cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Notes sur Chopin – André Gide

10 avril 1938

Ce matin-là j’étais en mi majeur. Toutes mes pensées comportaient quatre dièzes ; plus tous les accidents à survenir en cours de modulation. Je transposais en mi toutes les rengaines qui me tympanisaient avec une obstination obsédante. Toutes n’étaient du reste pas vulgaires et parfois certaine phrase de la Symphonie pastorale ou d’un Largo de Bach l’emportait sur Les gars de la marine ou sur la vieille Chanson de la boiteuse de feu Paulus. Tout ce que je pouvais obtenir, c’était de remplacer l’une par l’autre ; jamais d’arrêter le courant, d’imposer silence. Une fois l’air amorcé, il continuait son flux intarissable durant des heures, persistant à travers les conversations, les événements, les paysages, et sans doute même à travers mon sommeil, pour autant que j’en pusse juger par la reprise, dès mon réveil, de l’obsession par laquelle, je m’étais endormi la veille. Parfois, excédé, je tentais de l’interrompre en me récitant mentalement une suite de vers ; mais alors, au-dessous de ma récitation, elle se prolongeait en une infiltration souterraine et elle resurgissait ensuite, comme on voit, après la perte du Rhône, reparaître plus loin l’eau du fleuve (…)
Je rêve de silencieux paradis…

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Nota : Merci à Antoine Silber qui me fit découvrir ces Notes, parfois ardues, faut le dire quand même, souvent « la plus pure des musiques ».

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  1. « Je voudrais, en tête de l’œuvre de Chopin, inscrire les vers exquis de Valéry :
     » Est-il art plus tendre
    « Que cette lenteur… »  »

    Ce petit cahier de notes sur Chopin me paraît tout entier résumé par cette remarque que Gide y inscrit.
    Merci de m’avoir donné une nouvelle occasion d’en caresser les phrases !

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