cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : septembre 2016 (Page 1 sur 2)

c’est un bon âne – Erri de Luca

Au cours de la journée, mon corps obéit, et il obéit à tout ce dont je le charge, mais ensuite une fois son office rempli, il m’envoie courir après le vent et me tire à vide, heureux. Je pense qu’il a raison, que c’est un bon âne, quand il rentre à l’abri, il veut y rester.

 » 3 Chevaux « 

pauvre comme un chat du Colisée – Pasolini

Pauvre comme un chat du Colisée,
je vivais dans une bourgade faite de chaux
et de nuées de poussière, loin de la ville

et de la campagne, coincé tous les jours
dans un autobus branlant :
et chaque aller, chaque retour,

était un calvaire de sueur et d’angoisse.
De longues marches dans une chaude brume,
de longs crépuscules devant les feuillets

entassés sur la table, et les chemins de boue,
les murettes, les masures enduites de chaux
avec leurs murs nus, et des rideaux en guise de porte…

Le marchand d’olives, le fripier passaient,
venus de quelque autre bourgade,
avec leur marchandise poussiéreuse qui semblait

être le fruit d’un vol, et la mine cruelle
de jeunes gens vieillis parmi les vices
comme ceux dont la mère est âpre, et a faim.

Neuf, dans la nouveauté du monde,
libre – une ardeur, un souffle
que je ne puis décrire, emplissait la réalité

humble et sordide, immense et confuse,
qui fourmillait en ces faubourgs méridionaux,
d’un sentiment de piété tranquille.

Une âme, en moi, qui n’était pas tout à fait mienne,
une petite âme, en ce monde infini,
croissait, nourrie de l’allégresse

de celui qui aimait, même sans être aimé.
Et tout s’éclairait, à cet amour.
Peut-être encore un amour d’enfant, héroïque,

et pourtant mûri par l’expérience
qui naissait au pied de l’histoire.
J’étais au coeur du monde, en ce monde

je suis amoureuse de mondes nouveaux – Anaïs Nin

22 juin 1935

Louveciennes. Chez moi. Afflux de souvenirs. Insomnies. Résistance. Nostalgie. Non. Non. Non. Le lit persan. Le tic-tac de l’horloge. L’aboiement du chien… Il manque des ampoules. Les locataires ont emporté des choses. Les livres sont couverts de poussière. Les bouteilles de verre teinté brillent moins. Sur les murs, les couleurs ont pâli. Les tapis sont usés. Le dessus de verre de ma coiffeuse est cassé. Il manque plusieurs tringles à rideaux. Où sont les chaises du jardin ?…. La maison se dégrade. Autrefois, j’aimais sa patine. Je déteste l’odeur de moisi de la décrépitude. Le passé, oh, le passé. Moisissure, avec cette odeur de naphtaline, de fromage, de chats morts, de souris mortes, si ridé, si souillé. Assise devant cette même cheminée, il y a quatre ans, dans cette même chambre, avec Hugh qui me disait : « Je sais que tu auras une aventure avec Henry. » Ce bureau, où j’ai écrit sur June, parce que j’étais malade de jalousie. Le jardin où j’ai dîné avec Rank. Où j’ai aimé Henry derrière les buissons. Le mur s’écroule… Je suis triste. L’endroit ne me convient plus. Il s’est usé tout seul. C’est tout petit. Décrépi. J’étais au sommet d’une montagne. J’étais libre. Il faut que je reprenne le train en marche. J’ai trop de temps pour ruminer le passé. Mon passé… La difficulté pour se procurer du pain, du beurre, du lait. L’austérité de Louveciennes, les visages de marbre derrière les rideaux, les chiens qui aboient. La paix. La maison, c’est la paix. Une prison. Pour moi, c’est une prison. Je me sens enfermée. Mélancolique. J’ai entendu « You and the Night and the Music » à la radio. Bouffée de nostalgie de New York. Il est 10 heures. Nous sommes fatigués. Tellement à faire dans la maison. Les cloches du village sonnent. Moustiques. Fourmis. Souris. Les chiens aboient. Odeur de chèvrefeuille…

