cet air de rien

Anna Urli-Vernenghi

Mois : avril 2017

L’ampoule – Tanizaki

Il m’est arrivé le soir, en regardant la campagne par la fenêtre d’un train, d’apercevoir à l’ombre des shôji d’une maison de paysan une ampoule qui brillait solitaire sous un de ces minces abat-jour désuets, et de trouver cela d’un goût exquis.

Eloge de l’ombre

et tout cela, de la sensuelle douceur, n’est qu’une ombre – Pasolini

Déjà brûlant, le soleil neuf chauffe
les crépis, la poussière – et gaine
les plantes d’ardent et tranquille
éblouissement. Elles s’éveillent
dans la lumière qui supprimant le vert
leur donne une autre forme dans la violente
clarté, dans le tiède silence
qui précède la vieille touffeur – et cette
lumière qui les vêt semble être
leur existence même, une vie identique
à la vie humaine, mais combien plus heureuse
dans sa fraîche extase de soleil.

J’attends que parlent les plantes – prises
par le profond sourire qui s’exhale
de la terre pensive jusqu’au soleil pensif –
moi, qui ne sais pas parler, étouffé
à peine éveillé, par tant de clarté
et les sens empreints de l’or qui est vie
humaine chez les arbres. Or, fraîcheur,
qui emplissent ma chair de joie.

Et tout cela, de la sensuelle
douceur, n’est qu’une ombre.

Poésies

1943-1970

Fumée – Sollers

   Les fumeurs sont bavards, ils parlent pour ne rien dire. On sait que vous vous roulez des joints en douce, que vous cultivez du cannabis sur votre balcon, qu’il y en a des parterres entiers dans votre maison de campagne. Vous n’êtes pas un écologiste, mais un danger nucléaire à vous seul. Vous intoxiquez votre environnement, donc la planète entière. Le tabac a supprimé votre goût. Vous vivez comme un sourd, un aveugle, un handicapé grave. Vous êtes fou.

Fumer empêche de penser et rend fumeux, c’est clair. Vous ne pensez rien, sauf des idées floues, brouillonnes, un fouillis sans suite, un marécage d’allusions, de citations, et de recopiages stériles.

Fanny approuve entièrement ce réquisitoire. Elle me trouve vieux, démodé, dinosaure, incapable de faire fonctionner un smartphone, une tablette, un ordinateur. Je sais lire ? Et alors ? Si elle voulait, elle pourrait tout lire, elle a des dizaines de livres classiques mémorisés. Ses appareils sont très cultivés, mais elle n’a pas le temps de s’en approcher, toujours des messages à déchiffrer, à envoyer, à tweeter. En cas de nécessité, il y a d’excellents résumés sur Google. Elle a son blog, comme tout le monde. Si vous prenez un verre avec elle, elle n’arrête pas de consulter ce qui s’écrit. Vous n’êtes plus devant quelqu’un, mais devant une affiche parlante. Ce n’est plus du clavecin tempéré, mais du clavier explosé.

Fanny a tout à sa disposition sur YouTube, grâce au Cloud, le nuage informatique qui enveloppe la planète. Elle s’attriste que je ne sois pas branché, connecté, poudroyé. Elle en veut à mes yeux, elle pense que j’ai choisi d’être aveugle.

Elle en veut surtout à ma main droite, Fanny, à mon stylo, à mon encre, au papier même. Elle ne comprend pas comment on peut vendre de vieux manuscrits à prix d’or. Le rouleau des 120 journées de Sodome, écrit en prison par un pornographe à perruque, pourrait être brûlé sans qu’elle s’en soucie. Tout ça est préhistorique, très « Ancien Régime », et la Révolution, Terreur comprise, lui paraît un excellent raccourci. Les camps d’extermination, la bombe atomique, sont d’anciens nuages, heureusement dissipés par le Cloud.  Le Nuage permet la Toile, l’humanité se réfugie sous sa Tente, elle n’en sortira plus, c’est promis.

