise, en juin, elle va droit dans le mur. Son regard me le dit, je n’en tins pas compte évidemment. Tout à ma joie retrouvée, je voulais m’extraire de la maison, je voulais les odeurs de l’Italie, je voulais les sons de Venise, je voulais déambuler via les ruelles, passer des ponts, je voulais m’offrir des cadeaux, je voulais choisir des plats dans des menus, je voulais faire une valise. Je voulais partir.

J’ai tout fait bien. Réservé à l’hôtel que nous aimions, que j’aime, le Luna à côté du Harry’s Bar, une chambre donnant sur le petit rio, pris le billet d’avion avec accueil taxi etc… Un ami a tenu à m’accompagner à Roissy, lui aussi ne cachait pas son inquiétude. Dans la salle d’attente d’Air France, j’étais la seule en jean et baskets, tous en black, chaussures vernies ; ordinateurs sur les genoux, téléphone en main, tous connectés ailleurs, regards baissés, et ils partaient pour Venise, j’en revenais pas.

Une coupe de champagne, pour la beauté du geste et enfin, l’envol.
D’un coup, la gêne : personne ne s’assit près de moi. Premier voyage seule. C’est dur. Alors, j’ai dit casse-toi à la chose et re-champagne. Rien de nostalgique dans cette idée vénitienne, rien du tout, au contraire, une sorte d’exaltation une ouverture je ne sais comment définir ce moment.

« Vous êtes seule ? » me demande surpris l’envoyé du Luna à l’aéroport. Bonjour, Oui, seule. Il s’occupe de la valise. Nous prenons une voiture pour quelques mètres ; bon, je trouve ça singulier j’aurai pu marcher, bref, enfin le bateau-taxi et la lagune. Quelle est belle cette lagune… Ciel opalin, il faisait doux, on sentait que la chaleur viendrait, la mer l’odeur du sel les couleurs toutes en transparence, Venise qui s’avançait en tanguant, j’aurai voulu partager ça. D’un coup, encore, ce noeud dans la gorge. Dégage !

Et l’accueil au Luna. La chambre si vénitienne, le petit rio toujours si sympathique, enfin le plaisir enfantin de tout regarder, de tout aimer.

à suivre

Même si… – Rilke

Même si s’éteignent les lampes, même si
l’on me dit : c’est la fin – même si, de la scène
le vide vient à moi dans le gris courant d’air,
même si nul de mes silencieux ancêtres
n’est plus assis auprès de moi, aucune femme,
même pas le garçon à l’œil brun qui louchait ;
je resterai. Il y a toujours à voir.

Une anecdote

Une anecdote où Anna n’en mena pas large avec Sollers ?
Je vais la raconter.
Il y avait au Collège des Bernardins un lundi d’hiver une conférence donnée par Philippe Sollers. Un thème cher à mon coeur et à ma tête « L’Eclaircie : de Manet à Picasso ». J’y ai traîné Rosine, pas très enthousiaste « Je l’aime pas ». Et nous voilà assises sur un des gradins du grand amphithéâtre, plein. Sur l’estrade, une simple table ; dessus, posée près du micro, une rose de Manet dans une carafe. Une chaise.

Je ne vais pas vous bombarder d’adjectifs. Du grand très grand Sollers en préambule à un film réalisé par Georgi Galabov et la photographe Sophie Zhang. Bref, jusqu’ici tout va bien.

A la fin du film, Sollers revient, ivre, il chute sur les marches de l’estrade. Impassibles (intelligentes) Josyane  Savigneau, Julia Kristeva assises au premier rang ne bougent pas. Il refuse l’aide de quiconque. Se relève difficilement. Pas content. Pas content du tout.

(je reprends là en partie le compte-rendu de la soirée par le site pileface)

Des questions, les bourgeois ?
Des questions les petits bourgeois ?
Dîtes moi des questions, que je jouisse de vos questions
Allez
Allons vite !
Vous avez quelque chose à dire ?
Ben dîtes le !

Allez debout

Avec micro

Bonsoir les bourgeois
Bonsoir les petits bourgeois
Bonsoir les petites bourgeoises

Je suis content de vous voir

Voila, Pardon, je me suis un peu blessé

Allez-y Madame
Dîtes ce que vous avez à dire
Dîtes moi quelle est votre vie par rapport à çà ? [Manet, Picasso…]

Oh c’est bien les Bernardins ! J’adore ! Voilà un endroit gauchiste qui devrait être interdit, d’ailleurs

….Vous avez quelque chose à dire Madame, je vous écoute

Vous vouliez parler, eh bien parlez !
Qu’on vous donne un micro Madame

… Merde !
(Sollers se bande la main avec un mouchoir)

Je vous écoute

Levez-vous
….
Levez-vous pour parler

Non, Monsieur

Mais si, levez-vous

Moi je me lève pour vous écouter

(théâtral, Sollers se lève)

Vous avez quelque chose à dire, alors dîtes-le !