Et un moi nouveau, un moi nouveau qui n’a plus sa place ici, qui vit dans une maison morte. Un nouveau moi, sans foyer, sans havre de repos, un moi aventurier et nomade, parce que désormais j’ai accepté ma solitude, si bien que je n’ai plus ni maison ni mari. Henry, encore sur l’Océan, Henry, toujours la voix de mes sentiments….
Dix heures vingt. La radio. Monotonie des jours. C’est cette monotonie qui me semble un cauchemar. Rentrer chez soi. C’est pourquoi les hommes s’embarquent sur des navires, traversent l’Afrique, traversent le Tibet à pied, escaladent l’Himalaya, vivent dans des cabanes, crèvent de faim, mendient, vendent n’importe quoi, fuient, parcourent les déserts d’Arabie. Pour fuir la monotonie, la platitude et la monotonie. C’est pourquoi les hommes lisent et prennent l’avion, changent de femmes, couvrent leurs passeports de tampons en tous sens, nagent, font du ski, et se suicident. Face-à-face avec eux-mêmes…
Paris est comme une fête foraine de seconde zone. Un peu minable. Tout y est de guingois et petit. Il n’y a pas de vent. On prétend que ça a du charme. Mais je sens une odeur de décomposition. Je suis amoureuse de mondes nouveaux.

Quelque part dans Paris – 3

Ça me donne le tournis ce texte qui se finit. Je veux pas le lâcher mon joli texte. Quelle banalité mais quelle banalité,  sans toi je suis imparfaite. Pas dans le sens du manque, de l’absence : physiquement imparfaite : un bout d’oreille, de je ne sais quoi, un bout de chair.  Appliquée, je me suis remplie. Obéissante en somnambule aux  injonctions des amis : bouge voyage donne de ton temps prends des cours secoue-toi prépare des gâteaux… J’ai tout fait. Le nombre de cours où je me suis inscrite quand j’y pense. Du lourd, du surbooking qui mène aussi sec à l’impasse. Au rien. Au brouillard. Aux erreurs.

Comment s’en sortir ?

L’enfant partit avec l’ange et le chien suivit derrière.
Ce verset du Livre de Tobie, je l’ai lu  un jour dans une merveille de  Bobin. L’évidence. J’ai tout arrêté. Comme ce chien je suis finalement, n’ayant qu’à me laisser guider sur le chemin, consciente d’un paysage désormais sans retour,  se dessinant à perte de vue sans eux, ces visages tellement aimés. Ce sera difficile. Compliqué. Je ne resterai pas sol en friche, à l’abandon, le sursaut, l’éveil surgiront, l’éclaircie se fera. Serai-je enfin entrée dans ce temps tout neuf dont parle Quignard dans ses Désarçonnés ? J’en ressens le frémissement. Finir ce texte m’arrache-t-il à jamais loin de ce foutu jardin où je m’isole cette nuit-là, cette année-là, fuyant les bruits de la fête, les amis, pressentant l’annonce à venir, je tremble, j’ai si peur, perdue, gelée dans cette stupide veste à paillettes que j’ai envie de déchirer, de mettre en pièces. On me chercha. Je rentrai.
Les paillettes scintillèrent.
Et toi, tu t’en allas.

Tout à coup un amour bouleverse le cours de votre vie, Quignard encore dit magnifiquement si simplement la chose. Je t’ai vu la première. Mystère de l’attraction. Avec les amis nous t’attendions pour déjeuner. Stressés soudain les amis : Cigarettes ! Cigarettes ! Où sont les cigarettes ? Dans quel état sera-t-il ? Ils m’avaient parlé de toi avec tellement d’amour. J’ai marché, m’éloignant de leur inquiétude. Remontant la jolie rue parisienne ensoleillée, regardant quelques vitrines. Saisie tout à coup par l’image d’un homme magnifique sur un vélo rouillé, pédalant à contre-sens, innocent, le soleil illuminant ses cheveux, sa cravate rouge allant deçà delà autour de ce visage dont je ne pouvais détacher mon regard, paniquant sans raison à l’idée qu’il puisse disparaître. J’ignorais que c’était toi. C’est beau.

Il fait encore chaud. Les hirondelles sont bien parties pourtant. Quelques abeilles butinent encore quelques fleurs entourant les fenêtres de cet appartement en pleine lumière. Not Dark Yet à l’écoute sur l’ordi. Dylan accompagne cette confiance d’enfant qui tient. Tu sais quoi ? Je vais m’installer dans l’autre canapé, celui en cuir marron (tu connais pas), ouvrir une bouteille. Un Moulin de La Lagune. J’en aime le nom et le goût. M’offrir un verre de ce vin que nous n’avons jamais partagé – ironie de la chose,

It’s in the way that you use it !

