Tu as rendu ma vie possible. Je te dois ma vie.
Je ne peux pas faire ça seule.
Et pourtant – ai-je le choix ? La Veuve est quelqu’un qui a découvert qu’elle n’a pas le choix (…)
Cette détermination à se débrouiller, à y arriver, à tout faire si possible sans aide, est la prérogative de la Veuve. On peut y voir un signe de son désir de paraître – ce qui est différent d’être – autonome ; ou y voir un symptôme du dérangement de son esprit.
Mais dans les premières minutes/heures/jours de Veuvage – y a-t-il quelque chose qui, si l’on y regarde de près, ne soit pas un symptôme de dérangement ?
Je redoute d’attirer l’attention. Je redoute de m’effondrer en public… Une vague de panique me submerge – mais que c’est stupide, que c’est ridicule ! à l’idée d’avoir perdu mon sac à main, ma clé de voiture, la clé de la maison.
Ma terreur : perdre les clés essentielles. Me retrouver en plan, abandonnée (…)

Il y a quelque chose de terrifiant à être seul, plus même qu’à se sentir seul.
Et à présent, c’est ma vie. C’est ce que sera ma vie. Cette solitude, cette angoisse, cette peur de l’heure suivante, de la nuit qui vient et du matin qui suivra, cette peur d’une immense avalanche de déchets, de déchets inutiles et non désirés, se déversant sur moi, m’emplissant la bouche, des déchets suffocants, étouffants, pour lesquels je suis censée (paradoxalement) exprimer de la reconnaissance, des remerciements : voilà ce que sera le reste de ma vie sans mon mari ; incroyable, impossible à croire – évidemment vrai : le certificat de décès est là pour le prouver.
Quand vous n’êtes pas seul, vous êtes protégé. Vous êtes protégé de la terreur nue, implacable, innommable de la solitude. Vous êtes protégé de la connaissance de votre propre insignifiance, de votre âme-déchet. Quand vous êtes aimé, vous ne savez rien de votre valeur ; vous vous ne vous intéressez pas à ce genre de considération. Vous n’en avez pas le temps (…)

Et je me dis Voilà ma vie maintenant. Absurde mais imprévisible. Non pas absurde parce que imprévisible, mais imprévisible parce que absurde. Si le sens de ma vie et l’amour de ma vie ont disparu, je peux encore trouver de petits trésors dans les déchets épars.