cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Ecoutez nos défaites – Laurent Gaudé

Elle arrive tout en haut du village de Sidi Bou Saïd. Le chauffeur de taxi s’est garé près du phare. Elle paie, descend et rejoint à pied le petit cimetière marin qui trône au sommet de la colline. De là, la vue est vaste sur la mer. Elle s’installe sur le muret et contemple l’immensité (…) Elle est venue ici pour rendre hommage à Khaled al-Assaad. Le vieil homme a été torturé pendant des jours. Les barbares voulaient connaître le lieu du trésor de Palmyre. Il a tenu, les a méprisés jusqu’au bout. Ils l’ont décapité au couteau sur le site même qui était sa vie. Et puis ils ont accroché son corps à un câble qui pendait en haut d’une grue, avec sa tête posée au sol, à ses pieds. Le vieux Priam a été souillé jusqu’à la mort. Il n’aura droit ni à l’ombre des tours funéraires ni à la douceur de la terre de Tadmor. Il flotte, pesant et laid, dans l’air chaud du désert, comme une carcasse à l’abattoir. Demain, ils raseront Palmyre (…) Plus rien ne peut les arrêter. Elle veut penser à lui. Alors elle se lève, les tombes du cimetière dans son dos, et elle ferme les yeux, tournée vers la mer. Elle laisse le vent l’emplir tout entière. Elle pense à Khaled al-Assaad et murmure une vieille prière en araméen. Pour que l’Antiquité soit là, à ses côtés. Les tombes du cimetière marin fixent le cap Bon à l’horizon et la mer est la seule peut-être à se souvenir des mondes engloutis (…)
Elle pense à cet homme qu’elle a vu une seule fois à Zurich mais qui n’a pas cessé d’être en elle depuis, parce qu’il lui a donné ces vers, « Corps, souviens-toi… », à un moment où c’était de cela qu’elle avait le plus besoin, le souvenir de la jouissance du corps, l’impérieuse nécessité de se rappeler que nous sommes cela, oui, le plaisir face aux barbares, la volupté et le combat, elle est pleine de cette nuit et comme lui à cet instant, nue face à l’immensité. Ils s’aiment. Ils ne se voient pas, ne sont pas au même endroit, regardent simplement tous les deux la même mer, cette Méditerranée de sang et de joie où sont nés des mondes sans pareils, et ils s’aiment. Peu importe que leur histoire – à l’inverse des autres – ait débuté par les corps et se construise à rebours, dans l’absence maintenant, elle le voit, elle sait qu’il a en lui la même défaite qu’elle, celle du temps qui nous fait doucement plier, celle de la vigueur que l’on sent s’amenuiser et disparaître. Ecoutez nos défaites. Il n’y a pas de tristesse, elle n’a rien perdu ni lui non plus.

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  1. Caroline D

    Qu’ils sont beaux, ces mots. Et cette phrase qui résonne pour moi aujourd’hui plus fort que les autres :  » .. se souvenir de la jouissance du corps, l’impérieuse nécessité de se rappeler que nous sommes cela, oui, le plaisir face aux barbares… »
    J’ai pu emprunter ce livre à la bibliothèque de ma ville, la virtuelle. J’y plongerai les yeux et l’âme dans les semaines à venir. Merci, Anna.

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