Absolument, mon Clem.
À l’aise,
Peinards, ajouterais-tu, avec ce regard malin que j’adorais.
D’où te venait cet amusement pour ce mot là ? Dans ta voix il prenait une classe folle. T’ai-je dit que je ne pouvais pas me passer de ta voix ?
Oui, j’ai dû.

*

Quelque part dans Paris – 2

Oui, la vie près de toi. La vie près de moi. Les oiseaux du jardin de Chatou, les chats des alentours nous visitant, le vieux cognassier, des lavandes, du thym, un ordinateur pour combler un canyon de 5000 kms avec les enfants, des petits déjeuners, le sirop d’érable. Ton art bordélique de la cuisine. Jamais assez de Perrier. Une douche qui se bouche, te laissant toujours dans un froid intense – j’ai jamais compris comment. Une télévision, Obama, CNN, des feux dans la cheminée, la neige, tes bonhommes de neige, les amis, des « voyages » ainsi appelais-tu ces trajets en taxis qui nous menaient à la maison par les bords de Seine – j’aimais tellement l’idée. Déménagements. Emménagements. Des églises, la Cathédrale Américaine, nous communions main dans la main, amoureux. Des oursins au soleil de Cassis, le base-ball dont je pigerai jamais rien, mon coiffeur à qui tu osas dire non. Oui, les baisers, les vrais, et les baisers volés tout aussi vrais, les étreintes, la sensualité, la tendresse, les regards, la complicité, la douceur, l’étonnement. Oui, une querelle de trois jours pour 1 mot : romanesque vs romantisme. Toi, évidemment, licence en lettres anglaises du XIXe, pro-romantisme à fond, moi fichtrement non, vive le romanesque, on s’est fâchés sérieux. Vainqueur ? Le fou rire. Oui la Beauté, les petits cadeaux les inoubliables, ceux à trois fois rien, une Tour Eiffel pour touristes, un Coucou plein de couleurs, Toujours à me tendre quelque chose : une pâquerette, un bouton d’or, un morceau de fruit pelé ; et la main, tout le temps. Oui les A.A., un pote qui s’en sort pas, il se suicide. Oui, mon passé qui déboule en vidant la maison pour m’installer à Paris. Oui, les blessures, la bêtise la jalousie l’orgueil la colère les malentendus les séparations les C’est Fini ! Oui, ta musique, Muddy Waters, Clapton, les réveils en chanson, Cohen dans la nuit, Oui, l’alcool, l’inquiétude, les malaises, les secours, les hôpitaux. Oui, tu n’as pas pu aller plus loin… Oui, tes potes, les clodos de Saint-Paul « Une clope ? » « Ça va ? » « Ça va » « Salut Mec ! » Oui tu fus exaspérant. Oui je fus exaspérante. Oui j’t’adore. Une parole me vient là, anachronique dans l’histoire : je me suis régalée. Ce n’est pas rien de dire Merci à ceux que l’on aime.

