cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : décembre 2016

je m’intéresse plutôt au même – Sollers

pendant ce temps, on te parle toujours de « l’autre » comme étant la valeur suprême. On convoque immédiatement Levinas. Les mêmes, pourtant, ne voient même pas qu’il y a un visage d’autre en face d’eux. Tout ça n’est qu’une immense façade, un rideau de fumée.
Moi, je m’intéresse plutôt au même. À la « mêmeté ». Ça signifie : « Qu’est-ce que je peux reconnaître de même dans le tout autre ? » C’est autre chose. Ça s’appelle l’amour. Rien à voir avec quelque chose de pieux, au contraire, c’est électrique, fondamental, intense.

« J’aimais, Seigneur, j’aimais : je voulais être aimée.
Ce jour, je l’avouerai, je me suis alarmée :
J’ai cru que votre amour allait finir son cours.
Je connais mon erreur, et vous m’aimez toujours.
Votre coeur s’est troublé, j’ai vu couler vos larmes.
Bérénice, Seigneur, ne vaut point tant d’alarmes (…)

Racine se fait le confident de la « féminitude » de son temps. Les identités rapprochées multiples, comme j’aime dire, c’est encore une fois le problème de l’identité heureuse, pas complexe.
Si l’on se s’aime pas soi-même comment pourrait-on se faire aimer de quelqu’un ? Je pose la question. S’aimer soi-même c’est autre chose que de se regarder dans la glace et se trouver formidable. N’importe quel trou du cul, dit Céline, se voit Jupiter dans la glace. J’ajoute: N’importe quelle pouffiasse se voit aussi Vénus dans la glace!

Contre-attaque
entretiens avec Franck Nouchi

Le monde libre – Aude Lancelin

Aude Lancelin, spécialiste de la vie des idées, a été directrice adjointe des rédactions de L’Obs et de Marianne entre 2011 et 2016.
Virée…

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On ne le sait pas nécessairement mais le mot « licencier » a deux sens. Je l’ai appris pour ma part à cette occasion. Celui de congédier un employé jugé surnuméraire, fautif, ou perturbant. Mais aussi celui, attesté encore dans L’Étourdi de Molière, de s’accorder « trop de liberté », où point d’ailleurs en arrière-plan le mot « licence »  et ses évocations luxurieuses (…)
Constamment j’avais testé les limites, tirant sans relâche sur la corde qui entrave les salariés de la plume, pensant que, si j’en avais fait moins, je n’aurais pas mérité le peu de liberté qui nous était encore accordé. Un confrère du Monde m’avait un jour confié que pas une seule fois, dans le journal où il travaillait depuis près d’un quart de siècle, on n’avait rectifié idéologiquement un de ses papiers, pas plus qu’on ne lui avait ordonné de ne pas divulguer telle information, ou de retirer telle phrase coupable. J’en étais restée interdite, tant mon expérience, et celle de nombreux journalistes connus de moi, était exactement inverse (…)
je m’étais abîmée dans ce monde-là, à tenter sans relâche d’en toucher les extrémités. Moi aussi, j’avais fini par croire que, hors de cette liberté mutilée, rien ne pouvait être tenté sans encourir d’inutiles dangers, mais c’était bien fini désormais (…)
C’était une évidence, jamais je ne retournerais dans l’une de ces maisons centrales pour journalistes où l’on écrivait le mot liberté sur la grille d’entrée pour chaque jour mieux la saccager. Jamais plus je ne me contenterais de glisser la vérité seulement dans quelques interstices, heureuse lorsque la chose n’était ni détectée, ni réprimée. Jamais je n’accepterais plus longtemps l’humiliation d’avoir mon rond de serviette au milieu de tous ces auxiliaires d’une gauche trompeuse, oeuvrant sans relâche à la démolition de la vraie (…)
Maintenant l’on savait où finissaient ceux qui pensaient que le journalisme n’avais pas pour seule fonction de conforter les mensonges grégaires, ceux qui se risquaient encore à émettre des doutes, ceux qui se pliaient mal à l’imposture d’un management en passe de tout stériliser.

« The Americans » de Robert Frank – Yasmina Reza

Quelle importance ce qu’on est, ce qu’on pense, ce qu’on va devenir ? On est quelque part dans le paysage jusqu’au jour où on n’y est plus. Hier, il pleuvait. J’ai rouvert The Americans de Robert Frank. Il était perdu dans le bibliothèque, coincé dans un rayonnage. J’ai rouvert le livre que je n’avais pas ouvert depuis quarante ans. Je me souvenais du type debout dans la rue qui vendait une revue. La photo est plus granuleuse, plus pâle que prévu. Je voulais revoir The Americans, le livre le plus triste de la terre. Des morts, des pompes à essence, des gens seuls en chapeau de cow-boy. Quand on tourne les pages on voit défiler les juke-box, les télés, les objets de la nouvelle prospérité. Ils se tiennent aussi solitaire que l’homme ces arrivants surdimensionnés, trop lourds, trop lumineux, posés dans des espaces non préparés. Un beau matin, on les enlève. Ils feront encore un petit tour, bringuebalés jusqu’à la casse. On est quelque part dans le paysage jusqu’au jour où on n’y est plus.

