cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

je suis amoureuse de mondes nouveaux – Anaïs Nin

22 juin 1935

Louveciennes. Chez moi. Afflux de souvenirs. Insomnies. Résistance. Nostalgie. Non. Non. Non. Le lit persan. Le tic-tac de l’horloge. L’aboiement du chien… Il manque des ampoules. Les locataires ont emporté des choses. Les livres sont couverts de poussière. Les bouteilles de verre teinté brillent moins. Sur les murs, les couleurs ont pâli. Les tapis sont usés. Le dessus de verre de ma coiffeuse est cassé. Il manque plusieurs tringles à rideaux. Où sont les chaises du jardin ?…. La maison se dégrade. Autrefois, j’aimais sa patine. Je déteste l’odeur de moisi de la décrépitude. Le passé, oh, le passé. Moisissure, avec cette odeur de naphtaline, de fromage, de chats morts, de souris mortes, si ridé, si souillé. Assise devant cette même cheminée, il y a quatre ans, dans cette même chambre, avec Hugh qui me disait : « Je sais que tu auras une aventure avec Henry. » Ce bureau, où j’ai écrit sur June, parce que j’étais malade de jalousie. Le jardin où j’ai dîné avec Rank. Où j’ai aimé Henry derrière les buissons. Le mur s’écroule… Je suis triste. L’endroit ne me convient plus. Il s’est usé tout seul. C’est tout petit. Décrépi. J’étais au sommet d’une montagne. J’étais libre. Il faut que je reprenne le train en marche. J’ai trop de temps pour ruminer le passé. Mon passé… La difficulté pour se procurer du pain, du beurre, du lait. L’austérité de Louveciennes, les visages de marbre derrière les rideaux, les chiens qui aboient. La paix. La maison, c’est la paix. Une prison. Pour moi, c’est une prison. Je me sens enfermée. Mélancolique. J’ai entendu « You and the Night and the Music » à la radio. Bouffée de nostalgie de New York. Il est 10 heures. Nous sommes fatigués. Tellement à faire dans la maison. Les cloches du village sonnent. Moustiques. Fourmis. Souris. Les chiens aboient. Odeur de chèvrefeuille…

Et un moi nouveau, un moi nouveau qui n’a plus sa place ici, qui vit dans une maison morte. Un nouveau moi, sans foyer, sans havre de repos, un moi aventurier et nomade, parce que désormais j’ai accepté ma solitude, si bien que je n’ai plus ni maison ni mari. Henry, encore sur l’Océan, Henry, toujours la voix de mes sentiments….
Dix heures vingt. La radio. Monotonie des jours. C’est cette monotonie qui me semble un cauchemar. Rentrer chez soi. C’est pourquoi les hommes s’embarquent sur des navires, traversent l’Afrique, traversent le Tibet à pied, escaladent l’Himalaya, vivent dans des cabanes, crèvent de faim, mendient, vendent n’importe quoi, fuient, parcourent les déserts d’Arabie. Pour fuir la monotonie, la platitude et la monotonie. C’est pourquoi les hommes lisent et prennent l’avion, changent de femmes, couvrent leurs passeports de tampons en tous sens, nagent, font du ski, et se suicident. Face-à-face avec eux-mêmes…
Paris est comme une fête foraine de seconde zone. Un peu minable. Tout y est de guingois et petit. Il n’y a pas de vent. On prétend que ça a du charme. Mais je sens une odeur de décomposition. Je suis amoureuse de mondes nouveaux.

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  1. Belle description de la décrépitude, et la phrase finale du paragraphe  » Odeur de chèvrefeuille… » tombe comme une synthèse définitive. Un exemple pour un exercice d’atelier d’écriture autour de l’odeur !!

    • admin

      Je n’y vois pas la décrépitude mais la clarté d’Anaïs… A chacun ses trucs…
      Oui par contre pour l’odeur de chèvrefeuille.

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