L’école du mystère

les ombres ne sont pas noires – Sollers

Un jour, alors que personne ne s’y attend, une marée de beauté envahit l’espace. Des types bizarres, qu’on nomme vite « impressionnistes », se mettent à célébrer la nature, l’existence, les pins, les peupliers, les roses, les coquelicots, les pivoines, les nymphéas, les déjeuners sur l’herbe, les femmes respirables et sans voiles, les enfants. On les couvre d’injures, ils persistent. Et puis, ils disparaissent dans l’atmosphère, après avoir prouvé que les ombres ne sont pas noires mais bleues. La nature a rapidement révélé sa beauté. Il est stupéfiant qu’on l’oublie.

Beauté

New York et Billie – Sagan

New York est une ville de plein air, coupée au cordeau, venteuse et saine, où s’allongent deux fleuves étincelants : l’Hudson et l’East River. New York vibre nuit et jour sous des coups de vents marins, odorants, chargés de sel et d’essence – le jour -, et d’alcool renversé – la nuit. New York sent l’ozone, le néon, la mer et le goudron frais ; New York est une grande jeune femme blonde, éclatante et provocante au soleil, belle comme ce « rêve de pierre » dont parlait Baudelaire, New York qui cache aussi, comme certaines de ces grandes femmes trop blondes, des zones sombres et noires, touffues et ravagées. Bref, … New York est une ville fascinante (…)

Aussitôt rentrée à Paris, je rêvai de revenir, ce que je fis un an ou deux plus tard : libre de tous les liens, refusant même ceux de la solitude puisque je m’y rendis avec un très bon ami nommé Michel Magne, compositeur reconnu (…) Il avait la même obsession que moi depuis dix ans (je devais en avoir vingt-deux ou vingt-trois à l’époque où je parle) : rencontrer, écouter chanter de sa « vive voix » Billie Holiday, la Diva du Jazz, la Lady du Jazz, Lady Day, la Callas, la Star, la Voix du Jazz (…)

A peine débarqués au Pierre, le seul hôtel que je connusse puisque c’était là que m’avait cantonnée mon fastueux éditeur pour ma première visite, nous demandâmes, nous réclamâmes, nous exigeâmes Billie Holiday. Nous l’imaginions triomphant comme d’habitude au Carnegie Hall. On nous apprit avec mille mines confites et confuses la chose suivante… Madame Billie Holiday ayant dernièrement pris quelque stupéfiant en scène, était interdite de représentation à New York pour quelques mois ! L’Amérique était encore, en 56 bien puritaine dans ses formes et bien rancunière si j’y pense. Bien rancunière puisqu’il nous fallut trois jours pour savoir que Billie Holiday chantait dans une boîte du Connecticut. « Dans le Connecticut ? Qu’à cela ne tienne. Taxi ? Nous allons dans le Connecticut. » … et nous fîmes près de trois cents kilomètres dans un froid glacial avant d’entrer, Michel Magne et moi, dans un endroit extravagant, perdu, ou qui me parut tel : le genre de boîte de « country music » avec un public peu brillant, bavard, braillard et agité, d’où nous vîmes soudain surgir une femme noire et forte, longue, avec des yeux fendus, qu’elle ferma un instant avant de se mettre à chanter et de nous faire chavirer aussitôt dans des galaxies : gaies, désespérées, sensuelles ou cyniques selon son gré. Nous étions au comble du bonheur, nous n’avions rien rêvé de plus si quelqu’un ne s’était brusquement avisé de nous présenter à elle. On lui expliqua que ces deux petits Français avaient franchi les immensités de l’Atlantique et les banlieues de New York et les frontières du Connecticut dans le seul but de l’entendre. « Oh dears ! dit-elle, tendrement. How crazy you are !… »

(…) Nous passâmes quinze jours – ou plus exactement quinze aubes – de 4 heures du matin jusqu’à 11 heures ou midi, dans une boîte incessamment enfumée à écouter Billie Holiday chanter. Michel l’accompagnait parfois au piano, ce qui le rendait fou d’orgueil, et quand ce n’était pas lui, c’était l’un des innombrables musiciens, l’un des adorateurs de Billie Holiday qui, alertés par les mille tam-tams du jazz, répercutés dans la nuit de New York, rappliquaient tous, les uns après les autres, à une aube ou une autre, d’un club ou d’un autre.