« Babylone »

Ecoutez nos défaites – Laurent Gaudé

Elle arrive tout en haut du village de Sidi Bou Saïd. Le chauffeur de taxi s’est garé près du phare. Elle paie, descend et rejoint à pied le petit cimetière marin qui trône au sommet de la colline. De là, la vue est vaste sur la mer. Elle s’installe sur le muret et contemple l’immensité (…) Elle est venue ici pour rendre hommage à Khaled al-Assaad. Le vieil homme a été torturé pendant des jours. Les barbares voulaient connaître le lieu du trésor de Palmyre. Il a tenu, les a méprisés jusqu’au bout. Ils l’ont décapité au couteau sur le site même qui était sa vie. Et puis ils ont accroché son corps à un câble qui pendait en haut d’une grue, avec sa tête posée au sol, à ses pieds. Le vieux Priam a été souillé jusqu’à la mort. Il n’aura droit ni à l’ombre des tours funéraires ni à la douceur de la terre de Tadmor. Il flotte, pesant et laid, dans l’air chaud du désert, comme une carcasse à l’abattoir. Demain, ils raseront Palmyre (…) Plus rien ne peut les arrêter. Elle veut penser à lui. Alors elle se lève, les tombes du cimetière dans son dos, et elle ferme les yeux, tournée vers la mer. Elle laisse le vent l’emplir tout entière. Elle pense à Khaled al-Assaad et murmure une vieille prière en araméen. Pour que l’Antiquité soit là, à ses côtés. Les tombes du cimetière marin fixent le cap Bon à l’horizon et la mer est la seule peut-être à se souvenir des mondes engloutis (…)
Elle pense à cet homme qu’elle a vu une seule fois à Zurich mais qui n’a pas cessé d’être en elle depuis, parce qu’il lui a donné ces vers, « Corps, souviens-toi… », à un moment où c’était de cela qu’elle avait le plus besoin, le souvenir de la jouissance du corps, l’impérieuse nécessité de se rappeler que nous sommes cela, oui, le plaisir face aux barbares, la volupté et le combat, elle est pleine de cette nuit et comme lui à cet instant, nue face à l’immensité. Ils s’aiment. Ils ne se voient pas, ne sont pas au même endroit, regardent simplement tous les deux la même mer, cette Méditerranée de sang et de joie où sont nés des mondes sans pareils, et ils s’aiment. Peu importe que leur histoire – à l’inverse des autres – ait débuté par les corps et se construise à rebours, dans l’absence maintenant, elle le voit, elle sait qu’il a en lui la même défaite qu’elle, celle du temps qui nous fait doucement plier, celle de la vigueur que l’on sent s’amenuiser et disparaître. Ecoutez nos défaites. Il n’y a pas de tristesse, elle n’a rien perdu ni lui non plus.

ce calme subtil – Peter Handke

J’ai fait une fois dans ma vie, jusqu’à présent, l’expérience de la métamorphose. Auparavant, elle n’était pour moi qu’un simple mot, et lorsqu’elle commença, non pas doucement, mais d’un seul coup, je la pris d’abord pour ma fin (…)
Cette époque de ma vie était réglée par le va-et-vient quotidien entre le désarroi sans issue et l’équanimité de la continuation. Jamais, ni avant, ni après, je n’ai connu un calme aussi parfait. Et c’est au fil de cette durée des jours où, dans la panique ou la tranquillité de l’âme, je restais à mon affaire, qu’avec le temps se manifesta de plus en plus puissamment, à la place de la « fin » qui continuait par intervalles à m’étrangler, cette chose qui était la métamorphose. Métamorphose de quoi ? Quelle sorte de métamorphose ? Tout ce que je sais pour l’instant, c’est que j’ai subi alors une métamorphose. Elle a été pour moi plus fructueuse que tout au monde. Il y a déjà bien des années que je me nourris de cette période, avec un appétit toujours intact. Rien ne peut faire disparaître de mon univers cette fécondité. C’est grâce à elle que je sais ce qu’est l’existence.
Mais depuis quelque temps, j’attends une nouvelle métamorphose. Je ne suis pas insatisfait du cours de mes journées, j’en suis même content. La nature de mon activité comme de mon inactivité me convient en gros et en somme, de même que mon environnement, la maison, le jardin, le faubourg reculé, les forêts, les vallons voisins, les lignes ferroviaires, la présence à peine visible et d’autant plus sensible du grand Paris, en bas, dans la vallée de la Seine, derrière les collines boisées qui se trouvent à l’est. J’aimerais rester le plus longtemps possible dans ce calme subtil.

Mon année dans la baie de Personne

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