cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : août 2016 (Page 2 sur 2)

Une vie divine

Pour être au courant, en effet, il faut très jeune, avoir senti le bruit de l’eau fraîche à travers des branches de pommiers, avoir vu des roses et le sommeil coulant des feuilles agitées, s’être retrouvé dans un pré avec des chevaux en train de paître, un pré fleuri des fleurs du printemps sur lequel soufflent doucement des brises respirant le miel. Ça vous est arrivé ? Oui ? Non ? Une fois ? Deux fois ? Plusieurs fois ? Jamais ? Racontez.

Sollers

Saviano par Sollers dans « Mouvement »

Ce qui change tout, c’est la mondialisation de la drogue. La cocaïne est devenue un « pétrole blanc », comme le dit un explorateur courageux, Roberto Saviano, dans son livre éblouissant, Extra pure. Vous l’ouvrez, vous pouvez lire une centaine de romans tous plus passionnants les uns que les autres. L’auteur a 35 ans, il est déjà condamné à mort par la Camorra napolitaine, il vit jour et nuit sous protection policière. En toute justice, il aurait déjà dû obtenir le prix Nobel de littérature. Mais Stockholm est là pour dire le Bien, pas le Mal …

On n’arrête pas les progrès du capitalisme financier. Comme le dit Saviano : « Nulle société n’est aussi dynamique, aussi constamment innovatrice, aussi dévouée à l’esprit de libre entreprise que le commerce mondial de la cocaïne. C’est pour cette raison que la coke est devenue la marchandise par excellence, à un moment où les marchés ont été envahis par des titres gonflés de chiffres vides ou par des valeurs elles aussi immatérielles, comme celles promues par l’économie numérique, qui vendent de la communication ou du rêve. La coke, elle, reste une matière. Elle fait appel à l’imaginaire, elle le plie, l’envahit, le comble d’elle-même. Tous les murs qui semblaient insurmontables s’apprêtent à tomber. »…

« La coke liquide peut remplir n’importe quelle cavité ou imprégner toute matière poreuse, elle peut se cacher dans toute boisson, tout produit à la consistance crémeuse ou liquide sans qu’aucune différence de poids ne trahisse sa présence. On peut dissoudre 1/2 kilo de coke dans 1 litre d’eau. On en a découvert dans des shampooings et des laits pour le corps, dans des bombes de mousse à raser, des sprays pour laver les vitres et repasser, des flacons de pesticides, des solutions pour lentilles de contact, des sirops pour la toux. Elle a voyagé en compagnie d’ananas en boîte, dans des conserves de noix de coco, parmi 5 tonnes de pétrole en barils et 2 tonnes de pulpe de fruits surgelés, imbibant des vêtements, des tissus d’ameublement, des lots de jeans et les diplômes d’une école de plongée. Elle a été envoyée par courrier dans des sets de bain et des tétines pour bébés. Elle a passé les frontières dans des bouteilles de vin, de bière et d’autres boissons, de tequila mexicaine pour faire des margaritas, de cachaça brésilienne pour préparer la caipirinha, mais surtout des bouteilles entières de rhum colombien saisi à moins d’un mois d’écart à Bologne et à Milan : trois ans d’âge, de marque Medellín. Et si le rhum-coke, qui contient plus de coke que de rhum, ne suffisait pas, on en a trouvé dans des bouteilles de Coca-Cola. Car la coke peut prendre toutes les formes. Elle reste toujours elle-même. »

Miriàm, tu sais ce qu’est la grâce ? – Erri de Luca

Miriàm, tu sais ce qu’est la grâce ? … C’est la force surhumaine d’affronter le monde seul, sans effort, de le défier en duel tout entier sans même se décoiffer. Elle n’est pas féminine, c’est un talent de prophète. C’est un don et toi tu l’as reçu. Qui le possède est affranchi de toute crainte.