(…) C’est par une nuit noire aussi que je la retrouvai un an ou deux ans plus tard à Paris… « De toute manière, darling, me dit-elle, you know, I am going to die very soon in New York, between two cops ». Je lui jurai que non, bien entendu…
Aussi fus-je tout d’abord stupéfaite, quelques mois plus tard en ouvrant le journal, de voir que Bille Holiday était morte la nuit d’avant, seule, dans un hôpital, entre deux flics.

Chroniques

les pupilles se lavent avec le vent – Erri De Luca

   J’ai envie de marcher, je vais sur la plage. Le vent me frictionne le visage, il se glisse dans mon nez, dans mes oreilles, tire quelques petites gouttes de mes paupières. Les pupilles se lavent avec le vent, pas avec le savon.
Je marche quelques heures, je ramasse de petits bouts de bois tordus, de la nacre, par habitude de regarder par terre. Des algues sèches s’émiettent sous les pieds. Les miens sont deux bouts de bois fins et maigres, ils pourraient appartenir à Pinocchio. Mes jambes aussi sont décharnées, au large dans n’importe quelle paire de pantalons. Le vent s’abat sur elles en faisant flotter l’étoffe superflue (…)
Je ramasse une pierre creusée par des mollusques, un de leurs immeubles abandonnés. Je mettrai un peu de terre et une graine dans ses trous ronds. J’invente une variante de son logement.

La nature exposée

Le soleil – Pascal Quignard

Curieusement, il se trouve qu’il y a un sens dans le monde où nous vivons.
Non pas dans l’univers mais, sur terre, il y a une orientation qui est due au soleil. Cette orientation n’est pas du tout humaine, elle est solaire.
Le soleil, voilà le sujet.
Ce n’est pas nous, le sujet.
Le sujet, c’est le soleil qui est à la source de ce mouvement qui va de l’est vers l’ouest.
Ce mouvement, qui est le contraire d’une pensée, ne se retourne pas.
Il ne rétrocède jamais dans le temps ni l’espace.
Jamais le soleil ne va d’ouest en est. Jamais la journée ne va du crépuscule vers l’aube. Jamais l’âme ne commence son éveil dans le hululement sourd de la chouette pour finir sa veille dans les carillons des cris des coqs ou le jacassement des pies et le coassement des corbeaux.

Le soleil, tout neuf, revient par l’est chez les animaux, revient par l’est chez les hommes, revient par l’est chez les plantes, revient par l’est sur la mer, revient par l’est sur le versant de la montagne.
Un unique voyage commence à l’est, qui nous dépasse.

Une journée de bonheur

un nu – Sollers

Toujours trop de phrases à propos du nu. Un jour Manet grogne : « Il paraît qu’il faut que je fasse un nu. Et bien, je vais leur en faire un. »
C’est l’Olympia : scandale.

Mais un tableau de génie, même le plus habillé est un nu. Berthe Morisot, en grand noir, est nue comme personne. Cette pivoine est un nu, et cette asperge, ne m’en parlez pas, cachez-moi cette botte que je ne saurais voir. Léon, dans Le déjeuner dans l’atelier, est nu comme un dieu grec qui a juste emprunté un habit (et une auréole de canotier) pour être dans les moeurs de son temps (qu’il dépasse de toutes ses forces). Un grand livre est un nu de part en part, dénudant la société et soi-même, raison pour laquelle il y a tant de mauvais livres et d’installations de peintures pour cacher le nu. Le petit-fils de Freud, Lucian, haïssait le nu, et s’en est lourdement vengé par des boursouflures monstrueuses : il en a été remercié à coups de millions de dollars. Toutes les femmes ont peur du nu peint ou écrit, elles font semblant de préférer la photo, la mode, le cinéma, les romans sentimentaux, mais finalement pudeur, crainte, poids, entretien, elles ne pensent qu’au danger du nu. Sans phrases.

La très chère était nue, et connaissant mon coeur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores…

 Pas de « bijoux sonores » pour l’Olympia. Baudelaire se tait. Il vient, pour la première fois, de tomber sur un nu sans phrases.

L’Eclaircie

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