cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : mars 2017 (Page 2 sur 2)

Un véritable artiste – Sollers

   Un véritable artiste, quoi qu’il fasse, suit le dieu, sinon son oeuvre vieillit vite. Je crois au dieu de Bach dans ses variations, ses suites, ses fugues, ses toccatas ; à celui de Haydn dans ses sonates (je vois leurs quatre mains jouer). Je crois au dieu de La femme en blanc ou du Rêve, au dieu du Bar, à celui de Méry Laurent. « Vous croyez en Dieu ? » demande X ou Y. Question absurde et obscène, à laquelle la meilleure non-réponse est « Bof ». « Vous êtes croyant ? » Oui, quand j’écris, quand j’écoute les Suites françaises, quand je vois Guernica, quand j’entends Così fan tutte, quand je regarde vraiment ce cèdre, cette brise côtière, cette rose, ce toit, quand j’attends Lucie rue du Bac, quand je mets la clé dans la serrure, quand l’énorme tranquillité m’avertit qu’elle va être là.

L’éclaircie

l’innocence – Pasolini

… Souvent l’expérience
répand autour d’elle plus de gaieté, plus de vie,
que l’innocence ; mais ce vent muet
remonte de la région ensoleillée
de l’innocence…
L’odeur précoce et fragile
de printemps qu’il répand, dissout
toute défense dans ce coeur que j’ai racheté
par la seule clarté : je reconnais d’anciens désirs,
délires, tendresses éperdues,
dans ce monde agité de feuilles.

Tableaux frioulans

nous n’avons rien fait – Pasolini

   Nous n’avons rien fait pour qu’il n’y ait pas de fascistes. Nous les avons seulement condamnés, en flattant notre conscience avec notre indignation ; plus forte et impertinente était notre indignation, plus tranquille notre conscience.

Ecrits corsaires

un moment heureux – Philippe Jaccottet

   Je me souviens qu’un été récent, alors que je marchais une fois de plus dans la campagne, le mot joie, comme traverse parfois le ciel un oiseau que l’on n’attendait pas et que l’on n’identifie pas aussitôt, m’est passé par l’esprit et m’a donné, lui aussi, de l’étonnement. Je crois que d’abord, une rime est venue lui faire écho, le mot soie ; non pas tout à fait arbitrairement, parce que le ciel d’été à ce moment-là, brillant, léger et précieux comme il l’était, faisait penser à d’immenses bannières de soie qui auraient flotté au-dessus des arbres et des collines avec des reflets d’argent, tandis que les crapauds toujours invisibles faisaient s’élever du fossé profond, envahi de roseaux, des voix elles-mêmes, malgré leur force, comme argentées, lunaires. Ce fut un moment heureux ; mais la rime avec joie n’était pas légitime pour autant.

au petit bonheur la chance – François Cheng

L’univers n’est pas obligé d’être beau. Comment se fait-il qu’il recèle une beauté telle que l’on est incité à parler de splendeur ou de gloire ? Est-ce le fruit du pur hasard ? Est-ce que, au petit bonheur la chance ou par caprice, l’univers, un beau jour, est devenu beau ? Question légitime, puisque, selon une certaine thèse, la vie ne serait due qu’à la combinaison fortuite de plusieurs éléments chimiques. Ainsi, quelque chose a commencé à bouger, et hop ! la matière est devenue vivante. D’aucuns dépeignent volontiers cette matière vivante comme un épiphénomène, et, pour faire plus imagé, comme une « moisissure » sur la surface d’une planète, laquelle est perdue tel un grain de sable au milieu d’un océan de galaxies. Pourtant cette « moisissure » s’est mise à fonctionner en se complexifiant, jusqu’à produire de l’émotion, de l’imagination, de la spéculation, en un mot, de l’esprit. Ne se contentant pas de fonctionner, elle a réussi à se perpétuer en instaurant les lois de la transmission. Non contente de se transmettre, il lui a pris l’envie de devenir belle.

Oeil ouvert et coeur battant

Camus disait…, William Faulkner

Camus disait que le seul rôle véritable de l’homme, né dans un monde absurde, était de vivre, d’avoir conscience de sa vie, de sa révolte, de sa liberté. Il disait que, si l’unique solution au dilemme de l’homme était la mort, nous faisions fausse route. La bonne voie est celle qui conduit à la vie, à la lumière du soleil. On ne peut pas sans répit supporter le froid. Aussi s’est-il révolté. Il a effectivement refusé le froid, sans répit.

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