Un voyage d’hiver
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Nuit d’écriture… Des paquets de journaux, des livres à portée de main, des phrases soulignées… Un océan de cendriers. L’odeur du café, des antalgiques… Des réponses, des répliques, des débats qui tournent en boucle dans ma tête… Des feuilles blanches enveloppées d’un silence de cimetière. Il y a dix ans de cela, une mère emprisonnée avec qui j’avais pu parler grâce à un interprète kurde m’avait dit « Avant de partir, dis-moi un mot d’espoir », ses yeux plongés au fond des miens. Son regard exprimait tout, le ressentiment et la compréhension, le scepticisme propre aux gens qui ont tant été déçus d’avoir été crédules, l’amitié, la tendresse, tout sauf l’espoir… Ainsi semblent me regarder les feuilles blanches, comme un miroir.

Le silence même n’est plus à toi
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Sobrement, personnellement, simplement : je ne veux pas être complice. Je ne veux pas être complice de ces rafales de balles qui s’abattent sur des femmes, des enfants et des vieillards essayant de s’extirper des décombres, cramponnés à un drapeau blanc. Je ne veux pas être complice de cette mâchoire entièrement brûlée qui appartient à un enfant de douze ans retrouvé dans une cave. Ni de ce sac à gravats qu’on dépose en disant « voici ton enfant », « environ cinq kilos d’os et de chair »… Ni du sort atroce qu’on fait subir à cette mère qui attend depuis des semaines devant un hôpital en se répétant « un bout d’os calmerait ma peine »…
Je ne veux pas être complice de l’assassinat des hommes, ni de celui des mots, c’est-à-dire de la vérité.

Le silence même n’est plus à toi
Chroniques

Actes Sud, 2017