Il n’y a pas longtemps, nous dînions avec un jeune Noir très doué, qui est en train d’écrire une histoire du jazz et de la musique populaire de Harlem. Au cours du repas il a fait une remarque si fine et d’un humour si coloré, que je l’ai tout de suite notée sur une serviette en papier : « Dieu n’arrive pas quand vous voulez qu’Il vienne, mais Il est toujours à l’heure ! »
Bref, que vais-je faire en attendant ? Bien sûr, je vais continuer de travailler, mais je ne veux pas me leurrer ; ce que j’écris maintenant, je le sais, n’a plus la vigueur de mes oeuvres de la grande époque, quand elles jaillissaient comme des torrents au printemps (…)

Quoi d’autre en attendant ?

Je suis une créature sensuelle – pourquoi est-ce que je m’obstine à dire « créature » au lieu d’ « homme » – et je continuerai à faire ce que je fais. Je prendrai plaisir à boire du bon vin et à bien manger, mais en essayant de ne pas tomber dans la saoulerie ni même la satiété ni le boursouflement de la chair. J’essayerai de conserver ces amis qui sont restés mes amis à travers mes années difficiles qui sont maintenant, je crois, derrière moi. Et j’aurai, j’espère avoir encore, des rapports spirituels et charnels avec quelque jeune aimable compagnon, plus aussi souvent qu’autrefois, mais à des intervalles prudemment espacés (…)

La vie est composée d’éléments qui influent à chaque instant sur vos nerfs et votre perception et, quoi que vous fassiez, vous ne pouvez les relier à l’actualité de votre propre histoire. Un grand peintre, dont l’oeuvre est liée uniquement à la vision, dans un style abstrait ou allusif, peu importe, est mieux apte à créer ces instants de perception intense. Jackson Pollock, par exemple, a pu peindre l’extase d’une façon qui n’aurait pu être écrite ; Van Gogh a su capter des instants de beauté indescriptibles tant ils s’enfoncent dans la folie.

Tous ceux qui ont peint ou sculpté les sens et la sensualité de la vie toute nue, dans ses moments de gloire, les ont rendus palpables d’une manière que nous pourrions même pas ressentir du bout de nos doigts, ni avec les zones érogènes de nos corps.
Un poète comme le jeune Rimbaud était, je pense, le seul écrivain capable d’échapper aux mots pour éprouver la sensation d’être, à travers une jeunesse tumultueuse, révoltée, illuminée par des nuits où il s’exprimait dans l’absinthe.