cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : novembre 2016

Donnez-moi la mesure humaine – Houellebecq

Quand la pluie tombait en rafales
Sur notre petite maison
Nous étions à l’abri du mal,
Blottis auprès de la raison.

La raison est un gros chien tendre
Et c’est l’opposé de la perte
Il n’y a plus rien à comprendre,
L’obéissance nous est offerte.

Donnez-moi la paix, le bonheur
Libérez mon coeur de la haine
Je ne peux plus vivre dans la peur,
Donnez-moi la mesure humaine.

Non réconcilié

L’enthousiasme – Patti Smith

Un enthousiasme pulsait en moi, dont je connaissais bien le langage. Nous sommes à une époque de modernité, me suis-je dit. Mais nous ne sommes pas pris au piège dans l’époque. Nous pouvons aller où nous voulons, communier avec les anges, pour réexaminer un temps dans l’histoire humaine plus science-fiction que l’avenir (…)
Bride par bride, nous échappons à la tyrannie du prétendu temps.
Un rideau de glycine mauve dissimule en partie l’entrée d’un jardin familier. Je prends place à une table ovale, le portail de Schiller (…) En un clin d’oeil, une vie, nous traversons les mouvements infinis d’une ouverture silencieuse (…)
Les longues plantes grimpantes se balancent très légèrement (…) Puis je commence à écrire. Non pas sur la science mais sur le coeur humain. J’écris avec ferveur, telle une élève à son pupitre, penchée sur son cahier de rédaction, composant non pas pour produire ce qu’on lui demande, mais pour assouvir son désir.

M Train

Qu’arriverait-il à la pensée s’il n’y avait plus personne pour penser ? – Sollers

Qu’arriverait-il à la pensée s’il n’y avait plus personne pour penser ? Vous pouvez répondre froidement : rien.
Vous savez que le mouvement perpétuel, s’il existait, serait capable de fonctionner indéfiniment sans effort et sans dépense d’énergie. Bien entendu, on vous dira tout de suite que c’est impossible, en raison des lois de la thermodynamique; conclusion: on laisse le problème de côté, comme pour celui de la quadrature du cercle. Une roue carrée ça n’existe pas (sauf pour ce fou de James Joyce). Impossible, insoluble, vivez, dépensez et mourez. Le Calcul ne s’arrête pas, et pourtant il a ses limites. L’Esprit, lui, n’en a pas, et ne se repose jamais. Il s’agit maintenant d’imaginer une existence humaine ayant atteint le mouvement perpétuel, ou, ce qui qui revient au même, un volume très clair qui se lirait continuellement lui-même.
Et voici Hegel, que je ne remercierai jamais assez de m’avoir contacté, pour me redire que l’infini est la négation de la négation :
« Le mouvement est l’infini en tant qu’unité de ces deux opposés, le temps et l’espace. »
Il fait très beau. J’avais besoin de ce café fort.

Encore un café serré :
« En fait, la philosophie est précisément la doctrine destinée à libérer l’homme d’une quantité infinie de fins et d’intentions finies, et de la rendre indifférent à leur égard, en sorte que ce soit pareil pour lui, que ces choses soient ou ne soient pas. »
Le seul vrai roman est le mouvement de l’Esprit, rien d’autre.

Mouvement

L’ Océan – Pascal Quignard

Ô son qui gronde sans fin comme une mère,
et qui laisse immobile et presque faible,
et même, parfois, dégorgeant de chagrin !
On s’accroupit irrésistiblement devant toi.
Les os des genoux touchent les grains de sable mouillés et s’y enfoncent.
On baisse le nez immédiatement devant les petites crêtes des écumes.
On se retrouve le nez et le visage tout trempés de gouttes de rosée et de sel blanc,
le coeur en vérité tremblant sous les arcs blanchâtres que forment les côtes,
sous les deux petits points plus brunâtres des seins que le froid a sortis de la peau,
apeuré dans son cri, inexistant, incertain, tout au bord de l’océan,
abaissé sous le vent,
affaissé sous le poids du vacarme de la présence de la mer qui se déchaîne,
comme sourde au cri qu’elle hurle.

Le sillon des fesses est glacé, l’anus se rétracte, les talons sont enfouis, les orteils sont remplis de sable,
l’esprit minuscule, compressé, oppressé, (…)
le haut du corps prostré devant les bourrelets des vieilles vagues qui enflent et qui se font plus proches,
qui, à peine arrivées, se retirent,
lesquelles reviennent plus grosses encore, plus véhémentes encore, plus maudissantes encore,
avec des bleus de requins qui soudain se détachent sur des noirs de corbeaux
exactement comme les rémiges des geais juste au bout des plumes ténébreuses.

