cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Une anecdote

Une anecdote où Anna n’en mena pas large avec Sollers ?
Je vais la raconter.
Il y avait au Collège des Bernardins un lundi d’hiver une conférence donnée par Philippe Sollers. Un thème cher à mon coeur et à ma tête « L’Eclaircie : de Manet à Picasso ». J’y ai traîné Rosine, pas très enthousiaste « Je l’aime pas ». Et nous voilà assises sur un des gradins du grand amphithéâtre, plein. Sur l’estrade, une simple table ; dessus, posée près du micro, une rose de Manet dans une carafe. Une chaise.

Je ne vais pas vous bombarder d’adjectifs. Du grand très grand Sollers en préambule à un film réalisé par Georgi Galabov et la photographe Sophie Zhang. Bref, jusqu’ici tout va bien.

A la fin du film, Sollers revient, ivre, il chute sur les marches de l’estrade. Impassibles (intelligentes) Josyane  Savigneau, Julia Kristeva assises au premier rang ne bougent pas. Il refuse l’aide de quiconque. Se relève difficilement. Pas content. Pas content du tout.

(je reprends là en partie le compte-rendu de la soirée par le site pileface)

Des questions, les bourgeois ?
Des questions les petits bourgeois ?
Dîtes moi des questions, que je jouisse de vos questions
Allez
Allons vite !
Vous avez quelque chose à dire ?
Ben dîtes le !

Allez debout

Avec micro

Bonsoir les bourgeois
Bonsoir les petits bourgeois
Bonsoir les petites bourgeoises

Je suis content de vous voir

Voila, Pardon, je me suis un peu blessé

Allez-y Madame
Dîtes ce que vous avez à dire
Dîtes moi quelle est votre vie par rapport à çà ? [Manet, Picasso…]

Oh c’est bien les Bernardins ! J’adore ! Voilà un endroit gauchiste qui devrait être interdit, d’ailleurs

….Vous avez quelque chose à dire Madame, je vous écoute

Vous vouliez parler, eh bien parlez !
Qu’on vous donne un micro Madame

… Merde !
(Sollers se bande la main avec un mouchoir)

Je vous écoute

Levez-vous
….
Levez-vous pour parler

Non, Monsieur

Mais si, levez-vous

Moi je me lève pour vous écouter

(théâtral, Sollers se lève)

Vous avez quelque chose à dire, alors dîtes-le !

Je vous écoute ! Avec Attention.

Vous avez quelque chose à dire.

Qui êtes-vous ?

Je m’appelle Anna
Monsieur vous me gênez

Pardon

Vous me gênez Monsieur

Pardon

Vous me gênez

Pardon

Vous me gênez, je voulais simplement vous dire que je suis comme Manet,…

Sollers l’interrompt : vous êtes comme Manet !

vous êtes pas mal ce soir, vous avez pris quelque chose ? C’est tout.

– une autre question pendant que je saigne ?

Allez-y
Allez au lit
tout le monde

Vous vous en foutez de la musique, de la peinture
Vous vous en foutez

Ayez le courage de le dire

Au revoir, Adieu, c’était ma dernière prestation
aux Bernardins, avant longtemps, peut-être jamais !

Votre sommeil est préférable à votre abrutissement sensible
Allez-vous en, je vous ai assez vu

A-LLEZ – V-OUS – EN !

Vous n’avez rien compris !

Vous n’êtes pas dignes de Manet

Vous n’êtes pas dignes de Picasso

Allez-vous en !
Je vous ai assez vus !

Pauvre pays de merde
Avec des habitants de merde

Pourris

Vous irez voter Marine le Pen, ou n’importe quoi

Ouuuiiiii !

Vous irez partout sauf à l’essentiel, vous êtes déjà décomposés

Vous vous en foutez de la musique, de la peinture
Ayez le courage de le dire !
….

Vous n’avez rien lu, vous n’avez rien entendu

Et vous jouissez de votre ignorance

Comment pouvez-vous jouir de votre ignorance ?

Je vous vois et je vous vois jouir de votre ignorance

Je demande à tous les gens de s’en aller
Avec ma bénédiction urbi et orbi.

Des  » hou »  des sifflets… pour l’anecdote.

Mais ce n’est pas tout. En sortant, j’ai dit à Rosine: Nous avons été nuls. En rien je n’étais déçue par Sollers. Ni envie de me cacher au fond d’un trou, il faut vous dire que mon bras s’était levé indépendamment de l’injonction de la tête: Tais-toi.
J’ai réfléchi un temps. Puis j’ai envoyé un message sur le site pileface :

« Oui, Sollers a raison de parler de notre ignorance. En tout cas la mienne est immense. Cela ne me fait pas jouir.  « Restez carrosse » lance-t-il dans Femmes. Et je l’ai pris ce carrosse.  Et je continuerai à le prendre ce foutu carrosse. Je suis l’Anna de la soirée: « Levez-vous Madame ». Sollers m’a écrasée par sa personnalité. La fleur de Manet dans la carafe posée à côté de lui, m’a aidée. Simple, superbe. Les mots de Sollers ce soir-là exceptionnellement ne se sont pas infiltrés, ils ont glissé sur moi en une « indifférence extrême » nous avait-il expliqué auparavant à propos de Manet. »

Et la fin est belle.
Je reçus une réponse magnifique :

Merci infiniment Anna pour votre témoignage.
_ Je n’ai pas vu votre visage lors de la séance des questions, aux Bernardins,
_ mais il devait y avoir de la lumière dans vos yeux malgré l’ombre portée de Sollers
_ J’entendais votre voix douce et émue, digne et résolue, mais retenue, malgré les coups de boutoir de Sollers.
_ Vous avez été magnifique !
_ Et que votre épilogue soit celui de votre message
_ « c’est très beau  ! » pourrait-il dire.
_ J’espère que cela lui réchauffera le coeur
_ Et qu’il vous adressera le bouton de rose qui était sur sa table,
_ pour qu’il s’épanouisse chez vous.
_ Vous le méritez bien !
_ Mais il sait mieux que quiconque ce qui serait élégant de faire.
_ Incognito, forcément ! Hors des lumières du spectacle.

_ Viktor Kirtov

Voilà !

Joli, non ?

 

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  1. La mienne est immense aussi…
    Pour l’anecdote, je m’y serais vue, ça me ressemble, ç’aurait tant pu être moi.
    Merci Anna, pour ce beau témoignage.

    Et incognito, s’est-il passé quelque chose?
    Ne répondez pas surtout.

    Et enfin, oui, joli. Très.
    J’en redemande.

  2. Sollers l’imprévisible (comme les effets du whisky).
    Et magnifique collège des Bernardins, architecture presque « palladienne »…

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