cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : janvier 2017

Nuit d’écriture – Asli Erdogan

Un voyage d’hiver
(…)
Nuit d’écriture… Des paquets de journaux, des livres à portée de main, des phrases soulignées… Un océan de cendriers. L’odeur du café, des antalgiques… Des réponses, des répliques, des débats qui tournent en boucle dans ma tête… Des feuilles blanches enveloppées d’un silence de cimetière. Il y a dix ans de cela, une mère emprisonnée avec qui j’avais pu parler grâce à un interprète kurde m’avait dit « Avant de partir, dis-moi un mot d’espoir », ses yeux plongés au fond des miens. Son regard exprimait tout, le ressentiment et la compréhension, le scepticisme propre aux gens qui ont tant été déçus d’avoir été crédules, l’amitié, la tendresse, tout sauf l’espoir… Ainsi semblent me regarder les feuilles blanches, comme un miroir.

Le silence même n’est plus à toi
(…)
Sobrement, personnellement, simplement : je ne veux pas être complice. Je ne veux pas être complice de ces rafales de balles qui s’abattent sur des femmes, des enfants et des vieillards essayant de s’extirper des décombres, cramponnés à un drapeau blanc. Je ne veux pas être complice de cette mâchoire entièrement brûlée qui appartient à un enfant de douze ans retrouvé dans une cave. Ni de ce sac à gravats qu’on dépose en disant « voici ton enfant », « environ cinq kilos d’os et de chair »… Ni du sort atroce qu’on fait subir à cette mère qui attend depuis des semaines devant un hôpital en se répétant « un bout d’os calmerait ma peine »…
Je ne veux pas être complice de l’assassinat des hommes, ni de celui des mots, c’est-à-dire de la vérité.

Le silence même n’est plus à toi
Chroniques

Actes Sud, 2017

Midi – Houellebecq

MIDI

La rue Surcouf s’étend, pluvieuse ;
Au loin, un charcutier-traiteur.
Une Américaine amoureuse
Écrit à l’élu de son coeur.

La vie s’écoule à petits coups ;
Les humains sous leur parapluie
Cherchent une porte de sortie
Entre la panique et l’ennui
(Mégots écrasés dans la boue)

Existence à basse altitude,
Mouvements lents d’un bulldozer ;
J’ai vécu un bref interlude
Dans le café soudain désert.

Les Liaisons – Laclos

LETTRE 4

Vos ordres sont charmants ; votre façon de les donner est plus aimable encore ; vous feriez chérir le despotisme. Ce n’est pas la première fois, comme vous savez, que je regrette de ne plus être votre esclave ; et tout monstre que vous dites que je suis, je ne me rappelle jamais sans plaisir le temps où vous m’honoriez de noms plus doux. Souvent même je désire de les mériter de nouveau, et de finir par donner, avec vous, un exemple de constance au monde.
Mais de plus grands intérêts nous appellent ; conquérir est notre destin ; il faut le suivre : peut-être au bout de la carrière nous rencontrerons-nous encore ; car, soit dit sans vous fâcher, ma très belle Marquise, vous me suivez au moins d’un pas égal ; et depuis que, nous séparant pour le bonheur du monde, nous prêchons la foi chacun de notre côté, il me semble que dans cette mission d’amour, vous avez fait plus de prosélytes que moi. Je connais votre zèle, votre ardente ferveur ; et si ce Dieu-là nous jugeait sur nos oeuvres, vous seriez un jour la Patronne de quelque grande ville, tandis que votre ami serait au plus un Saint de village.

« Délivre le désir qui te brûle – Dante « Le Paradis »

CHANT XXI
Septième ciel : le ciel de Saturne (les contemplatifs)

Déjà mes yeux refixés au visage
de ma dame, et avec eux mon âme,
qui s’était détachée de toute autre pensée.
Elle ne riait pas ; mais, « Si je riais »,
dit-elle, « tu deviendrais pareil
à Sémélé réduite en cendres :
car ma beauté, qui s’accroît à mesure,
par les degrés du palais éternel,
que je monte plus haut, comme tu as vu,
si elle ne se voilait, brille si fort
que tes sens mortels, à son éclat,
serait feuillage que la foudre brise (…)
Mets ton esprit là où sont tes yeux,
et fait d’eux un miroir pour l’image
qui t’apparaîtra dans ce miroir-ci. » (…)
je vis, d’une couleur d’or traversée de rayons,
une échelle si longue vers le haut
que mon regard ne pouvait la suivre.
Je vis aussi par les degrés descendre
tant de splendeurs, qu’il me sembla
que toutes les lumières du ciel venaient de là.
Et comme les corneilles, par instinct naturel,
s’ébrouent ensemble au lever du jour
pour réchauffer leurs plumes froides,
puis les unes s’en vont sans retour,
d’autres reviennent d’où elles sont parties,
et d’autres, tournoyant, demeurent ;
il me sembla que là il en allait de même,
dans ce scintillement venu tout ensemble,
lorsqu’un certain degré fut touché.
Le feu qui s’arrêta le plus près de nous
devint si clair que je dis en pensée :
« Je vois bien l’amour que tu m’indiques.
Mais celle dont j’attends le quand et le comment
du dire et du faire, ne bouge pas ; aussi fais-je bien
malgré mon désir, de ne rien demander. »
D’où elle, qui voyait mon taire
dans le vue de celui qui voit tout,
me dit : « Délivre le désir qui te brûle ».

