cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : mars 2017 (Page 1 sur 2)

Cela sentait si bon – Pascal Quignard

Un jour que le matin
3 novembre 2013
je ratissais et faisais brûler ce qui restait de feuilles mortes…
une libellule est venue survoler un petit tas informe des feuilles qui se recroquevillaient près du talus des menthes décrépites et, même,
tirebouchonnées.
Elle a fait – bruyamment, vrombissante – un tour, deux tours – et puis un plus grand tour dont l’envergure ou le périmètre étaient tels que je l’ai cru partie.
Elle s’est posée soudain sur une pauvre tache de soleil dans la mousse.
La Demoiselle aux ailes aussi vert et bleu que la tête d’un canard colvert est restée parfaitement immobile.
Elle regardait le tas de feuilles mortes qui brûlait sur la rive.
Cela sentait si bon. Elle en aimait la chaleur diffuse. Elle regardait le coeur de braises qui ne se consumait pas…
Un pur événement d’odeurs et de grésillement sourds sur la rive.
Un unique instant qui dure plusieurs heures…
Ô minuscule roussette grise qui vient près de la flamme
qui vient réchauffer tes petits doigts de mammifère comme saint Pierre, dans la cour d’Anne, aux cheveux blancs,
au-dessus du braséro étendait ses deux paumes,
dans la belle ville citadelle de Jérusalem,
des cuisses frissonnant sous sa tunique blanche,
et le sexe glacé,
jusqu’à ce que le coq chante
et qu’il verse son pleur.

Moi je suis heureux du temps où j’ai vécu. Ce siècle me convenait.
Je n’avais pas pensé dans le ventre mouvementé et resserré et anxieux de ma mère
qu’il pût y avoir un jour à connaître quelque chose d’aussi beau que pouvait être l’aube.

Un jour de bonheur

où cours-tu aurore ? reste… – Pascal Quignard

Où cours-tu, Aurore ? Reste, si mince et bouleversante lueur ! Aurore, garde-toi de l’aube ! C’est l’heure que je préfère. C’est l’heure où le monde s’apprête à être le plus pur. Où l’air est le plus frais. Où l’oiseau tire de son gosier énorme et de sa tête minuscule le chant le plus liquide et le plus miraculeux. Où la feuille de l’arbre retombe, dans la première pâleur, couverte de la rosée que l’air mystérieusement pleure, attendant les becs des oiseaux et les lèvres si brèves des chats qui boivent l’aube sur leurs pétales ou la prélèvent sur leur peau.

Une journée de bonheur

J’ai su – Houellebecq

C’est le matin dans la cuisine et les choses sont à leur place habituelle,
Par la fenêtre on voit les ruines et dans l’évier traîne une vague vaisselle,
Cependant tout est différent, la nouveauté de la situation est proprement incommensurable,
Hier au milieu de la soirée tu le sais nous avons basculé dans le domaine de l’inéluctable.

Au moment où tes doigts tendres petites bêtes ont accroché
les miens et ont commencé à les presser doucement
J’ai su qu’il importait très peu que je sois à tel moment ou à tel autre ton amant
J’ai vu quelque chose se former, qui ne pouvait être compris dans les catégories ordinaires,
Après certaines révolutions biologiques, il y a vraiment de nouveaux cieux,
il y a vraiment une nouvelle Terre.

Il ne s’est à peu près rien passé et pourtant il nous est impossible de nous délivrer du vertige
Quelque chose s’est mis en mouvement, des puissances avec lesquelles il n’est pas question qu’on transige,
Comme celles de l’opium ou du Christ, des victimes de l’amour sont d’abord des victimes bienheureuses
Et la vie qui circule en nous ce matin vient d’être augmentée dans des proportions prodigieuses.

C’est pourtant la même lumière, dans le matin, qui s’installe et qui augmente
Mais le monde perçu à deux a une signification entièrement différente ;

Non réconcilié

Ciel – Sollers

   Au moment où j’écris ces lignes, 21 h 30, à la campagne, jour de mai très sec et très bleu… Le ciel est clair, chaque étoile est une note brillante,  je constate, une fois de plus, l’étendue de mon ignorance des constellations. Comme je me trouve dans l’hémisphère Nord, je localise immédiatement la Grande Ourse, l’étoile Polaire et la Petite Ourse, je vais jusqu’à Cassiopée et Andromède, mais je suis vite perdu du côté de Persée, d’Orion, du Lézard et de la Girafe, sans parler du Dauphin, de la Flèche, du Cygne, du Dragon et du Lion.

