Un écrivain est obsédé par certains mots qu’il ne cesse de se répéter ; ils nous en apprennent beaucoup plus sur lui que tous les détails collectionnés par de patients biographes. En voici quelques-uns que nous rencontrons chez Rimbaud :  éternité, infini, charité, solitude, angoisse, lumière, aube, soleil, amour, beauté, inouï, pitié, démon, ange, ivresse, paradis, enfer, ennui… Ils sont la trame et le fil conducteur de son paysage intime ; ils nous parlent de son innocence, de sa fringale, de sa turbulence, de son fanatisme, de son intolérance, de sa soif d’absolu (…)

Je n’appelle pas poètes les gens qui font des vers, avec ou sans rimes, mais l’homme qui est capable de changer profondément le monde. Si un tel poète vit au milieu de nous, qu’il se nomme ! Qu’il fasse connaître sa voix ! Mais que cette voix puisse couvrir le rugissement de la bombe. Son langage devra faire fondre le coeur des hommes, bouillonner leur sang.

Si la poésie a pour mission de nous éveiller, nous aurions dû l’être depuis longtemps. Quelques-uns l’ont été, il ne faut pas le nier. Mais il s’agit maintenant que tous les hommes le soient – sans délai – au risque de périr. Bien entendu, l’homme ne disparaîtra jamais, mais la culture, la civilisation, une façon de vivre. Quand ces morts s’éveilleront, ainsi que cela doit arriver, la poésie sera la matière même de la vie.

Le temps des assassins