« Conversations avec Picasso » – Brassaï

« … je m’attendais à un atelier d’artiste et c’était un appartement transformé en capharnaüm (…) : quatre ou cinq pièces entièrement vides de tous leurs meubles habituels, remplies de tableaux entassés, de cartons, de paquets, de baluchons contenant, la plupart, les moules de ses statues, de piles de livres, de rames de papier, d’objets hétéroclites, posés pêle-mêle, au long des murs, à même le sol, et recouverts d’une épaisse couche de poussière. Les portes des chambres étaient ouvertes, peut-être enlevées même, ce qui transformait ce grand appartement en un seule atelier (…) On marchait sur un parquet terne, patiné, privé d’encaustique depuis longtemps, recouvert d’un tapis de mégots.

« En ce temps-là, j’utilisais encore des plaques. On en chargeait les châssis, ils pesaient lourd ; j’en avais pour vingt-quatre photos. Si je voulais en faire davantage, je devais les décharger et les charger sur place, dans un sac noir en tissu opaque qui, muni de deux longues manches, ressemblait à un vampire ».

« Montrez-les moi toutes, toutes…. c’est curieux, n’est-ce pas, mais c’est par vos photographies que je peux juger mes sculptures… à travers elles, je les vois avec des yeux neufs. »

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Noire – Tania de Montaigne

La vie méconnue de Claudette Colvin
le 2 mars 1955, dans le bus, Claudette, 15 ans, refuse de céder son siège à un passager blanc. Jetée en prison, elle plaide non coupable et attaque la ville de Montgomery. Avant elle, personne n’avait osé,

_______

Le 20 décembre 1956, après trois cent quatre-vingt-un jours, c’est la fin du boycott et la fin officielle de la ségrégation dans les bus de Montgomery. Le lendemain, Martin Luther King  et trois autres leaders noirs et blancs montent dans un bus. Ces photos feront le tour du monde. Aucune des quatre plaignantes n’aura droit à son portrait (…) et seul le magazine Look prendra quelques photos de Rosa Parks. Parmi elles, celle, devenue célèbre depuis, où on la voit, assise dans un bus, son sac sur les genoux, la tête tournée vers la fenêtre, le regard pensif. Derrière elle, un homme blanc, tout aussi songeur, regarde dans la direction opposée. Cet homme blanc n’existe pas vraiment, c’est le journaliste en charge de l’article qui a pris la pose. Cet homme blanc mettra des années à venir s’asseoir derrière ou à côté d’un noir sans penser que quelque chose n’est pas à sa place. D’ailleurs, dès le 27 décembre, les bus sont la cible de snipers, Rosa Jordan, une jeune femme noire de vingt-deux ans, enceinte de huit mois, est touchée aux deux jambes. On plastique des églises, des maisons, des magasins tenus par des noirs, on intensifie le harcèlement téléphonique, les menaces. Le maire annonce qu’il fera tout ce qui est nécessaire pour maintenir les lois de la ségrégation.
Mais bientôt, d’autres villes démarrent leur propre boycott, avec le soutien de Martin Luther King. Le mouvement des droits civiques est lancé, qui mènera le pasteur King jusqu’au Lincoln Memorial de Washington où, devant des centaines de milliers d’Américains noirs et blancs, il rêvera à voix haute, « I have a dream ». Et puis plus tard, le prix Nobel. Et puis plus loin, l’assassinat sur le balcon d’un hôtel de Memphis où le temps s’est arrêté, un 4 avril 1968.

Toutes ces nouvelles, vous (Claudette Colvin), vous les apprendrez par les journaux ou la télévision, mais vous n’en discuterez avec personne. Vous ferez comme vous a dit votre mère, vous vous tairez pour ne pas attirer l’attention, pour ne pas perdre votre boulot. Vous ferez comme vous a dit votre mère, parce que vous avez été forcée de partir, contrainte à l’exil. Comme Rosa Parks, vous avez quitté Montgomery où trouver un travail est mission impossible pour des femmes telles que vous. Comme Rosa Parks, vous avez laissé le Sud pour le Nord, elle à Détroit, vous, à New York. Vous y avez inventé une nouvelle vie où vous n’êtes personne (…)

Aujourd’hui vous avez soixante-quinze ans et, à Montgomery, il y a enfin une rue qui porte votre nom.
Aujourd’hui, vous avez soixante-quinze ans et, lorsque je vous regarde, je me dis qu’il fallait être quelqu’un pour être celle qui n’était pas Rosa Parks.

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