Pauvre type, tassé sur sa petite Terre, incapable de situer Véga, Hercule, l’Hydre, Régulus, le Cancer, Castor, Pollux, et même pas, quelle honte, la Chevelure de Bérénice ! Changeons-le d’hémisphère, sera-t-il plus performant au Sud ? Mais non, il titube déjà entre le Lièvre, la Colombe, la Grue, le Phénix, le Paon, le Toucan, le Capricorne. Croyez-vous qu’il va se ressaisir près de l’Oiseau de Paradis ? Pas du tout : il passe, sans les repérer, au large du Scorpion, du Loup, du Serpent, de la Dorade, du Peintre, de la Poupe, de la Boussole, du Camélon, de la Mouche, de l’Autel, du Corbeau, du Centaure, des Voiles, et, c’est un comble, de l’Hydre femelle ! Il fait le malin deux minutes en se raccrochant à la Croix du Sud…

Il admire l’extraordinaire invention verbale de ces cinglés d’astronomes. Quelle imagination, quel fantastique roman, quelle poésie grandiose ! Qui était là pour nommer La Chevelure de Bérénice ou l’Hydre femelle ? Tous ces noms sont vrais, leurs auteurs sont inconnus à jamais.

Beauté

Croire au merveilleux – Christophe Ono-dit-Biot

p 60-61
Le paradis s’annonce par petites touches.
D’abord, tu ne vois qu’une pancarte sur la route. Mais ni maison ni jardin. Tu t’arrêtes. Tu passes une grille, tu descends quelques marches. Et là, tu sens les parfums. D’abord, ceux du romarin, de la menthe, du thym et du basilic. En profondeur, celui de la mer, dont les vagues dansent, en bas, tu le devines. En note de coeur, les citrons. C’est le pays des citrons. Leur fief absolu. Il y a une première maison, où un solide gaillard aux yeux très clairs, qui s’appelle Gabriele, te donne la clef et empoigne tes bagages en te demandant de le suivre dans une volée de marches qui descendent à pic dans le bleu. La Tyrrhénienne déroule ses plis et replis dans le soleil, qui t’éblouit et décuple l’intensité des couleurs. Tu descends encore et la maison blanche apparaît avec ses volets bleus, son toit ondulé qui dessine le haut de la lettre Pi. Tu te souviens de tout, du paillasson bleu avec l’hippocampe blanc qui marque l’entrée, et du son de tes pas sur le carrelage des couloirs. Tu n’as pas eu à demander la même chambre. Il va de soi qu’elle te revient. C’est votre chambre. Tu sais que tu vas découvrir, au-dessus du lit, le tableau amateur qui représente l’église à dôme d’émail du petit village voisin. La porte s’ouvre et tu vérifies. Rien ne change ici, et c’est pour ça que vous veniez. Gabriele ouvre les volets qui donnent sur le balcon suspendu dans le bleu. Combien de fois, d’ici, t’a-t-elle mitraillé alors que tu nageais en contrebas, et que tu l’appelais pour qu’elle te rejoigne ?

Tu as failli fondre en larmes quand il s’est éclipsé. Les dalles fraîches où elle aimait s’étendre quand la nuit était chaude. Tu as ôté tes vêtements. Tu t’es immergé sous la douche en regardant la mer par la fenêtre en ogive. Ton corps entre deux eaux. Tu t’es étendu sur le lit et la brise a séché les dernières gouttes. Tu as pensé à elle, et d’autres larmes sont venues, dissipant un instant la tension.

Tu étais de retour dans la beauté. Sans elle.

(nota personnel sans intérêt aucun : j’adore ce roman)

Je dirai que… – Grégoire Delacourt

   je mesure l’immense injustice à voir une vie écourtée, mon insuffisance absolue, notre impuissance à tous à retenir quelqu’un qui sombre : nous n’avons pas cette force-là, aucun des amours dont nous sommes capables ne peut empêcher une chute.
Le silence gagne sur les rires.
Les brumes dissolvent les images.
Les regrets envahissent ceux qui restent.
Et puis on finit par se lasser des regrets.
On finit par survivre.
Un peu honteux.
Mais même la honte finit par se dilacérer.

Je dirai que j’ai connu la joie immense d’être passée, celle d’avoir dansé sur la Terre, celle d’avoir été en vie, d’avoir vu la lueur des étoiles, celle d’avoir goûté à la pluie, aux frissons, à quelques vertiges, d’avoir été heureuse, totalement, inconsidérément, et ce, malgré les foudres mauvaises, les sillages éphémères, les trahisons, les crépis d’ombre et tout ce qui, un jour, nous abandonne et nous isole – oui, malgré tout cela, je dirai encore que le plus beau reste à venir.

Danser au bord de l’abîme,

IIIe partie : La route des vins

Faux ! c’est faux ! – Hermann Hesse

Faux ! c’est faux ! je suis jeune encore,
Je ne suis pas repu de vivre ;
Il n’est pas de femme au beau corps
Qui ne m’inspire et ne m’enivre.

Me hantent les corps nus et chauds
Des excellentes et des pires,
Des valses les brillants galops
Et les nuits d’amoureux délires.