Au nom de la mère

Flashback

Elle a quoi cette gamine accroupie sur le trottoir, regardant filer l’eau dans le caniveau, 7, 8 ans. Pas plus. C’est l’été. Ses copains ses copines sont tous partis. Ailleurs. Elle, reste toute seule dans cette banlieue  de l’est parisien mais elle s’en fiche. Sa grand-mère est là. Sa maman, absente, travaille en Afrique, où elle ira, mais plus tard. Reviendra, la santé trop fragile pour le climat. Elle retrouvera sa mère à près de 15 ans. Tard, très tard. Mais pas trop tard. Elle habite une maison pas très belle, pratique. Au rez-de-chaussée, deux familles, une au premier. Et elles au second. Pas de jardin. Pas de fleurs. Une cour, comme le reste, pratique, on y étend le linge, range les vélos, etc…
La ville va devenir méconnaissable. Ils veulent abattre son beau cerisier en face d’une des fenêtres, ils veulent abattre les maisons qui font le charme de ces sentes où elle va cueillir les framboises, les mûres, les groseilles (ses préférées). Insalubrité disent-ils, modernité, ils veulent abattre le bistrot du coin, le boulanger, le boucher, l’immense laverie, la laiterie. On entend leurs pelleteuses qui creusent l’autoroute, leurs engins qui préparent le futur pont. Son espace estival ? une sorte de no-man’s land. Les voitures ne peuvent passer, la rue est une impasse, le petit bistrot aux joueurs de cartes immuables en fixe l’extrémité avec ces tonnes de monceaux de sable.
Elle semble étrangère à ce vacarme. Inconsciente de sa solitude. Juste consciente que c’est l’été, qu’elle est en vacances. Il fait beau. Le marchand de glaces va passer. Sa grand-mère va la gâter, elle le sait : du jambon, souvent, avec des cornichons croquants, du saucisson, souvent, du pain de Gênes, souvent, de la limonade, toujours, et les pâtes bien sûr, une des rares choses d’Italie qu’elle ne renie pas. C’est ainsi, sa grand-mère est la seule italienne qui ne soit jamais retournée au pays. « Ici, dit-elle, on m’a donné à manger, Ici, dit-elle, on m’a appelé Madame pour la première fois. » 
L’Italie, elle la découvrira à 16 ans, Sa maman voulant absolument lui faire connaître Santa Margharita, en Ligurie. Une merveille. Un flirt, un sicilien de son âge, sombre, mélancolique comme s’est pas possible. Elle s’amusera, mais n’oubliera pas que cette ville, sa grand-mère y venait chaque octobre s’abîmer les mains et le dos pour cueillir les olives, faisant une partie du voyage à pied depuis ses montagnes d’Emilie, où les villages crevaient de faim.

Près de son caniveau, elle ne sait pas encore qu’elle va passer un de ses plus bel été de petite fille. Elle ne sait pas encore que de vraie blonde elle deviendra fausse blonde, portera les mini jupes de Mary Quant et les robes blanches légères, ces cotonnades indiennes des hippies. Elle ne sait pas encore qu’un copain de jeux, compagnon des chasses au trésor d’enfance, lui apprendra l’art du baiser, du tempo. Une révélation…
Là, elle est juste là, une gamine, encore indifférente à son visage, à la façon dont elle est habillée, elle a entre les mains le cadeau de sa tante, un livre de la collection Rouge et Or qu’elle ne lâche « L’expédition du Kon Tiki » de Thor Heyerdahl. Elle n’en revient pas de ce qu’elle lit. Transportée. Elle est dans le livre avec eux, sur le radeau, entre Pérou et Polynésie. Le Pacifique est son été. L’aventure son été.
« Tu veux de la limonade ?
– Oui, s’il te plaît, si tu savais… »

avec ces yeux-là, plus purs que les miens – Neruda

Mon chien est mort.

Je l’ai enterré au jardin
près d’un vieil engin sous la rouille.

Là, ni plus bas,
ni plus haut,
un jour il me retrouvera.
Pour le moment il est parti avec son poil,
avec ses airs mal élevés et son nez froid.
Et moi qui ne crois pas, matérialiste,
au ciel promis, au ciel céleste
pour aucun homme quel qu’il soit,
pour ce chien ou tout autre chien
je crois au ciel, oui, je crois en un ciel
où je n’entrerai pas, mais où il m’attend lui
en agitant la queue ainsi qu’un éventail
pour qu’à mon arrivée l’affection m’y accueille.

