cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Flashback

Elle a quoi cette gamine accroupie sur le trottoir, regardant filer l’eau dans le caniveau, 7, 8 ans. Pas plus. C’est l’été. Ses copains ses copines sont tous partis. Ailleurs. Elle, reste toute seule dans cette banlieue  de l’est parisien mais elle s’en fiche. Sa grand-mère est là. Sa maman, absente, travaille en Afrique, où elle ira, mais plus tard. Reviendra, la santé trop fragile pour le climat. Elle retrouvera sa mère à près de 15 ans. Tard, très tard. Mais pas trop tard. Elle habite une maison pas très belle, pratique. Au rez-de-chaussée, deux familles, une au premier. Et elles au second. Pas de jardin. Pas de fleurs. Une cour, comme le reste, pratique, on y étend le linge, range les vélos, etc…
La ville va devenir méconnaissable. Ils veulent abattre son beau cerisier en face d’une des fenêtres, ils veulent abattre les maisons qui font le charme de ces sentes où elle va cueillir les framboises, les mûres, les groseilles (ses préférées). Insalubrité disent-ils, modernité, ils veulent abattre le bistrot du coin, le boulanger, le boucher, l’immense laverie, la laiterie. On entend leurs pelleteuses qui creusent l’autoroute, leurs engins qui préparent le futur pont. Son espace estival ? une sorte de no-man’s land. Les voitures ne peuvent passer, la rue est une impasse, le petit bistrot aux joueurs de cartes immuables en fixe l’extrémité avec ces tonnes de monceaux de sable.
Elle semble étrangère à ce vacarme. Inconsciente de sa solitude. Juste consciente que c’est l’été, qu’elle est en vacances. Il fait beau. Le marchand de glaces va passer. Sa grand-mère va la gâter, elle le sait : du jambon, souvent, avec des cornichons croquants, du saucisson, souvent, du pain de Gênes, souvent, de la limonade, toujours, et les pâtes bien sûr, une des rares choses d’Italie qu’elle ne renie pas. C’est ainsi, sa grand-mère est la seule italienne qui ne soit jamais retournée au pays. « Ici, dit-elle, on m’a donné à manger, Ici, dit-elle, on m’a appelé Madame pour la première fois. » 
L’Italie, elle la découvrira à 16 ans, Sa maman voulant absolument lui faire connaître Santa Margharita, en Ligurie. Une merveille. Un flirt, un sicilien de son âge, sombre, mélancolique comme s’est pas possible. Elle s’amusera, mais n’oubliera pas que cette ville, sa grand-mère y venait chaque octobre s’abîmer les mains et le dos pour cueillir les olives, faisant une partie du voyage à pied depuis ses montagnes d’Emilie, où les villages crevaient de faim.

Près de son caniveau, elle ne sait pas encore qu’elle va passer un de ses plus bel été de petite fille. Elle ne sait pas encore que de vraie blonde elle deviendra fausse blonde, portera les mini jupes de Mary Quant et les robes blanches légères, ces cotonnades indiennes des hippies. Elle ne sait pas encore qu’un copain de jeux, compagnon des chasses au trésor d’enfance, lui apprendra l’art du baiser, du tempo. Une révélation…
Là, elle est juste là, une gamine, encore indifférente à son visage, à la façon dont elle est habillée, elle a entre les mains le cadeau de sa tante, un livre de la collection Rouge et Or qu’elle ne lâche « L’expédition du Kon Tiki » de Thor Heyerdahl. Elle n’en revient pas de ce qu’elle lit. Transportée. Elle est dans le livre avec eux, sur le radeau, entre Pérou et Polynésie. Le Pacifique est son été. L’aventure son été.
« Tu veux de la limonade ?
– Oui, s’il te plaît, si tu savais… »

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  1. C’est beau de vous lire. De faire la rencontre de cette petite fille, si ouverte à la vie. De sentir sa pureté, et sa souffrance aussi, celle qu’elle-même ne pourrait pas nommer encore. Vos mots, votre façon, me touchent.

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