cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : octobre 2016

Le temps – Erri De Luca

Il avait tiré sur un bouquetin dans le brouillard sans voir que c’était une femelle avec son petit. La bête frappée sur le versant escarpé avait essayé de rester agrippée à la paroi en enfonçant ses pattes incertaines, puis elle était tombée à la renverse, un saut de vingt bons mètres. Le petit avait sauté sans hésitation dans le vide du brouillard derrière sa mère, retombant sur ses pieds. Sa mère avait roulé à  nouveau et avait fait un saut encore plus grand. Le petit avait encore volé derrière elle. Quand l’homme atteignit l’animal tué, le petit était là, un peu tordu sur ses pattes, les yeux grands, calmes, désolés.

Un homme est ce qu’il a commis. S’il oublie, c’est un verre renversé, du vide enfermé.

Le poids du papillon

Autant que la littérature… Michel Houellebecq

Autant que la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif, une tristesse ou une extase absolues ; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf porté sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances : avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou lui répugne. Seule la littérature peut vous permettre d’entrer en contact avec l’esprit d’un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même la conversation avec un ami – aussi profonde, aussi durable que soit une amitié, jamais on ne se livre, dans une conversation, aussi complètement qu’on ne le fait devant une feuille vide, s’adressant à un destinataire inconnu.

Soumission

Notes sur Chopin – André Gide

10 avril 1938

Ce matin-là j’étais en mi majeur. Toutes mes pensées comportaient quatre dièzes ; plus tous les accidents à survenir en cours de modulation. Je transposais en mi toutes les rengaines qui me tympanisaient avec une obstination obsédante. Toutes n’étaient du reste pas vulgaires et parfois certaine phrase de la Symphonie pastorale ou d’un Largo de Bach l’emportait sur Les gars de la marine ou sur la vieille Chanson de la boiteuse de feu Paulus. Tout ce que je pouvais obtenir, c’était de remplacer l’une par l’autre ; jamais d’arrêter le courant, d’imposer silence. Une fois l’air amorcé, il continuait son flux intarissable durant des heures, persistant à travers les conversations, les événements, les paysages, et sans doute même à travers mon sommeil, pour autant que j’en pusse juger par la reprise, dès mon réveil, de l’obsession par laquelle, je m’étais endormi la veille. Parfois, excédé, je tentais de l’interrompre en me récitant mentalement une suite de vers ; mais alors, au-dessous de ma récitation, elle se prolongeait en une infiltration souterraine et elle resurgissait ensuite, comme on voit, après la perte du Rhône, reparaître plus loin l’eau du fleuve (…)
Je rêve de silencieux paradis…

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Nota : Merci à Antoine Silber qui me fit découvrir ces Notes, parfois ardues, faut le dire quand même, souvent « la plus pure des musiques ».

Vous êtes seule – 3

Et puis, obligé,
Demain : Go back to Paris.
Le dernier jour ici,
Le dernier tour dans le labyrinthe de mon cher Canneregio
Les derniers pas sur les Zattere
Toucher une colonne aux Gesuati. Avoir une pensée pour Sollers,
Le dernier shopping, cette si fragile marionnette en terre cuite
Les derniers gâteaux secs
Les dernières vongole
Les derniers sourires vénitiens
Qu’est-ce que je ressens ? Me sens forte étonnamment.
Forte des décisions qui se sont présentées d’elles-mêmes, claires :
Vendre la maison de Chatou.
Retrouver la vie de Paris.
Accepter enfin dans ma petite tête les mots des amis « Aimer un autre homme qu’Urli ne retire absolument rien à Urli. » Oser demander d’aimer, à la folie alors.
Je serai entendue, mais je le sais pas encore.
Le dernier vrai Bellini à l’hôtel
La dernière nuit au Baglioni :
L’impulsion d’ouvrir l’ordinateur, d’écrire à la va-vite deux histoires pour gamins, allez savoir pourquoi. La petite robe moche dont se moquent des imbéciles gâtées, fort méchantes, et qu’une chanteuse adulée choisira pourtant. L’autre, celle d’un chat très beau qui se cache, il a un terrible défaut notre petit chat, il aboie. Malgré lui il fait peur à ses amis. Alors, il part. Malheureux. L’inconnu. La ville inconnue. Egaré, il rencontrera inopinément une jeune persane délurée, un rien impertinente qui lui dira ces jolis mots : « Vous êtes seul ? »

Fini

Vous êtes seule ? – 2 –

Sortie du Baglioni par l’étroite Calle Vallaresso, déflagration immédiate. Je prends tout d’un coup – au moins ça, c’est fait ! – des couples des couples des couples. Une flopée. La ville me semble n’être qu’une floraison de couples dont la place Saint Marc sans cesse alimente le flot. Ils se tiennent la main s’étreignent rient se parlent s’embrassent… partagent un gâteau. J’étouffe. La solitude me prend me dépasse. J’ai mal. Dans cet état d’isolement extrême mes yeux ne retiennent que ces deux-là, l’échange d’un regard. Fuir. Je me retiens à quelque cours de yoga pour retrouver le calme, le souffle, son rythme. Va ! … Avec on ne sait quelle force, mes premiers pas dans Venise, Prends les ruelles, évite la place, va vers Dorsoduro, les Zattere…  Et la magie de la ville opère la résurrection. J’me balade, le nez en l’air, très vite je sens le sourire redonner vie à ce visage sûrement dévasté. Je marche je marche dans Venise. Je suis bien.

Faim… taglioni aux scampi  ou vongole ?

Vous êtes seule ?

Illico, envie de lui foutre un pain au gentil serveur. Je sais bien que la formule est on ne peut plus normale si on y réfléchit, mais je l’ai prise comme un nouveau coup porté. Je ne veux pas que ce voyage soit un chemin de croix. L’idée je la rejette. Je décide désormais de prendre les devants, pour tout, restaurants, musées, concerts. – Bon d’accord – Est-ce que ça marche ? Pas vraiment. La douleur infuse encore lorsque je pénètre par exemple dans l’immense salon pour le petit déjeuner. Je baisse les yeux, bonjour discret à quelque voisin. Je choisis la table la plus isolée, quand même près d’une fresque de Tiepolo, ne lésinons pas. Un thé, demandé timidement. Hésite à me lever, choisir, moi la gourmande. Urli était fasciné par la diversité de ce qui était proposé. Sa joie d’enfant devant les gâteaux multiples arrivant tous les quarts d’heure. J’ai découvert là le plaisir d’une coupe de champagne matinale.

Et puis, on ne sait comment, le troisième jour, la libération. Spontanée. Telle la bulle de savon qui éclate. Je marchais avec légèreté,confiance retrouvée, rose aux joues. J’arrivais près d’un tout petit pont, en venait de l’autre côté un américain, connu, non pas quelque star du 7e art, non, un politique. Me croisant, il me regarde, me sourit, je ne lui en ai pas voulu d’avoir autant menti sur l’Irak, je lui souris aussi.
Et là, j’ai compris l’truc. Le sourire est une sacrée clé d’ouverture.

à suivre,

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