Ah ! je ne dirais pas ma tristesse ici-bas,
celle d’avoir perdu un brave compagnon,
car il ne fut jamais pour moi un serviteur.
Il eut à mon égard une amitié de hérisson
gardant sa suzeraineté,
une amitié d’étoile indépendante
ans autre intimité que celle nécessaire,
sans exagérations :
il ne grimpait pas sur mon linge
me couvrant de poils ou de gale,
il ne se frottait pas à mes genoux
comme les obsédés sexuels à quatre pattes.
Non, mon chien, lui, me regardait
m’accordant l’attention dont j’ai besoin,
l’attention nécessaire
pour faire comprendre à un vaniteux
que dans sa condition de chien,
avec ces yeux-là, plus purs que les miens,
il perdait son temps, pourtant il me regardait
de ce regard que m’avait réservé
toute sa douce vie poilue,
sa vie de silencieux,
près de moi, sans jamais m’importuner
ni rien me demander.

Ah ! que j’ai regretté souvent de n’avoir pas de queue
pour vagabonder avec lui sur les rivages,
l’Hiver, à l’Île-Noire,
dans la solitude infinie : là-haut, l’espace
est traversé d’oiseaux glacials
et mon chien bondit, hirsute, chargé
d’un voltage marin plein de mobilité :
mon chien errant et renifleur
qui arbore sa queue dorée
face à face avec l’Océan et son écume.
Joyeux, joyeux, joyeux
comme les chiens savent être heureux,
sans plus d’histoire, avec le naturel
tout-puissant de l’effronterie.

Il n’y a pas d’adieu pour mon chien disparu.
Il n’y a, il n’y eut de mensonge entre nous.

Il est mort, je l’ai enterré. Voilà, c’est tout.

 

 

je t’ai versé du vin et j’ai taché la table – Erri De Luca

Mamm’Emilia

En toi j’ai été albumen, œuf, poisson,
les ères sans limites de la terre
j’ai traversé dans ton placenta,
hors de toi je suis compté en jours.

En toi je suis passé de cellule à squelette
un million de fois je me suis agrandi,
hors de toi l’accroissement a été immensément mineur.

Je suis éclos de ta plénitude
sans te laisser vide parce que le vide
je l’ai emporté avec moi.

Je suis venu nu, tu m’as couvert
ainsi j’ai appris nudité et pudeur
le lait et son absence.

Tu as mis en bouche tous les mots
par cuillerées, sauf un : maman.
Celui-là le fils l’invente en battant ses deux lèvres
celui-là le fils l’enseigne.

De toi j’ai pris les mots de mon lieu,
les chansons, les injures, les blasphèmes,
de toi j’ai écouté mon premier livre
derrière la fièvre de la scarlatine.

Je t’ai aidé à vomir, à cuire les pizzas,
à écrire une lettre, à allumer un feu,
à finir tes mots croisés, je t’ai versé du vin
et j’ai taché la table,
je ne t’ai pas mis de petit-fils sur les genoux
je ne t’ai pas fait frapper à une prison
pas encore,
de toi j’ai appris le deuil et l’heure où y mettre fin,
je ressemble à ton père, à ton frère,
je n’ai pas été fils.
De toi j’ai pris les yeux clairs
pas leur poids
à toi j’ai tout caché.

J’ai promis de brûler ton corps
de ne pas le donner à la terre.
Je te donnerai au feu frère du volcan qui orientait notre sommeil.
Je te répandrai dans l’air après l’averse
à l’heure de l’arc-en-ciel
qui te faisait ouvrir grand les yeux.

*****

Courcaillent, glapissent, réent ou nasillent… – Pascal Quignard

Courcaillent, glapissent, réent ou nasillent. Piaillent. Comme Sansonnet, comme Roy-Bertault ne disent plus ni étourneau ni roitelet. Comme un goupil est devenu Renard comme un moineau ne s’appela Pierrot. Comme le papegaly prit le nom perroquet Margot ne fut la pie, ni Jane la chèvre, ni Martin l’âne. Braient, huent, crétèlent, hurlent ou frouent. Jargonnent. Comme l’hyerre au lierre donna à Littré la célèbre colère. Je suis Fouquet. Fouquet ne vous fait plus songer à l’écureuil. Bruit, gronde, parle et murmure. Tait. Vous êtes Bertrand le singe comme il était Tibert le chat miaulant de peur près l’oiseau Saint Martin qui annonçait la mort.