Même, il me rêve d’un amour
Sacré, muet, limpide et tendre
Comme le premier… et toujours
Pour lui je puis des pleurs répandre.

l’immense faim des femmes – Grégoire Delacourt

Claude Sautet.
J’ai toujours adoré ses films. Son humanité féminine. Les trajectoires de sa caméra – que l’on suit comme les effluves d’un parfum de femme, ou l’ivresse d’un alcool d’homme, le long d’un zinc de café, dans une brasserie enfumée, brouillardeuse.
Elles mènent à la joie, au désir neuf, bouleversant. Elles captent ces regards qui en disent long sur l’immense faim des femmes, sur l’urgence des corps. Elles donnent à voir les mains qui allument des cigarettes avec une sensualité troublante, presque un désespoir, les peaux qui s’effleurent, électriques, gourmandes, jamais repues, les bras qui s’ouvrent, les corps qui s’élancent, plongent, refont surface, heureux, épuisés parfois.
Elles frôlent les lèvres écrasées de rouge, des morsures, les sourires, les rires forts comme des épaules d’homme, toute cette vie tapageuse et virtuose, dans le fracas des couverts claquant sur la porcelaine des assiettes, des pichets de vin au verre grossier cognant sur la table, avec, en bruit de fond, les notes d’un flipper, évoquant l’arythmie d’un coeur, ou celles d’un juke-box – Hurricane Smith, Billy Paul ou Led Zeppelin et Philippe Sarde.

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Danser au bord de l’abîme

(César et Rosalie)

Je ne peux pas faire ça seule – Joyce Carol Oates

Tu as rendu ma vie possible. Je te dois ma vie.
Je ne peux pas faire ça seule.
Et pourtant – ai-je le choix ? La Veuve est quelqu’un qui a découvert qu’elle n’a pas le choix (…)
Cette détermination à se débrouiller, à y arriver, à tout faire si possible sans aide, est la prérogative de la Veuve. On peut y voir un signe de son désir de paraître – ce qui est différent d’être – autonome ; ou y voir un symptôme du dérangement de son esprit.
Mais dans les premières minutes/heures/jours de Veuvage – y a-t-il quelque chose qui, si l’on y regarde de près, ne soit pas un symptôme de dérangement ?
Je redoute d’attirer l’attention. Je redoute de m’effondrer en public… Une vague de panique me submerge – mais que c’est stupide, que c’est ridicule ! à l’idée d’avoir perdu mon sac à main, ma clé de voiture, la clé de la maison.
Ma terreur : perdre les clés essentielles. Me retrouver en plan, abandonnée (…)

Il y a quelque chose de terrifiant à être seul, plus même qu’à se sentir seul.
Et à présent, c’est ma vie. C’est ce que sera ma vie. Cette solitude, cette angoisse, cette peur de l’heure suivante, de la nuit qui vient et du matin qui suivra, cette peur d’une immense avalanche de déchets, de déchets inutiles et non désirés, se déversant sur moi, m’emplissant la bouche, des déchets suffocants, étouffants, pour lesquels je suis censée (paradoxalement) exprimer de la reconnaissance, des remerciements : voilà ce que sera le reste de ma vie sans mon mari ; incroyable, impossible à croire – évidemment vrai : le certificat de décès est là pour le prouver.
Quand vous n’êtes pas seul, vous êtes protégé. Vous êtes protégé de la terreur nue, implacable, innommable de la solitude. Vous êtes protégé de la connaissance de votre propre insignifiance, de votre âme-déchet. Quand vous êtes aimé, vous ne savez rien de votre valeur ; vous vous ne vous intéressez pas à ce genre de considération. Vous n’en avez pas le temps (…)

Et je me dis Voilà ma vie maintenant. Absurde mais imprévisible. Non pas absurde parce que imprévisible, mais imprévisible parce que absurde. Si le sens de ma vie et l’amour de ma vie ont disparu, je peux encore trouver de petits trésors dans les déchets épars.

des paquets cadeaux luxueux – Julia Kristeva

J’étais sans boussole. Je revois comme un mirage ces premiers jours à Paris chez Mira, les fêtes de Noël et les vacances. La première merveille de Paris qu’elle m’a montrée, c’était la messe de Noël 1965. Les dames en vison et les messieurs en cachemire, élégants et distingués, cet air pénétré et absent, que j’ai appelé plus tard « l’indifférence catholique », était-ce la charité chrétienne ? Sans bonté et sans enthousiasme. Le neige fondait sur les trottoirs de Paris. Mes bottines prenaient l’eau, sans pouvoir en acheter de nouvelles, j’étais perdue au milieu de ces humains qui s’empilaient comme des paquets cadeaux luxueux, fermés et inabordables.
Cette impression a perduré longtemps, même si les amis de Tel Quel, des collègues universitaires, puis des psychanalystes, m’ont sincèrement accueillie, attentifs et même solidaires.

Je me voyage
Mémoires
Entretiens avec Samuel Dock

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