Je vous écoute ! Avec Attention.

Vous avez quelque chose à dire.

Qui êtes-vous ?

Je m’appelle Anna
Monsieur vous me gênez

Pardon

Vous me gênez Monsieur

Pardon

Vous me gênez

Pardon

Vous me gênez, je voulais simplement vous dire que je suis comme Manet,…

Sollers l’interrompt : vous êtes comme Manet !

vous êtes pas mal ce soir, vous avez pris quelque chose ? C’est tout.

– une autre question pendant que je saigne ?

Allez-y
Allez au lit
tout le monde

Vous vous en foutez de la musique, de la peinture
Vous vous en foutez

Ayez le courage de le dire

Au revoir, Adieu, c’était ma dernière prestation
aux Bernardins, avant longtemps, peut-être jamais !

Votre sommeil est préférable à votre abrutissement sensible
Allez-vous en, je vous ai assez vu

A-LLEZ – V-OUS – EN !

Vous n’avez rien compris !

Vous n’êtes pas dignes de Manet

Vous n’êtes pas dignes de Picasso

Allez-vous en !
Je vous ai assez vus !

Pauvre pays de merde
Avec des habitants de merde

Pourris

Vous irez voter Marine le Pen, ou n’importe quoi

Ouuuiiiii !

Vous irez partout sauf à l’essentiel, vous êtes déjà décomposés

Vous vous en foutez de la musique, de la peinture
Ayez le courage de le dire !
….

Vous n’avez rien lu, vous n’avez rien entendu

Et vous jouissez de votre ignorance

Comment pouvez-vous jouir de votre ignorance ?

Je vous vois et je vous vois jouir de votre ignorance

Je demande à tous les gens de s’en aller
Avec ma bénédiction urbi et orbi.

Des  » hou »  des sifflets… pour l’anecdote.

Mais ce n’est pas tout. En sortant, j’ai dit à Rosine: Nous avons été nuls. En rien je n’étais déçue par Sollers. Ni envie de me cacher au fond d’un trou, il faut vous dire que mon bras s’était levé indépendamment de l’injonction de la tête: Tais-toi.
J’ai réfléchi un temps. Puis j’ai envoyé un message sur le site pileface :

« Oui, Sollers a raison de parler de notre ignorance. En tout cas la mienne est immense. Cela ne me fait pas jouir.  « Restez carrosse » lance-t-il dans Femmes. Et je l’ai pris ce carrosse.  Et je continuerai à le prendre ce foutu carrosse. Je suis l’Anna de la soirée: « Levez-vous Madame ». Sollers m’a écrasée par sa personnalité. La fleur de Manet dans la carafe posée à côté de lui, m’a aidée. Simple, superbe. Les mots de Sollers ce soir-là exceptionnellement ne se sont pas infiltrés, ils ont glissé sur moi en une « indifférence extrême » nous avait-il expliqué auparavant à propos de Manet. »

Et la fin est belle.
Je reçus une réponse magnifique :

Merci infiniment Anna pour votre témoignage.
_ Je n’ai pas vu votre visage lors de la séance des questions, aux Bernardins,
_ mais il devait y avoir de la lumière dans vos yeux malgré l’ombre portée de Sollers
_ J’entendais votre voix douce et émue, digne et résolue, mais retenue, malgré les coups de boutoir de Sollers.
_ Vous avez été magnifique !
_ Et que votre épilogue soit celui de votre message
_ « c’est très beau  ! » pourrait-il dire.
_ J’espère que cela lui réchauffera le coeur
_ Et qu’il vous adressera le bouton de rose qui était sur sa table,
_ pour qu’il s’épanouisse chez vous.
_ Vous le méritez bien !
_ Mais il sait mieux que quiconque ce qui serait élégant de faire.
_ Incognito, forcément ! Hors des lumières du spectacle.

_ Viktor Kirtov

Voilà !

Joli, non ?

 

Pourquoi ? – Rilke

… pourquoi n’ai-je point la force d’un monstre, d’un dragon ou d’un ange, ou simplement la force d’une petite fleur qui fait, obéissante, touts les miracles que Dieu a voulu imposer à sa douce et passagère existence ?

Lettres à une amie vénitienne

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Rilke, par Leonid Pasternak (père de Boris)

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