cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Quelque part dans Paris – 3

Ça me donne le tournis ce texte qui se finit. Je veux pas le lâcher mon joli texte. Quelle banalité mais quelle banalité,  sans toi je suis imparfaite. Pas dans le sens du manque, de l’absence : physiquement imparfaite : un bout d’oreille, de je ne sais quoi, un bout de chair.  Appliquée, je me suis remplie. Obéissante en somnambule aux  injonctions des amis : bouge voyage donne de ton temps prends des cours secoue-toi prépare des gâteaux… J’ai tout fait. Le nombre de cours où je me suis inscrite quand j’y pense. Du lourd, du surbooking qui mène aussi sec à l’impasse. Au rien. Au brouillard. Aux erreurs.

Comment s’en sortir ?

L’enfant partit avec l’ange et le chien suivit derrière.
Ce verset du Livre de Tobie, je l’ai lu  un jour dans une merveille de  Bobin. L’évidence. J’ai tout arrêté. Comme ce chien je suis finalement, n’ayant qu’à me laisser guider sur le chemin, consciente d’un paysage désormais sans retour,  se dessinant à perte de vue sans eux, ces visages tellement aimés. Ce sera difficile. Compliqué. Je ne resterai pas sol en friche, à l’abandon, le sursaut, l’éveil surgiront, l’éclaircie se fera. Serai-je enfin entrée dans ce temps tout neuf dont parle Quignard dans ses Désarçonnés ? J’en ressens le frémissement. Finir ce texte m’arrache-t-il à jamais loin de ce foutu jardin où je m’isole cette nuit-là, cette année-là, fuyant les bruits de la fête, les amis, pressentant l’annonce à venir, je tremble, j’ai si peur, perdue, gelée dans cette stupide veste à paillettes que j’ai envie de déchirer, de mettre en pièces. On me chercha. Je rentrai.
Les paillettes scintillèrent.
Et toi, tu t’en allas.

Tout à coup un amour bouleverse le cours de votre vie, Quignard encore dit magnifiquement si simplement la chose. Je t’ai vu la première. Mystère de l’attraction. Avec les amis nous t’attendions pour déjeuner. Stressés soudain les amis : Cigarettes ! Cigarettes ! Où sont les cigarettes ? Dans quel état sera-t-il ? Ils m’avaient parlé de toi avec tellement d’amour. J’ai marché, m’éloignant de leur inquiétude. Remontant la jolie rue parisienne ensoleillée, regardant quelques vitrines. Saisie tout à coup par l’image d’un homme magnifique sur un vélo rouillé, pédalant à contre-sens, innocent, le soleil illuminant ses cheveux, sa cravate rouge allant deçà delà autour de ce visage dont je ne pouvais détacher mon regard, paniquant sans raison à l’idée qu’il puisse disparaître. J’ignorais que c’était toi. C’est beau.

Il fait encore chaud. Les hirondelles sont bien parties pourtant. Quelques abeilles butinent encore quelques fleurs entourant les fenêtres de cet appartement en pleine lumière. Not Dark Yet à l’écoute sur l’ordi. Dylan accompagne cette confiance d’enfant qui tient. Tu sais quoi ? Je vais m’installer dans l’autre canapé, celui en cuir marron (tu connais pas), ouvrir une bouteille. Un Moulin de La Lagune. J’en aime le nom et le goût. M’offrir un verre de ce vin que nous n’avons jamais partagé – ironie de la chose,

It’s in the way that you use it !

Absolument, mon Clem.
À l’aise,
Peinards, ajouterais-tu, avec ce regard malin que j’adorais.
D’où te venait cet amusement pour ce mot là ? Dans ta voix il prenait une classe folle. T’ai-je dit que je ne pouvais pas me passer de ta voix ?
Oui, j’ai dû.

*

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  1. N’est-ce pas la voix qui reste le plus profondément gravée dans la mémoire, malgré la difficulté que l’on a de pouvoir la décrire avec des mots?

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