cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Le monde libre – Aude Lancelin

Aude Lancelin, spécialiste de la vie des idées, a été directrice adjointe des rédactions de L’Obs et de Marianne entre 2011 et 2016.
Virée…

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On ne le sait pas nécessairement mais le mot « licencier » a deux sens. Je l’ai appris pour ma part à cette occasion. Celui de congédier un employé jugé surnuméraire, fautif, ou perturbant. Mais aussi celui, attesté encore dans L’Étourdi de Molière, de s’accorder « trop de liberté », où point d’ailleurs en arrière-plan le mot « licence »  et ses évocations luxurieuses (…)
Constamment j’avais testé les limites, tirant sans relâche sur la corde qui entrave les salariés de la plume, pensant que, si j’en avais fait moins, je n’aurais pas mérité le peu de liberté qui nous était encore accordé. Un confrère du Monde m’avait un jour confié que pas une seule fois, dans le journal où il travaillait depuis près d’un quart de siècle, on n’avait rectifié idéologiquement un de ses papiers, pas plus qu’on ne lui avait ordonné de ne pas divulguer telle information, ou de retirer telle phrase coupable. J’en étais restée interdite, tant mon expérience, et celle de nombreux journalistes connus de moi, était exactement inverse (…)
je m’étais abîmée dans ce monde-là, à tenter sans relâche d’en toucher les extrémités. Moi aussi, j’avais fini par croire que, hors de cette liberté mutilée, rien ne pouvait être tenté sans encourir d’inutiles dangers, mais c’était bien fini désormais (…)
C’était une évidence, jamais je ne retournerais dans l’une de ces maisons centrales pour journalistes où l’on écrivait le mot liberté sur la grille d’entrée pour chaque jour mieux la saccager. Jamais plus je ne me contenterais de glisser la vérité seulement dans quelques interstices, heureuse lorsque la chose n’était ni détectée, ni réprimée. Jamais je n’accepterais plus longtemps l’humiliation d’avoir mon rond de serviette au milieu de tous ces auxiliaires d’une gauche trompeuse, oeuvrant sans relâche à la démolition de la vraie (…)
Maintenant l’on savait où finissaient ceux qui pensaient que le journalisme n’avais pas pour seule fonction de conforter les mensonges grégaires, ceux qui se risquaient encore à émettre des doutes, ceux qui se pliaient mal à l’imposture d’un management en passe de tout stériliser.

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je m’intéresse plutôt au même – Sollers

  1. Là, ce n’est pas de la SF, mais c’est « flippant » quand même… surtout quand on a lu pendant des années « Le Nouvel Observateur » – avant qu’il ne devienne cet hebdomadaire-croupion au nom ridicule et au contenu politique rétro-pédalant (Mathieu Croissandeau prépare un petit plan de licenciements pour ne pas perdre la main).

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