à suivre,

Quelque part dans Paris – 1

Chamboulement d’un texte déjà posté en partie, mal agencé, bavard, espérant lui trouver une fin pas trop molle. On verra ce qui vient…
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     Je veux un portrait sans esbroufe. Qu’il soit comme ces pièces pas trop encombrées où j’aime me retrouver les après-midi d’été, persiennes ajourées, entrebâillées un brin, fenêtres ouvertes largement – pas d’enfermement – rais de lumière, pénombre magnifique. Sicilienne. Une musique perceptible, par là-bas. Qu’ajouter ? Tu veux des fleurs ? Un rien de vent ? Une rumeur extérieure ? Plus de pénombre ? – Garde ton mystère mon Clem, parce que tu es toi,
Irrésistible avec ces traces d’encre noire de tes journaux au bout des doigts. Irrésistible avec ta casquette de base-ball bleu océan des Boston Red Sox. Irrésistible au réveil, ce sourire délicieux, cette allure d’ado. Un fou de blues, Totalement désintéressé, pour le coup, Money-Money tu t’en balances, Un menteur à la ramasse, il faut quand même te le dire, Vrai, complètement dingue, attachant comme pas un, qu’une caresse sur la joue faisait chavirer, un homme au rire éclatant, à la chaleur bonne à recevoir. Un père à jamais. Des mains puissantes, toujours en action, Tu fous le bordel en un temps record. Irrésistibles tes petits mots que je retrouve encore dans des endroits improbables, Tu es ma MégaBelle, MégaWatts, MultInfinimentMégaAimée de ton MiniMec. Irrésistibles, ton intelligence ta gentillesse ton  charme. Des contradictions ? À la pelle. Tu devais m’apprendre à faire des créneaux dans les congères de Boston, m’emmener voir les neiges de Rimbaud. Tu n’es que lumières et couleurs ; certaines m’ont fait mal, toutes les autres, j’en redemande, elles m’allaient comme un gant.
Lucide sur ta santé : l’inéluctable. La mémoire fait des siennes, la concentration des tours, tu es moins rigoureux, moins vigoureux, moins vif… En retard. Dieu merci, au milieu de ces fracas, l’audace est restée, l’indifférence a passé son chemin. Encore bienveillantes l’attention la curiosité, et ce foutu talent de journaliste, intact. Tu as été viré du Boston Globe, pas pour l’alcool, Chef de Desk tu leur coûtais une blinde. Place aux pigistes sous-payés. Ça t’a laminé.
Alors, plutôt que de crever de culpabilité et d’alcool, tu viens à Paris où se trouve ton meilleur ami. Ta soeur y vit. Ton père, ta mère aussi. Ils ont cet appartement avec au-dessus le studio où tu t’endors. Nuits muettes, interminables. Tu clopes. Trop. Tu pries. Le journalisme fout le camp Clem, ici aussi ils sont tous virés. Tu ne te laisses pas abattre et donnes une conférence à Paris Dauphine devant des étudiants bien trop timorés à ton goût. Tu reprends contact avec les anciens de l’AFP, surpris de retrouver une collègue irlandaise toujours aussi jolie, maintenant gaie divorcée. Tu es malin, tu sens que le courant passe. Tu n’adhères pas. Avant l’anéantissement annoncé, tu veux le sublime. Tu veux l’étincelle.

Nous ne pouvions rien prédire, rien contrôler, rien préparer.

Deux mondes :

Toi, la High Society, Kennedy au mariage de tes parents, une mère fantasque, philosophe, un père éditeur, un vrai gentleman, une soeur à qui tu tiens comme à la prunelle de tes yeux. Une flopée d’oncles tantes cousins cousines neveux et nièces. Vacances à Hyannis Port. La Fac Columbia. La maîtrise. Un mariage. Quatre enfants. Le centre d’une vie. Viennent les mésententes. L’amour fout le camp. L’enfer s’installe. On ne bouge pas. Les conventions. L’engagement.

Moi ? La banlieue, le neuf-trois.
Trois femmes pour une enfant rêveuse et solitaire : une grand-mère, paysanne émigrée d’Emilie, blouse noire, puits de tendresse, une mère, absente longtemps, géniale dans son genre, une tante, une taiseuse. Chance, elles aimaient les livres. J’ai pioché. En cadeau me fut donné la joie de vivre, le goût du bonheur.
Intuition ? Ange protecteur ? Tout fut facile, évident, joyeux. L’amour le travail la réussite.

Oui, il y eut la mort, des morts. Ta mort,
Oui, il y eut l’abîme.
Oui, j’ai dit oui quand j’ai vu ton visage.

Je serai toujours honnête avec toi, je ne te ferai jamais de mal, je te traiterai en déesse, te cuisinerai des plats, te ferai pousser des fleurs, t’accompagnerai où tu veux, te dorloterai, t’embrasserai, t’aimerai. Je me hisse dans le sillage de ma Stately Raven.

à suivre,

Paysage avec la fuite en Egypte – Yves Bonnefoy

J’étais dans un taxi qui me conduisait à Logan Airport. C’était l’aube, nous roulions dans les faubourgs de Boston encore à peu près déserts. Tout de même, à un coin de rue, il y eut, pour un instant, une jeune femme avec un enfant dans les bras, et près d’elle un homme âgé, voûté, qui s’effacèrent de la chaussée pour laisser passer la voiture. Ils semblaient las. Leur costume avait quelque chose d’indéfinissablement étranger à ce  pays, à ce monde peut-être. Je me retournai, je vis alors que les rejoignait au milieu du chemin un âne sur le dos duquel était attaché le paquet de leurs quelques biens, sous une sorte de cape rouge.