Les Larmes

spectacle politique – Philippe Sollers

Spectacle politique. Se prend-il lui-même au sérieux dans sa fuite en avant ? C’est probable, sur fond de vertige. Le plus troublant, dans cette roue permanente de la fortune, c’est l’impression d’immobilité lourde, contraire à son mouvement. Que certains acteurs partent, que d’autres arrivent ou fassent semblant d’arriver, vous êtes priés d’attendre la suite, laquelle, d’ailleurs, se saurait tarder. À quoi bon citer les noms ? Le tourbillon les emporte, les bouscule, les aspire, les dévore. À part les banques, quelle fonction résiste à ce tsunami ?

Littérature et politique

Paradoxe – Philippe Sollers

Paradoxe : plus le bruit de la violence et de l’ignorance augmente, plus les marchés financiers s’enfoncent dans le numérique fou, plus l’illettrisme et le terrorisme s’incarnent comme des religions nouvelles, plus la science du silence se fait sentir.
Elle se révèle à travers le temps, cette science, comme une vaste série de complots menés par des singularités insoumises et irréductibles.
Au coeur des ténèbres, donc, se tient la lumière, « rose de la raison, dans la croix du présent ».

Complots

Ce jour-là – Pascal Quignard

Cela commence avec des regards plus fréquents.
Un jour des doigts osent, de façon circonspecte, lente, timide, furtive, muette, une seconde, se poser sur l’avant-bras de l’autre corps qui se trouve en face des yeux.
Un autre jour, la paume de la main forme comme une coque qui se referme sur le dos de la main qu’elle regarde
et la main, sous la main, ne se retire pas.
Les corps se font soudain plus proches de façon mystérieuse, d’un coup, sans qu’ils s’approchent en aucune façon.
Un jour, ils semblent à jamais proches, sans qu’ils aient besoin de bouger.
Puis la bouche vient plus près de l’oreille à qui l’on veut tout dire.
La bouche se glisse dans les cheveux noirs et roux où elle vient chuchoter.
Les lèvres se mêlent à une espèce de soie mais évitent de toucher cette étrange coquille.
Un jour, enfin, le regard s’attarde sur une partie du corps qui vaut pour toutes les parties du corps.
Ce jour-là est le seul jour où il y a de l’amour.
Ce jour-là les vêtements pèsent.
Ce jour-là le corps a si chaud qu’il semble embrasé. Une eau anime le fond des yeux. Une rougeur monte du bas des jambes et suit le ventre, franchit le nombril, gagne le torse, atteint les seins qu’il tend et monte jusqu’au regard qu’il agrandit. La voix s’abaisse. Les poignets quittent les manches, les doigts s’avancent dans l’air qui glisse entre les corps, ils dénouent des noeuds, ils ôtent des agrafes, dégagent des boutons, ouvrent, caressent. Ils saisissent ce qui est doux.

Les Larmes

Les larmes – Pascal Quignard

1ère page

Jadis les chevaux étaient libres. Ils galopaient sur la terre sans que les hommes les désirent, les encerclent, les regroupent dans les défilés, les prennent au lasso, les piègent, les attellent aux chars de guerre, les harnachent, les sellent, les ferrent, les montent, les sacrifient, les mangent. Parfois les hommes et les bêtes chantaient ensemble. Les longs gémissements des uns provoquaient les singuliers hennissements des autres. Les oiseaux descendaient du ciel et ils venaient picorer les restes entre les jambes des chevaux qui secouaient leurs magnifiques crinières, entre les cuisses des hommes qui renversaient leur tête en arrière, assis par terre, autour du feu, qui mangeaient avidement, bruyamment, excessivement, qui frappaient soudain leurs mains en cadence. Quand le feu s’était éteint, quand ils avaient fini de chanter, les hommes se relevaient. Car les hommes ne dormaient pas debout comme les chevaux le faisaient. Alors ils essuyaient sur le sol les traces de leurs bourses et de leur sexe qui s’y étaient déposées. Ils remontaient sur leurs chevaux et ils chevauchaient sur toute la surface de la terre, sur les berges humides des mers, dans les forêts basses et primaires, sur les landes venteuses, sur les steppes.

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