août 1935

Cher Mr Miller,
Je viens de relire Tropique du Cancer et il faut absolument que je vous écrive un mot dessus. Pour moi, c’est sans conteste le seul ouvrage digne de l’homme dont ce siècle puisse se vanter. J’ai envie de gueuler bravo ! depuis la première ligne, et ça n’est pas seulement une grosse claque littéraire et artistique sur le ventre de tout à chacun, c’est un bouquin qui fixe sur papier le sang et les tripes de notre époque. Je n’ai jamais rien lu de pareil. Je n’imaginais pas qu’on puisse écrire un pareil livre, et pourtant, chose curieuse, j’ai cru en le lisant reconnaître une chose pour laquelle nous étions tous prêts.
La voie était déblayée pour que Tropique du Cancer puisse s’avancer. Ce livre marque une étape et nous entraîne dans une vie nouvelle qui a retrouvé ses tripes. Devant votre livre, l’éloge devient platitude, alors, de grâce, ne m’en veuillez pas si cette lettre sonne à vos oreilles comme les bêlements d’un vieux critique ou si elle vous fait penser à une publicité de cold-cream. Dieu sait que je pèse mes mots de mon mieux, mais ce sacré bouquin a secoué mes balances comme un tremblement de terre, et, depuis, je ne m’y retrouve plus dans mes poids et mes mesures habituels. Son courage m’emballe. J’adore voir déboulonner les canons de l’émotion oblique et de la belle émotion littéraire, j’adore vous voir mettre du fumier sous les caprices et les mièvreries de vos contemporains, d’Eliot à Joyce. Que Dieu nous donne à nous les jeunes le courage de planter des pâquerettes dessus pour achever votre tâche…