Le lecteur

Un bureau

DSC03344La maison de Chatou vendue, j’ai donné aux amis fauteuils, canapé Le Corbusier, et tout autre meuble, ne voulant garder que trois choses pour le nouvel appartement parisien : une petite console de Venise, en bois doré, un meuble scriban, rouge, de Venise encore, et cette formidable réplique de la Fontaine aux Tortues en bronze noir et socle en marbre blanc, fontaine qui se trouve à Rome, Piazza Mattei. Urli en était fou. Pour l’installation de la pièce qui sert à la fois de chambre d’ami, de salon de musique et de bureau : modernité fonctionnelle des meubles USM. Couleur ? Blanche. Face à moi lorsque j’y suis attablée, un mur de photos. Les amours, les amis, la famille… rien de triste ou nostalgique, juste la vie qui va. Derrière, un piano droit. Silencieux depuis la mort de mon professeur, Marie-Luce. À l’autre bout de la pièce, un canapé gris clair, garni de coussins, près de la fenêtre fleurie de jasmins, de plantes… cette sauge sauvage qui me stupéfie par sa légèreté.  La  fenêtre ouvre sur les toits et les murs d’une église, certains soirs, on y voit une lumière jaune qui m’apaise. Au loin, le dôme des Invalides, la Tour Eiffel à gauche, les arbres de quelques jardins.  Sur une étagère, une étude en plâtre que j’aime, elle vient de la vente d’un atelier napolitain, des boîtes d’archives noires trouvées dans un musée aixois, des gros livres, d’autres photos, d’autres boîtes. Des classeurs toujours vénitiens contiennent les lettres. Mon trésor d’amour dirait Sollers.
Dans les espaces ouverts des rangements, les sept volumes de la correspondance de Mozart, des livres essentiellement sur les divers cours auxquels je me suis inscrite depuis mon arrivée ici (folie!), les cahiers à spirales, les incontournables dictionnaires et des carnets, j’en ai partout. Je suis folle de carnets. Sur le bureau on voit le Moleskine noir portant le numéro 17,  j’ai collé sur la couverture une photo de Robert Demachy, La femme au chapeau et à la cigarette. Je prends les carnets quadrillés. Sur le prochain, je mettrai une photo de Patti ou de Scianna… on verra. Je note, je note tout le temps. Avec le stylo plume qui porte un joli nom, Mozart. J’ai abandonné l’encre bleue, l’encre des lettres d’amour, pour une encre ‘lavander’, lit-on sur la boîte. Sur le bureau toujours, les petits pots florentins en terre cuite pleins de crayons trouvés ça et là, piqués à Laura, notre fille, et puis des carnets des carnets des carnets, des blocs notes, là, un livre ouvert pour une citation à reprendre. Un agenda papier quand même. Et ces fils que je déteste qui relient les machines à la fée électricité.
Cette table, quand je m’y installe, j’y suis d’emblée comme dans un cocon. Je sais que ça va bien se passer. Je vais trouver les mots. Même si ça prend du temps, même s’il me faut l’aide d’un vin de Montepulciano. Qu’importe ! J’y suis à l’aise. Je regarde le mur. Le sourire vient naturellement et les mains s’activent sur le clavier. Tout roule.

Ah les femmes ! – Sollers

Ah les femmes ! Dix ans après les violettes, Manet, qui n’a plus que peu de temps à vivre, se souvient de Berthe Morisot. Il lui écrit, le 29 décembre 1881 :
« Allez-vous faire un petit tour en Italie ? J’aurais voulu vous voir à Venise, et en rapporter des tableaux certainement très personnels. »
Quoi ? Il aurait pu y avoir, au printemps 1882, une rencontre secrète entre Manet et sa belle-sœur à Venise ? Imaginez ces tableaux, très personnels, peints à la Douane de mer, près de la Salute, sur un ponton des Zattere, en barque dans la lagune.
Il fait très beau, Berthe sourit, elle se cache derrière son éventail à manche rouge, c’est son geste d’appel favori.

« L’Eclaircie »

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