Les faubourgs encore, les usines, les murs de briques des vieilles maisons aux vitres noires. Grande est la tentation de ne pas aller plus avant, de quitter la voiture, de marcher au hasard par ces rues jusqu’à la place où il y aurait un obélisque, et à l’horizon ces sortes de pyramides, et ici même, arrivants silencieux, cet homme et cette femme, coiffés maintenant de vastes chapeaux de paille. Le Nil coule paisiblement, irrésistiblement, derrière ces portiques au-dessus desquels le ciel est bleu parce que le temps a cessé d’être.

Il y a dix jours à New York, les peintures de De Kooning, fermant toutes les issues, mettant fin au monde. J’ai fait un rêve, cette nuit qui vient de finir (…)

Une autre voiture roule parfois tout un temps à notre hauteur, puis elle nous dépasse, ou est dépassée. Devant moi  l’essuie-glace balaie sans hâte l’avant du ciel, où il y a une lueur rouge comme si c’était l’Inde là-bas, ou nulle part en Egypte.

Bibliothèque – Sollers

La grande pièce où vous travaillez est tapissée de livres. Ils vous attendent le matin, très tôt. Pas un bruit, l’appartement est vide. Vous débranchez votre téléphone, vous vous asseyez à votre table, vous vous concentrez, vous ne faites rien. Ça peut durer dix minutes ou une heure, parfois la matinée entière. Ne rien faire est toujours une joie.

Si l’événement a lieu, une aimantation particulière flotte dans l’air, vous ne bougez pas, vous laissez venir, vous suspendez autant que possible votre roulement de pensée, vous écoutez. À un moment, ou à un autre, votre regard est attiré par un rayonnage dont vous connaissez les couleurs. Non, ce n’est pas celui-là qui fait signe, mais un autre, plus bas, presque au ras du sol, que vous avez tendance à négliger. L’aimantation se précise, oui, ce volume à peine visible, à droite, veut vous parler (…)

La bibliothèque… sait que je lui reste fanatiquement fidèle, que je ne me soumets pas… aux nouveaux dieux tout-puissants, Facebook, Google, Yahoo, Amazon. Les croyants de Facebook sont déjà 1,49 milliard. Tous ces gens pressés et décervelés adorent des idoles, mais je reste ferme, les seuls vrais dieux sont des livres, un certain nombre de livres agissent comme des dieux.

MOUVEMENT

Laurence Durrell – 1ère lettre à Henry Miller

août 1935

Cher Mr Miller,
Je viens de relire Tropique du Cancer et il faut absolument que je vous écrive un mot dessus. Pour moi, c’est sans conteste le seul ouvrage digne de l’homme dont ce siècle puisse se vanter. J’ai envie de gueuler bravo ! depuis la première ligne, et ça n’est pas seulement une grosse claque littéraire et artistique sur le ventre de tout à chacun, c’est un bouquin qui fixe sur papier le sang et les tripes de notre époque. Je n’ai jamais rien lu de pareil. Je n’imaginais pas qu’on puisse écrire un pareil livre, et pourtant, chose curieuse, j’ai cru en le lisant reconnaître une chose pour laquelle nous étions tous prêts.
La voie était déblayée pour que Tropique du Cancer puisse s’avancer. Ce livre marque une étape et nous entraîne dans une vie nouvelle qui a retrouvé ses tripes. Devant votre livre, l’éloge devient platitude, alors, de grâce, ne m’en veuillez pas si cette lettre sonne à vos oreilles comme les bêlements d’un vieux critique ou si elle vous fait penser à une publicité de cold-cream. Dieu sait que je pèse mes mots de mon mieux, mais ce sacré bouquin a secoué mes balances comme un tremblement de terre, et, depuis, je ne m’y retrouve plus dans mes poids et mes mesures habituels. Son courage m’emballe. J’adore voir déboulonner les canons de l’émotion oblique et de la belle émotion littéraire, j’adore vous voir mettre du fumier sous les caprices et les mièvreries de vos contemporains, d’Eliot à Joyce. Que Dieu nous donne à nous les jeunes le courage de planter des pâquerettes dessus pour achever votre tâche…

l’enfer en soi – Sollers

L’enfer en soi, je vous le rappelle, c’est cette volonté de volonté qui s’oppose à une volonté posée comme supérieure. Si je vous déclare que cette volonté supérieure n’existe pas ou qu’elle est morte (« Dieu est mort »), il vous reste la volonté de le volonté. Il ne s’agit même plus de la détresse, mais de la détresse de l’absence de détresse. On peut comprendre comme cela l »infernalisation » de l’humain, ramené entièrement à lui-même, sans autre possibilité de se prendre pour autre chose que cette remplaçabilité biologique.

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