On vit souvent, sans le savoir, en voisin de l’enfer. Comme on peut et malgré le démenti qui crève les yeux, on se convainc qu’il n’existe pas. J’habitais au lieu le plus bas de la ville. Et il n’y avait rien d’étonnant à ce que, selon les lois de la gravité universelle, à la manière d’une sorte d’entonnoir comparable à celui qu’un poète ancien a décrit, ce lieu reçoive, dégoulinant vers lui, toute la détresse physique et morale du monde. C’est vers lui aussi qu’avaient fui, quittant leur patrie, les hommes, les femmes, les enfants qui composaient la part la plus populeuse des citoyens du quartier : venus de pays exotiques et lointains d’où les avaient chassés la famine, la misère, la répression et, dans certains cas, pour dire vrai, le méticuleux massacre dont ils pouvaient légitimement passer pour les miraculeux rescapés. L’aventure sinistre à laquelle ils avaient survécu n’était pas inscrite sur leurs visages. Mais elle n’était pas compliqué à imaginer. Le caractère coloré de sa population n’entrait certainement pas pour rien dans la piètre réputation dont pâtissait le voisinage. Dans ma rue se trouvait un grand foyer destiné aux travailleurs immigrés. Le dimanche ou bien les jours d’été, quand ses pensionnaires soudainement désoeuvrés se reposaient des tâches ingrates et mal payées qui faisaient leur quotidien, une grande et plaisante rumeur de palabres passait par les fenêtres ouvertes du bâtiment dans le cadre desquelles on apercevait des visages noirs par dizaines. Elle résonnait et remplissait la rue. Autour d’un brasero sur lequel l’un d’entre eux faisait cuire des épis de maïs, des hommes en costume traditionnel de leur pays s’assemblaient comme ils l’auraient fait sur la place d’un village d’Afrique.

L’immeuble voisin appartenait à l’Armée du Salut. Ou bien : à quelque autre organisation semblable, destinée à faire la charité dans une société qui avait renoncé depuis longtemps à garantir la justice (…) Le bâtiment en question était l’oeuvre d’un architecte fameux qui – était-ce par un trait d’humour noir ? – avait voulu lui donner l’apparence gaie d’une fastueuse villégiature méditerranéenne avec des façades rutilantes, des terrasses disposées en quinconce et plantées de petits jardins. Le passage du temps sur une construction qui n’avait guère été conçue pour le supporter, le manque des moyens qui auraient été indispensables pour la conserver en l’été donnaient un air de dérision à la chose. Parce qu’il passait pour un monument prestigieux et figurait à ce titre sur le circuit de la plupart des tour operators, des groupes de touristes étrangers venaient régulièrement photographier le bâtiment sans aucun souci de ce à quoi il servait vraiment. Ils ne s’aventuraient guère plus loin car la grande artère enserrant la métropole, qui passait à quelques pas de là, avait une fort mauvaise réputation de laquelle on les avait légitimement avertis : à la nuit tombée y traînait tout la faune prévisible des voyous, des vendeurs de drogue, des prostituées et des proxénètes.

La zone ! : comme l’on disait il y a un siècle pour désigner cette partie de la ville où, en lieu et place des vieilles fortifications destinées à la défendre, s’étaient multipliées les habitations de fortune et où se réfugiait, aux marges du monde prétendument civilisé, tout un petit peuple de parias et de réprouvés. Les choses finalement n’avaient pas beaucoup changé. Car telle était encore plus ou moins la physionomie du secteur quand je m’y suis installé. Ou plus exactement : elles étaient en train de changer.